Assainir le débat algéro-français

Histoire et civilisation

Assainir le débat algéro-français

El Watan, 4 janvier 2006

Dans les derniers mois de 2005, les semaines brûlantes vécues par plusieurs grandes villes de France, l’indignation soulevée par une ridicule loi prétendant régenter l’écriture de l’Histoire, les tensions périodiques et médiatiques dans les relations algéro-françaises, la montée des peurs et des préjugés entretenus contre les « teints bronzés », les replis identitaires et les tentations du ’tout » sécuritaire, tout celà s’est ajouté à l’impact permanent des drames vécus par les peuples irakien et palestinien.

Cet ensemble de faits a plongé dans une inquiétude partagée tous ceux qui souhaitent de part et d’autre, dans l’intérêt mutuel de leurs peuples, une situation plus apaisée dans l’espace méditerranéen. Pas besoin d’être grand analyste pour constater que l’éruption spectaculaire des malaises souterrains en France, sont objectivement et subjectivement un héritage de l’ère coloniale, vécu et ressenti de façon plus aiguë par les plus jeunes, les plus traumatisés par leurs problèmes sans horizons de solutions. Ce phénomène, aggravé comme partout ailleurs par les évolutions ultra-libérales dominantes, avec détérioration des conditions de vie et de l’emploi, a engendré ou révélé des fractures multiples, certaines déjà avancées, d’autres seulement encore en pointillé. Il est à souhaiter que les différents protagonistes oeuvrent à les résorber progressivement. A des degrés très divers, et sous des formes bien différentes, il y a plus d’une similitude dans les mécanismes sociaux et politiques qui minent ou menacent les sociétés algérienne et française N’est-il pas temps pour que dans chacun de nos pays, on s’interroge davantage sur une lourde faute politique qui consiste, quand on dit vouloir prévenir des incendies menaçants, à accumuler les matériaux sociaux inflammables, ou à remuer les cendres d’un passé désastreux pour mieux souffler sur les braises ? Chez nous, les enjeux de pouvoir politiciens et de clans ont privilégié durant des décennies, non pas l’effort vers des solutions sociales et démocratiques de fond, mais les pratiques de division entre couches et catégories sociales, entre sensibilités culturelles et linguistiques, entre représentations identitaires fondées ou seulement invoquées comme prétextes. Le brouillage des vrais enjeux économiques et des vrais clivages sociaux a abouti en fin de compte, sur fond de crise économique aiguë, à des confrontations insensées et tragiques. Quant à la France ou d’autres pays à traditions démocratiques plus ancrées, les pièges d’une déstabilisation de la société ne profiteraient ni à ceux qui en auront été inconsciemment les jouets, ni à la paix, à la liberté, et au développement économique et culturel dans la région. Il existe pourtant des chances réelles de conjurer le pire, vers des évolutions démocratiques et sociales de grande ampleur, moins vulnérables aux préjugés diviseurs. Mais des obstacles majeurs s’accumulent et s’enchevêtrent pour faire barrage aux perspectives constructives et de convivialité dans le pourtour méditerranéen. Il suffit d’observer des scènes de la vie courante, en France par exemple, pour comprendre comment se heurtent et s’enchevêtrent les interactions qui pourraient favoriser des convergences bénéfiques et les interactions maléfiques qui poussent au pire.

