La colère noire des musulmans de France

Une pétition sur l’antisémitisme met le feu aux poudres

La colère noire des musulmans de France

El Watan, 25 avril 2018

Les instances musulmanes réagissent au brûlot signé par 300 personnalités promouvant l’idée d’un «nouvel antisémitisme mortel» sous la forme d’une pétition publiée dimanche dernier par le journal Le Parisien-Aujourd’hui en France qui, sous des allures antiracistes, véhicule des thèses racistes sous-jacentes à l’égard de musulmans une nouvelle fois sommés de prendre position.

Récusant un procès injuste fait aux musulmans et à l’islam de France, Dalil Boubakeur, recteur de l’Institut musulman de la Grande Mosquée de Paris, président de la Fédération nationale de la Grande Mosquée de Paris, n’a pas retenu sa colère en écrivant : «Les citoyens français de confession musulmane majoritairement attachés aux valeurs républicaines n’ont pas attendu la tribune publiée dans le quotidien national Le Parisien pour dénoncer et combattre depuis des décennies l’antisémitisme et le racisme antimusulman sous toutes ses formes.»

Et de rappeler que la Grande Mosquée de Paris a été aux premières loges dans les années 1940 pour aider les juifs à échapper à l’extermination nazie. «Le procès injuste et délirant d’antisémitisme fait aux citoyens français de confession musulmane et à l’islam de France à travers cette tribune présente le risque patent de dresser les communautés religieuses entre elles dans une hystérie qui défie la réalité sociale et politique», ajoute Dalil Boubakeur.

Pour ceux qui en douteraient, le recteur rappelle l’effet inverse que les signataires induisent en créant une atmosphère délétère qui met d’une certaine façon le feu aux poudres en jetant l’anathème sur l’islam au pays de la laïcité.

Le texte publié en tribune libre demandait notamment que «les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence par les autorités théologiques, comme le furent les incohérences de la Bible et l’antisémite catholique aboli par Vatican II, afin qu’aucun croyant ne puisse s’appuyer sur un texte sacré pour commettre un crime. Nous attendons de l’islam de France qu’il ouvre la voie».

Pour ce qui est de l’actualité du dialogue permanent entre religions, «la Grande Mosquée de Paris en appelle à la raison, au civisme et à la fraternité pour éviter de tomber dans ce piège et rappelle la récente rencontre à la Grande Mosquée de Paris, le 11 avril dernier, entre imams et rabbins en présence du grand rabbin de France, Haïm Korsia, et du rabbin Michel Serfaty, co-président des Amitiés judéo-musulmanes de France (AJMF).

Cette rencontre est une des démonstrations de la forte convergence de vues et d’actions pour unir nos efforts afin d’améliorer la qualité des relations entre juifs et musulmans de France face aux extrémismes». Le recteur réitère son appel à «faire de la lutte contre l’antisémitisme et le racisme antimusulman une cause nationale, afin d’éradiquer ces poisons extrêmement nocifs pour notre unité nationale».

Nouveau bouc émissaire

Pour Abdallah Zekri, président de l’Observatoire national contre l’islamophobie, délégué général du Conseil français du culte musulman, «des hommes politiques sur le déclin et en mal de reconnaissance médiatique ont trouvé dans l’islam et les musulmans de France leur nouveau bouc émissaire. Il en est ainsi de Manuel Valls qui, avant de quitter la France pour se lancer dans une carrière politique hypothétique en Espagne, veut semer la discorde entre les Français.

Le débat actuel sur l’islam instrumentalisé par certains politiques et personnalités médiatiques est nauséabond et funeste. Il est temps qu’ils se ressaisissent et cessent d’accabler l’islam et les musulmans de tous les maux. Il est également temps que les politiques respectent la loi de 1905 instaurant la séparation entre l’Etat et les cultes et ne s’ingèrent en aucune manière dans la gestion du culte musulman».

La tribune publiée par Le Parisien-Aujourd’hui en France est d’une violence inouïe, dont on se demande si les signataires ont vraiment lu la pétition, tant on sent qu’elle a été rédigée par des porteurs de plume assez engagés dans des causes extrêmes.

Pour preuve, cet extrait d’un texte qui tire au bazooka sur tout ce qui bouge : «10% des citoyens juifs d’Ile-de-France – c’est-à-dire environ 50 000 personnes – ont récemment été contraints de déménager, parce qu’ils n’étaient plus en sécurité dans certaines cités et parce que leurs enfants ne pouvaient plus fréquenter l’école de la République.

Il s’agit d’une épuration ethnique à bas bruit au pays d’Emile Zola et de Clemenceau. Pourquoi ce silence ? Parce que la radicalisation islamiste – et l’antisémitisme qu’il véhicule – est considérée exclusivement par une partie des élites françaises comme l’expression d’une révolte sociale, alors que le même phénomène s’observe dans des sociétés aussi différentes que le Danemark, l’Afghanistan, le Mali ou l’Allemagne…

Parce qu’au vieil antisémitisme de l’extrême droite s’ajoute l’antisémitisme d’une partie de la gauche radicale qui a trouvé dans l’antisionisme l’alibi pour transformer les bourreaux des juifs en victimes de la société. Parce que la bassesse électorale calcule que le ‘‘vote musulman’’ est dix fois supérieur au ‘‘vote juif’’.»

Au passage, on notera le soutien indirect à la politique israélienne, puisque l’antisionisme de ce qui est qualifié de «gauche radicale» est assimilé à de l’antisémitisme. Protester contre les tueries de Ghaza et les conditions de vie indignes de la relégation palestinienne serait du racisme antijuif ?

Walid Mebarek