La colonisation : un crime en soi

Le point du samedi

La colonisation : un crime en soi

El Watan, 22 avril 2006

La France ne semble pas encore pleinement disposée à assumer son passé colonial. Pour un pays qui cultive le devoir de mémoire jusqu’à l’obsession commémorative, l’occultation officielle de ses crimes de colonisation a quelque chose de pathétique. Ne lui a-t-il pas fallu près d’un demi-siècle pour assumer la collaboration de son Etat vichyste avec le IIIe Reich ? Combien de temps lui faudra-t-il pour admettre une vérité ontologique : la colonisation n’était pas une œuvre de civilisation mais un viol. La schizophrénie culturelle que cultivent les Algériens vis-à-vis de la France n’y changera rien. Il n’est peut-être pas inutile, à l’heure où le discours « néoréactionnaire » enregistre une avancée médiatique, de rappeler quelques vérités occultées par le poncif colonial. Celui-ci prétend en effet avoir introduit la civilisation en rupture avec les siècles obscurs du Maghreb. « La société musulmane, en Afrique, n’était pas incivilisée (…) Il existait en son sein un grand nombre de fondations pieuses, ayant pour objet de pourvoir aux besoins de la charité ou de l’instruction publique. Partout, nous avons mis la main sur ses revenus en les détournant en partie de leurs anciens usages ; nous avons détruit les établissements charitables, laissé tomber les écoles, dispersé les séminaires. Autour de nous les Lumières se sont éteintes, le recrutement des hommes de religion et des hommes de loi a cessé ; c’est-à-dire que nous avons rendu la société beaucoup plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu’elle n’était avant de nous connaître. » Cette analyse n’est pas celle d’un militant anticolonialiste mais d’un partisan de la colonie en Algérie : Alexis de Tocqueville, l’auteur du monumental De la démocratie en Amérique. La colonisation, les clergés séculiers du politiquement correct l’oublient trop souvent, a été une destruction sociale. Le sénatus-consulte de 1863 n’avait pas seulement pour but d’offrir un cadre légal à la prédation foncière menée par les « colonistes », mais aussi d’achever une institution sociale séculaire : la tribu. C’est du reste le général Allard, alors commissaire du gouvernement au Sénat, qui l’énonce ouvertement : « Le gouvernement ne perdra pas de vue que la tendance de la politique doit en général être l’amoindrissement de l’influence des chefs et la désagrégation de la tribu. » Avec la colonisation civile de la tribu, l’œuvre législative du Second Empire a brisé pour toujours, non plus seulement le cadre ancestral de la tribu, mais aussi, sinon surtout les équilibres communautaires. Mise à mal par son émiettement en douars-communes, avec la faim, la sécheresse, l’exaction fiscale et les épidémies de typhus et de choléra qui vont s’abattre d’un seul tenant sur les populations indigènes entre 1867 et 1870, la tribu verra fondre ses effectifs et sa cohésion sociale se délier. Mais la destruction coloniale ne s’arrête pas là, bien s’en faut. Pour châtier les nombreuses tribus qui se sont soulevées en 1871 – sous la bannière du seigneur de la Medjana, le bachagha Ahmed Al Moqrani, puis de celle de cheikh Al Haddad de la confrérie de la Rahmaniyya -, le gouvernement général va infliger aux tribus révoltées une écrasante contribution de guerre et frapper leur terre de séquestre collectif. Le gouverneur général Chanzy résumait en 1873, en ces termes, le naufrage de la société colonisée : « On peut dire que les tribus soumises au séquestre sont en quelque sorte en pleine faillite territoriale (…) quant au séquestre nominatif, il signifie la ruine absolue et radicale pour les indigènes atteints par cette mesure répressive. » A la désagrégation tribale, à l’exaction fiscale et à la dépossession foncière, la colonisation a adjoint l’humiliation collective : l’infamant Code de l’indigénat de 1881 allait en effet soumettre les colonisés à une batterie de pénalités outrancières de droit commun, les exposer à des sanctions exorbitantes sans jugement ni contrôle. L’Ecole est une autre légende qu’il convient de relativiser. Qu’on en juge sur pièce : le nombre d’enfants musulmans inscrits en 1929 dans une école primaire française ne dépassait guère 6% de la population en âge de scolarité. En 1936, 2,2% des Algériens (hommes) savaient lire et écrire le français ; dans le Constantinois, il n’est encore que de 1,1%. A la Toussaint de l’année 1954, le taux de scolarisation de la population colonisée n’est que de 15%. Fanny Colonna ne s’y est pas trompée, qui concluait sa thèse sur les instituteurs algériens en ces termes : « Il est peu probable que l’école soit jamais citée parmi les bouleversements les plus importants apportés en Algérie par la colonisation. » Des enfumades de la Dahra aux massacres de Sétif-Guelma-Kherrata, de la dépossession à la dé-culturation, de l’Indigénat au second collège, l’histoire de la colonisation de l’Algérie a été celle d’une domination accablante. La colonisation en soi est un crime qui se passe de toute évaluation comptable.

Mohammed Hachemaoui