Interactions bénéfiques et maléfiques
Dans une rame du métro parisien, est assise une mère de famille maghrébine ; foulard sur la tête, épuisée par ses deux demi-journées de ménage, elle se dit en France depuis une vingtaine d’années. Dans son arabe populaire teinté d’accent sud marocain, elle confie à sa voisine : « Mes grands enfants nés en France et moi nous ne pouvons plus tenir dans notre logement étroit et infect ; j’ai fait mille démarches mais nous comptons pour rien. Ils pensent seulement à leurs élections, alors dans leurs discours c’est à qui dira le plus de mal de nous. Bientôt on ne pourra même plus marier nos enfants ! ils n’aiment pas nos « youyou » de joie, en quoi ça les dérange ? Pourtant, la plupart de nos enfants ont la « nasiouti »(la nationalité française) puisqu’ils sont nés ici. Ils disent qu’on est venu enlever le pain de la bouche des français. Mais c’est mes enfants qui sont au chômage ; est-ce ma faute si « daoulat França » (l’Etat français) ou les patrons ferment des usines et licencient ? » Elle n’avait pas fini de parler que rentre dans le wagon un français d’une quarantaine d’années. Allure sportive, traits tirés, correctement vêtu. Il vend le bulletin d’une association d’aide aux SDF et s’adresse aux voyageurs. « J’ai la chance d’avoir encore un travail mais je suis dehors, j’ai perdu mon logement, trop cher pour moi. Çà peut arriver à chacun de vous, plus tôt peut être que vous ne croyez. Ce matin, j’avais mal au cœur de voir les sans- logis attendant l’ouverture des bouches du métro pour se réchauffer ; l’ agent occasionnel payé sûrement moins cher que le SMIG pour surveiller ce flot, sait-il que lui aussi pourrait se retrouver demain parmi ceux qu’il chasse ? » Anciens ou nouveaux citoyens de France, ils ressentent les uns et les autres les humiliations matérielles et morales des régressions sociales. Trouveront-ils les chemins d’un combat commun ou convergent ? Le terrain existe pour cela. Mais des courants souvent concertés s’emploient à bloquer les voies d’une jonction salutaire. Il y a le mépris des besoins sociaux par les puissances d’argent et les cercles officiels, il y a la sous-estimation de ces besoins par les instances et organisations qui leur sont inféodées ou qui abdiquent leur vocation sociale. Il y a l’exploitation raciste des peurs et des haines « identitaires », abritées derrière les falsifications de l’Histoire. Il y a, chapeautant et inspirant tout cela, la coalition mondiale des courants ultra-libéraux et bellicistes à la poursuite du profit maximum sur le dos des peuples, des travailleurs et des sans travail. Il y a enfin, ce qui n’arrange pas les choses, les difficultés des forces de liberté et de progrès social à s’unir et s’adapter aux nouvelles configurations internationales. Il est pourtant vital de mettre en échec les courants briseurs d’avenir, en premier lieu les racismes dans leurs leurs variantes aussi nocives les unes que les autres, racisme spectaculaire et virulent ou racisme ordinaire et souterrain. Les manipulations et falsifications de l’Histoire algéro-française sont, avec la glorification des « bienfaits » de la mondialisation capitaliste ultra-libérale, l’un des instruments les plus dangereux pour maintenir nos peuples dans les marécages de l’oppression et de l’exploitation. L’invocation de leur « Hisoire » et de leur « Civilisation » est pour les nostalgiques du colonialisme le fonds de commerce idéal pour entretenir la haine et la peur de l’Autre. Le secret de son efficacité réside dans le fait que ce procédé suscite chez les peuples concernés un cercle vicieux de réactions subjectives en chaîne qui les dressent les uns contre les autres, les poussent à se battre sur le champ de bataille des représentations historiques faussées pendant que leurs ennemis communs plus conscients des vrais enjeux, ramassent la mise. D’où l’importance de rétablir les faits historiques et les vraies échelles de valeurs.

Les dessous de la mission civilisatrice
Dans le monde entier et depuis des décennies, quand on parle de colonialisme, la cause est entendue et jugée.La tendance des chefs d’Etat, des diplomates et des publicistes est plutôt à parler d’une nouvelle ère de décolonisation et de coopération, même si des pratiques tortueuses s’efforcent de perpétuer les dépendances sous des formes plus subtiles. Pourquoi alors des parlementaires français ont-ils appelé à fabriquer une « Histoire » revancharde qui pourrait devenir le socle idéologique d’une reconquête néocoloniale ? La mission civilisatrice n’avait-elle pas servi au dix-neuvième siècle de prétexte aux régimes royaliste puis républicain français, proclamant faire œuvre « humanitaire » sous d’autres cieux pendant qu’ils massacraient leurs propres ouvriers sur les barricades parisiennes, à plusieurs reprises qui correspondaient comme par hasard aux épisodes successifs de notre asservissement ou de nos insurrections ? A la base de la campagne révisionniste et pro-colonialiste, on a évoqué des manœuvres électoralistes, des rivalités au sein de la majorité du parlement ou du pouvoir français en matière de politique intérieure. C’est une des explications plausibles. Y a-t-il eu aussi à la base un effet d’atavisme prédateur, ou encore de mimétisme envers la façon dont les USA ont cru pouvoir démocratiser et civiliser l’Irak ? Référence douteuse, qui nous rappelle le pillage des musées de Bagdad et de ses trésors uniques des civilisations mésopotamienne, arabe et universelle. Exploit qui eut ses antécédents européens, avec l’accaparement en 1830 du Trésor des Deys d’Alger par des généraux de la conquête et des personalités politiques parmi les plus influents de France. Comme pour le pétrole irakien aujourd’hui, ce fut le prélude à l’accaparement massif des ressources naturelles et humaines de l’Algérie entière. Dans tous les cas, les bombements de torse des laudateurs du colonialisme cachent une déroute intellectuelle et psychologique. Dans l’incapacité de s’appuyer sur des faits historiquement fondés, il ne leur reste qu’à agiter la nostalgie du bon vieux temps, celui que De Gaulle avait appelé le temps de la marine à voile, des lampes à huile et de « l’Algérie de papa ». En même temps que se réveillent en eux les instincts agressifs induits par l’offensive néo-libérale mondiale, leur attitude est aussi un sursaut d’amertume. Car les slogans et les vieilles thèses des bons colonisateurs sont en chute libre dans les nouvelles générations françaises. Il est révolu, et pour toujours, le temps où les affiches de la propagande coloniale, celles des « sidis » en gandoura baisant la main des officiers occupants ou des bons sauvages africains souriants, trônaient dans les musées ou expositions coloniales. Ces vieilleries, pas tout à fait éteintes et se survivant sous des formes atténuées, en ont quand même pris un bon coup, à partir du moment où dans une mémoire française anesthésiée jusque là par les images d’Epinal, se sont installées de plus en plus les visions d’horreur d’une guerre de napalm et de tortures contre un peuple en guenilles ou contre ses élites formées aux idées univrselles de Liberté

