Douste-Blazy coupe l’histoire en deux

Réagissant aux accusations de génocide de Bouteflika

Douste-Blazy coupe l’histoire en deux

Le Quotidien d’Oran, 20 avril 2006

Après quarante-huit heures de réflexion ou d’indécision, Paris a réagi, hier, par la voix du ministre des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, aux déclarations du président Abdelaziz Bouteflika dénonçant en termes crus la colonisation qui «a réalisé un génocide de notre identité, de notre histoire, de notre langue, de nos traditions…».

Mardi, le porte-parole du Quai d’Orsay semblait avoir choisi de faire le dos rond en indiquant aux journalistes qu’il ne «ferait pas de commentaires sur les déclarations du président algérien».

En parlant, hier, sur la radio RMC, Philippe Douste-Blazy a infléchi cette position sans doute en réponse aux interrogations critiques parues dans la presse française, quelque peu déroutée par la persistance du président algérien à «relancer la polémique», mais également à des pressions de responsables politiques de droite. L’inévitable député UMP des Alpes-Maritimes, Lionel Luca, un des plus ardents défenseurs de la loi du 23 février 2005 sur le rôle positif de la colonisation, s’en était pris mardi au «silence assourdissant du Quai d’Orsay» qu’il a qualifié d’ «incompréhensible».

Dans sa réponse d’hier, Douste-Blazy a tenté de faire l’équilibre entre le souci de préserver les chances d’une relation politique «d’amitié» avec l’Algérie, grippée depuis la moitié 2005, tout en défendant, avec mesure, une certaine oeuvre «positive» de la colonisation. Le ministre français des Affaires étrangères coupe littéralement l’histoire de la colonisation en deux, celle de «l’horreur» du commencement mais qui par la suite aurait donné des choses plus agréables à travers le travail des instituteurs, des architectes ou de médecins.

«Dans toutes les affaires de colonisation, il y a eu deux moments: le moment de la conquête qui est toujours un moment d’horreur», a dit le ministre français. Puis, «une fois que vous êtes sur la terre (nouvellement conquise), il y a des femmes et des hommes qui travaillent et qui vont instruire des enfants», a fait valoir M. Douste-Blazy. «Il y a des instituteurs français qui évidemment ont fait leur travail, des architectes qui ont fait leur travail, des médecins qui ont soigné».

Cette vision de l’histoire qui se veut nuancée pourrait satisfaire – et encore cela n’est pas très sûr – le pesant lobby de la «nostalgérie» en France qui a un certain poids électoral mais elle a peu de chance d’être acceptée par les responsables algériens mais aussi par les historiens qui ne sont pas mus par les enjeux actuels de la relation algéro-française. «L’horreur» du commencement n’ayant pas été une action brève et limitée dans le temps, elle s’est étalée durant une entreprise de conquête brutale qui a duré pendant un demi-siècle.

Il y a eu sans doute quelques effets collatéraux en matière d’architecture ou d’enseignement liés à l’établissement d’une colonisation de peuplement mais c’est sans doute faire peu cas de l’ampleur du traumatisme provoqué par une entreprise guerrière de soumission des populations et de dépossession des terres. C’est aussi oublier ce que fut la brutale réalité de l’ordre colonial et les affres de la «fin» durant la guerre de libération. De toute évidence, la relation algéro-française subit au plan politique les contrecoups de l’intrusion de l’histoire et on peut être sceptique sur la possibilité de l’apaiser à court terme.

Sur la forme, le discours de Philippe Douste-Blazy cherche un apaisement, sur le fond, il montre que les visions respectives sont encore très éloignées et qu’il est vraiment hasardeux de songer à la possibilité d’une perception commune ou proche de l’histoire. Le ministre français n’en reproche pas moins, en termes pesés, au président Bouteflika de choisir la voie de la polémique, de la rancoeur et d’user du terme de génocide et l’invite à regarder vers l’avenir.

«Plutôt que de polémiquer, plutôt que d’employer des mots comme cela, il est important pour l’Algérie comme pour la France, de regarder devant, de construire ensemble, parce que par l’Histoire et par la géographie nous sommes liés à l’Algérie (…) La politique, cela se construit sur l’avenir, sur la vision, pas sur la rancoeur». Même si les relations algéro-françaises ne sont pas en «crise» et que la presse fait des «montagnes» de rien du tout comme l’a affirmé Ahmed Ouyahia, on est quand même loin des envolées presque lyriques de 2003 et de la relation «privilégiée» qui existait entre Abdelaziz Bouteflika et Jacques Chirac.

M. Saâdoune