La loi du 23 février plante son décor dans le débat préélectoral

Après Chirac, Sarkozy veut à son tour une réflexion sur l’histoire

La loi du 23 février plante son décor dans le débat préélectoral

De Notre Correspondant A Paris: S. Raouf, Le Quotidien d’Oran, 26 décembre 2005

Et si l’histoire devenait un des thèmes électoraux de la prochaine présidentielle française ?

L’hypothèse a tout l’air de se vérifier à l’épreuve de la réalité.

A un an et demi de l’élection, le rapport au passé prend, dans les salons politiques parisiens, une dimension jamais observée dans les campagnes électorales. Nicolas Sarkozy vient d’en donner un avant-goût en pleine période des fêtes de fin d’année. En léger retrait par rapport à la polémique qui agite la scène française autour de la loi du 23 février 2005, le ministre de l’Intérieur a fini par s’y engouffrer à son tour. Avant de s’éclipser pour une semaine de vacances, le patron de l’UMP a confié au très médiatique avocat Arno Klarsfeld, fils d’un couple de déportés, un «travail approfondi sur la loi, l’histoire et le devoir de mémoire».

Connu, depuis la dernière présidentielle, pour donner de la voix sur tous les sujets qui font la «une», Sarkozy s’est saisi du chapitre manquant à son registre. Un chapitre au sujet duquel toutes les figures de la droite se sont maintes fois prononcées. Au moment où lui s’est contenté d’un seul propos dans lequel il a critiqué l’exigence d’une «repentance permanente» de la France.

Dans sa lettre de mission, le patron de l’UMP a demandé à Arno Klarsfeld, «avocat de la mémoire et de la vérité», de replonger, aux fins de recommandations, dans les dispositions du texte de loi par qui la polémique historienne est arrivée.

Vingt-quatre heures avant de rendre publique cette initiative, le ministre «non grata» aux Antilles reconnaissait que l’article 4 avait provoqué «une crise». Dans un entretien très agité avec «Libération», il soulignait son attachement à la recherche d’une «solution».

Précisant d’emblée qu’il n’était pas favorable à un «exercice de repentance systématique», Nicolas Sarkozy prône une nouvelle rédaction des termes de l’article4. C’est à ce prix que «nous pouvons lever les malentendus». Sarkozy n’en dit pas plus, laissant le soin à Arno Klarsfeld de préciser un peu plus le fond de sa pensée.

«On pourrait modifier cet article en indiquant que les programmes scolaires reconnaissent les méfaits de la colonisation ainsi que ses aspects positifs», explique l’avocat au journal Le Monde. La France étant, selon lui, «en présence de mémoires antagonistes, celle d’anciens colonisés devenus Français et celle des rapatriés», c’est la seule façon de surmonter la crise.

Sarkozy prend pied sur le terrain de la mémoire au moment où la polémique historienne prend une autre tournure. Il y a une dizaine de jours, dix-huit historiens français avaient appelé à «libérer l’histoire» par l’abrogation de plusieurs articles de loi en relation avec des évènements du passé. Des dispositions législatives «indignes d’un régime démocratique» à leurs yeux.

Outre le controversé article 4 sur le «rôle positif de la colonisation», ces textes concernent le négationnisme (Loi Gayssot), le génocide arménien et la reconnaissance de l’esclavage comme un crime contre l’humanité (Loi Taubira).

Noms parmi les plus célèbres de la communauté historienne de France, juifs pour nombre d’entre eux, les signataires (1) ont dénoncé la propension du législateur et de l’exécutif à régenter le champ de l’histoire par des procédures diverses.

«L’histoire n’est pas une religion. L’historien n’accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant. L’histoire n’est pas la morale. L’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner, il explique. L’histoire n’est pas l’esclave de l’actualité (…) L’histoire n’est pas la mémoire», ont-ils plaidé. Il n’en fallait pas plus pour attiser l’inflation pétitionnaire.

Nicolas Sarkozy a demandé à Arno Klarsfeld d’élargir sa réflexion à l’ensemble des lois françaises en relation avec les évènements du passé. Selon les termes de la lettre de mission du patron de l’UMP, le travail de Klarsfeld sera complémentaire de la «mission Debré» et non un doublon.

Par cette précision, le ministre de l’Intérieur prend ses devants contre d’inévitables observations sur sa volonté de faire bande à part sur le terrain de l’histoire. Un terrain «malheureusement pas toujours exempt d’arrière-pensées polémiques», observe l’homme qui, sitôt Chirac réinstallé à l’Elysée, n’a pas fait mystère de son désir de lui succéder. Quitte à user de tous les moyens possibles pour draguer les électorats, y compris en faire oeuvre d’histoire et de mémoire.