Les émeutes de l’intégration

Les Français originaires d’anciennes colonies se sentent marginalisés

Les émeutes de l’intégration

par Lahouari ADDI*, Libération, 17 novembre 2005

La Toussaint avait annoncé en 1954 le début de la guerre d’Algérie et la fin de l’empire colonial français. Les émeutes qui ont secoué les banlieues ces jours-ci ont culminé un 1er novembre. Etrange coïncidence. Il n’y a certainement aucune raison de comparer les deux événements, à cinquante et un ans d’intervalle. Les jeunes Français d’origine maghrébine et africaine ne sont pas des colonisés, et il n’y a du reste aucune perspective de projet national en dehors de la France. Ils l’ont eux-mêmes compris puisqu’ils ne formulent aucune revendication ni ethnique ni linguistique. Par ailleurs, les journalistes couvrant les violences ont observé qu’il n’y avait pas de revendications politiques, ni d’organisation à l’échelle locale ou nationale. Il ne faut pas s’y tromper : ces émeutes sont une demande d’intégration adressée à l’Etat dont certains symboles ont été pris pour cibles, à côté des voitures.

Pourtant, dans ces événements, les protagonistes reproduisent le rapport colonial, à commencer par l’arsenal juridique exhumé par le gouvernement et qui date de la guerre d’Algérie, dont la mémoire a été réveillée par les propos malheureux du ministre de l’Intérieur. Les colons utilisaient des mots blessants à l’égard des indigènes turbulents, traités de racaille et de fainéants. En 2005, les hommes politiques ne peuvent pas parler et agir comme si la colonisation n’avait pas existé, alors que certaines plaies ne se sont pas encore refermées. En face, les émeutiers ont recours à une violence que jadis les colonisés ont utilisée comme moyen de libération, compte tenu du blocage de la voie légale d’émancipation. Subissant de plein fouet un chômage endémique, les Français originaires des anciennes colonies ont le sentiment d’être enfermés, comme leurs grands-parents, dans un code de l’indigénat qui ne dit pas son nom. Ils accusent la République de les marginaliser, de les parquer dans des banlieues-douars où la police est souvent appelée pour rétablir l’ordre. Il est légitime d’assurer la sécurité et d’imposer la loi sur tout le territoire de la République, mais il faut être naïf pour croire que ceci est uniquement l’oeuvre du policier et du juge.

Le juge et le policier protègent mieux la loi quand la population se reconnaît dans les institutions dont ils sont le bras séculier. Si une forte minorité ne se sent pas représentée dans les instances de la nation, elle exprime un malaise que les plus violents traduiront par une rébellion ouverte. Ce déficit réel ravive la mémoire du rapport colonial que l’acquisition formelle de la nationalité n’arrive pas à combler. Combien de députés français d’origine arabe et africaine siègent à l’Assemblée nationale ? Combien sont-ils dans les conseils municipaux ? C’est ce malaise qu’expriment les émeutes de ce mois de novembre 2005 que le juge et le policier ne peuvent éteindre à eux seuls. Le déficit dans la représentation nationale et locale donne le sentiment que la République institue une citoyenneté à deux vitesses selon la couleur de la peau. Mais ceci est le résultat de blocages qui empêchent l’ascension vers les classes moyennes qui assurent la cohésion dans toute société. Surreprésentés dans les prisons, les Français d’origine maghrébine sont quasiment inexistants parmi les directeurs de banque, les entrepreneurs privés, les médecins, les juges et autres cols blancs. Cela signifie que les mécanismes de l’intégration dans les différentes couches de la population ont été défaillants.

Chaque fois que l’attention est attirée sur cette fracture, il est répondu que la République, composée de citoyens libres, ne reconnaît pas les communautés. Sauf que ce discours est bâti sur l’ignorance de la réalité sociologique faite d’individus et que la trajectoire historique, mêlée à celle de leurs communautés d’origine, empêche de coïncider avec le profil du citoyen désincarné de la République, blanc et appartenant aux couches moyennes et supérieures de la société. A force de mythifier la réalité, celle-ci se fissure. Elle s’est fissurée plusieurs fois en France ­ pays dont les institutions se sont construites à travers émeutes et jacqueries qui visaient le caractère abstrait de la devise de la République, et en cela les jeunes obéissent à une culture contestataire française. L’égalité des chances est une construction politique que les politiciens de droite comme de gauche ont été incapables de traduire par des actes dans les banlieues qui se soulèvent. La particularité de l’histoire française est qu’il est revenu à l’Etat d’intégrer les différentes composantes de la nation. Ce dernier semble avoir oublié cette vocation pour une catégorie de la population. Ces émeutes le rappellent à ses responsabilités, et il faut espérer que l’élite dirigeante, de droite comme de gauche, aura pris la mesure de la fragilité du tissu social dans certains espaces de la République.

* Lahouari Addi est professeur de sociologie à l’IEP de Lyon.