Chirac invite Bouteflika à avancer dans la concrétisation du traité d’amitié

Traité d’amitié entre l’Algérie et la France

Le poids d’un syndrome algérien ?

Chaffik Benhacene, La Tribune, 7 janvier 2006

Pour être essentiellement franco-française, la récente et violente crise des banlieues n’en informe pas moins les démarches des pouvoirs publics français, comme le confirment les dernières sorties du président Jacques Chirac, et, quand bien même on s’en défend ici et là, les rapports tant avec le passé algérien de la France que la projection des relations futures entre les deux Etats travaillent en filigrane le champ politique hexagonal et en marquent les enjeux et les positionnements. Lors de la cérémonie traditionnelle de vœux à la presse, Jacques Chirac –qui avait, quelques semaines auparavant, réuni d’une manière exceptionnelle les responsables des médias français pour les inviter à une meilleure représentation de la diversité française -est revenu sur le texte de la décriée loi du 23 février 2005 pour relever qu’«il divise les Français et doit être réécrit». Le fidèle président de l’Assemblée nationale, Jean-Louis Debré, -déjà en charge de la mission pluraliste d’évaluation du rôle du Parlement dans le traitement des questions de l’histoire et de mémoire créée en décembre dernier- est ainsi appelé à donner forme, soit à un amendement de la loi, particulièrement de son article 4 qui avait été à l’origine de la levée de boucliers notamment dans les milieux de la recherche historique, soit carrément à une pure et simple abrogation qu’il dit «ne pas écarter non plus». Quelle que soit l’option retenue, il est difficile de ne pas y voir une reculade du gouvernement français et plus particulièrement une remise en cause de la position du parti majoritaire de l’UMP arc-bouté, il y a encore quelques semaines, contre un projet d’amendement socialiste, à la défense et l’illustration de la loi et de ses dispositions. Il paraît aussi peu discutable que cette loi de février 2005 -qui devait à l’origine définir le cadre légal de l’indemnisation des harkis- n’était pas exempte de calculs électoraux notamment de la part du remuant et ambitieux ministre de l’Intérieur qui avait, contrairement à ses inclinations connues pour les coups médiatiques, choisi la dérobade devant la colère des Antillais offusqués et blessés par les termes du texte. L’absence remarquable, à tous égards, de Nicolas Sarkozy de la controverse sur cette loi qui aura finalement occupé l’espace politico-médiatique depuis son adoption est rien moins que fortuite, tout comme d’ailleurs, sur un autre registre, l’endossement de la loi par le gouvernement français qui avait publiquement récusé l’amendement socialiste ou la promulgation du texte par un président français en principe attaché à mettre en place les éléments pertinents d’une refondation des rapports avec l’Algérie. La thèse récurrente d’élus français soucieux de complaire à un élément de «rapatriés», pour être aussi l’une des dimensions du débat n’en épuise pas nécessairement le poids des non-dits et des enjeux.

Amnésies et amnistie françaises
Dans la longue histoire impériale française, il existe une double exception algérienne qui tient, au-delà de la proximité géographique, d’une part, à la durable implantation d’une importante colonie de peuplement et, d’autre part, au fait que la rupture du lien colonial a été accomplie au prix d’une insoutenable violence encore largement occultée dans l’espace public français. C’est un des plus importants personnages de l’Etat français qui faisait le constat, en marge des manifestations de l’Année de l’Algérie en France, qu’au moins dix millions de Français -toutes origines confondues- avaient un lien significatif avec l’Algérie et est-ce bien dans le traitement de ce qui confère à un «syndrome algérien» qu’il convient de replacer les différentes initiatives françaises de ces dernières années et dont la loi de février 2005 apparaît moins comme un lapsus que comme un achèvement. De la loi d’amnistie des actes liés à la «guerre d’Algérie» à la reconnaissance légale de cette guerre par le Parlement français -dont l’objectif était plus de rendre justice à d’anciens combattants non reconnus qu’à la mémoire algérienne- en passant par la loi de décembre 1982 réintégrant dans la carrière les anciens officiers supérieurs impliqués dans des crimes d’Etat et jusqu’aux plus récentes initiatives portant institution d’un «mémorial des soldats d’Afrique du Nord» ou faisant du 21 septembre une journée officielle consacrée aux souvenir des harkis, force est de relever qu’au mieux l’intention demeure d’œuvrer à un apaisement franco-français dont le prix paraît encore être assez explicitement le refus d’assumer les choix et les conséquences de la colonisation. La ridicule condamnation du général tortionnaire français -protégé comme tous les bourreaux français par la loi française- revendiquant sa responsabilité dans des actes condamnés et poursuivis par ailleurs comme imprescriptibles, illustre à l’envie la profondeur des blocages français vis-à-vis de son passé algérien.

Une exigence de repentance
Les évènements auront d’ailleurs tôt fait de remettre les choses à leur place qui confirmeront qu’il y a encore loin de la coupe aux lèvres en matière de refondation crédible des relations entre les deux pays. Les attendus de la loi française de février 2005 auront eu pour effet de contraindre d’une certaine manière les autorités algériennes à dire tout haut ce qu’elles auraient peut-être préféré réserver aux usages feutrés de la diplomatie et il est peu discutable que les termes de l’établissement d’un traité d’amitié -assurément souhaité du côté algérien- ne peuvent faire l’économie des positions publiquement affirmées par le président algérien depuis juin dernier. Le ton, sans surprise chaleureux, du dernier message adressé par Jacques Chirac au chef de l’Etat algérien, l’invitation réitérée d’une rencontre –à la convenance du président algérien– pour reprendre les discussions autour de «la façon à mener à bonne fin le travail de refondation», confirment ce qu’avait laissé entendre la ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie, à savoir que le traité d’amitié était toujours inscrit au calendrier politique sans que cela en garantisse pour autant l’aboutissement. Tout récemment et à ce sujet précisément, le secrétaire général du FLN, ministre représentant personnel du président de la République, confirmait que les demandes algériennes, celles d’une pleine reconnaissance par l’Etat français dans le martyre algérien, de fait ne s’arrêtaient pas à la seule abrogation de la loi de février 2005. Et ses propos sont généralement, comme on le dit, autorisés.

C. B.


Dans un message qu’il lui a adressé mercredi

Chirac invite Bouteflika à avancer dans la concrétisation du traité d’amitié

Mekioussa Chekire, La Tribune, 7 janvier 2006

«[…] Je demeure engagé dans notre entreprise commune visant à traduire dans un traité d’amitié notre partenariat d’exception. Il y va de l’avenir de nos deux pays et de nos deux peuples. Dès que les circonstances vous le permettront, je souhaite, si vous y avez convenance, que nous puissions nous entretenir sur la façon de mener à bonne fin ce travail de refondation.» C’est en ces termes que le président français, Jacques Chirac, a convié, mercredi dernier, son homologue algérien, Abdelaziz Bouteflika, à envisager, de nouveau, la construction d’un partenariat à travers un traité d’amitié qui devrait lui conférer une particularité indiscutable. Cette invitation a été formulée à l’occasion d’un message en réponse à la lettre de remerciements que le chef de l’Etat algérien lui a adressée dès son retour de France où il a reçu les soins nécessaires à l’hôpital du Val- de- Grâce, à la suite de subits ennuis de santé. «Monsieur le Président, et très cher ami, la lettre que vous m’avez écrite au lendemain de votre séjour à Paris m’a beaucoup touché et je souhaite vous en exprimer ma gratitude. Sensible au choix que vous avez fait de la France dans les circonstances difficiles que vous avez traversées, je suis heureux de savoir que les dispositions prises pour assurer les soins qui vous étaient nécessaires, ont répondu à votre attente», lui avait-il répondu avant d’ajouter : «Alors que vous reprenez le cours de votre haute mission en Algérie, je veux vous exprimer mes vœux de prompt rétablissement et de plein succès dans toutes les actions essentielles que vous avez entreprises.» Le président français affirmera, par ailleurs, au destinataire de son message que l’accueil qui a été réservé à ce dernier par le peuple algérien à son retour au pays, «exprime éloquemment son attente». Chirac conclura son texte en exprimant au président algérien sa «très haute considération et sa très fidèle et cordiale amitié». Ce message s’apparente, en toute évidence, à un autre signe de «bonne volonté» et d’engagement de la part du président français quant à l’entreprise d’édification d’une solide amitié avec l’Algérie. Le même jour, faut-il le rappeler, il a franchi un pas considérable dans ce sens en se prononçant pour la «réécriture» de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 adoptée par le Parlement français et dans lequel il est fait référence au «rôle positif de la colonisation française». A l’occasion d’une cérémonie de vœux dédiée à la presse française, Chirac a jugé utile de préciser que le président de l’Assemblée nationale, Jean-Louis Debré, allait proposer une loi «qui rassemble et apaise les esprits» avant d’estimer que «ce n’est pas à la loi d’écrire l’Histoire». La portée positive de cette sortie médiatique du chef de l’Etat français est, indiscutablement, de nature à dégeler les relations algéro-françaises qui de tout temps ont connu des épisodes tumultueux, jusqu’à ce qu’on évoque carrément une «crise» que les défenseurs acharnés de l’article controversé de la loi du 23 février 2005 n’avaient peut-être pas imaginé susciter. Ce qui est certain, néanmoins, c’est que le dernier geste de Chirac augure d’un avenir prometteur pour un partenariat qui serait certainement profitable pour les deux parties.

M. C.