« N’y a plus bon banania »
L’amertume des partisans d’une Histoire coloniale qui enjoliverait le cauchemar séculaire de nombreux peuples de la planète, peut s’expliquer. Leurs slogans favoris et les vieilles thèses (les colonisés, frustes et primitifs mais bonifiés grâce à la cravache et quelques avantages, pas trop quand même, des mettes leur sffisent),sont en perte de vitesse. Il suffit de constater la soif de vérité, les sentiments d’indignation et de générosité, les interrogations pertinentes des milliers de jeunes lycéens français au cours des conférences-débats avec des témoins-acteurs ou des historiens sérieux de la guerre d’Algérie. Ce phénomène a son équivalent et s’amplifie aussi dans la jeunesse et l’opinion algériennes, qui admettent de moins en moins les approches manichéennes de notre légitime et mémorable guerre d’indépendance, quand elles tentent de masquer les insuffisances ou les dérives dont fut victime notre mouvement national de libération. La jeunesse de nos deux pays a besoin d’un rétroviseur critique pour aller de l’avant de façon plus sûre. Les jeunes partout souhaitent pouvoir construire un avenir commun débarrassé des méfaits, des haines et des désastres du passé qui resurgissent d’autant plus violemment qu’ils sont occultés. C’est là qu’une Histoire véridique et la plus rigoureuse possible peut donner ses fruits les plus bénéfiques, aider à comprendre et réfléchir à l’avenir. Est-il productif pour la France et pour ses intérêts les plus légitimes, de justifier les errements passés des dirigeants qui l’ont fourvoyée dans l’aventure coloniale, en cherchant à les rééquilibrer par les retombées collatérales positives, vraies ou supposées ? Celles-ci, à vrai dire et pour l’essentiel, n’ont été bonnes que pour une minorité européenne et encore d’une façon inégale. Les retombées vertueuses pour les Algériens n’entraient en aucune façon dans les motivations et les plans stratégiques des concepteurs ou des bénéficiaires en chef de la colonisation. Elles ne caractérisaient pas non plus la pratique des porteurs de baïonnettes, des administrations répressives ou des gros colons et autres affairistes experts en l’art de « faire suer le burnous ». Les quelques retombées positives ont été arrachées à cette sainte alliance (des armes, de l’administration et de la finance) contre son gré. Elles ont été le résultat d’actions solidaires entre les organisations et les opinions représentatives de la société arabo-berbère-musulmane et les courants et personnalités françaises qui ont honoré en actes les valeurs de liberté et d’égalité de leur république. Les positions solidaires et généreuses de ces derniers ont valu à ces secteurs de l’opinion d’être réprimés, comme le furent des communistes européens acquis à l’algérianité et au combat de leurs camarades musulmans jusqu’aux sacrifices extrêmes, mais aussi des israëlites ou des chrétiens français considérés par les gros colons comme des traîtres à la France ou des renégats, à l’instar de Mgr Duval qu’ils traitaient de Mohammed Duval, ce dont ce dernier se sentait plutôt honoré.

Écrivons ensemble une Histoire véridique !
Messieurs les hommes politiques ou publicistes apologues d’une histoire belle et univoque du colonialisme, prenons donc au mot votre souci déclaré de rééquilibrer « officiellement » l’Histoire par des données objectives. Nous vous invitons dans ce cas à exhumer (nous vous aiderons à les diffuser) les actes et les écrits de personnages que vous ne pouvez pas récuser car ils sont des vôtres : généraux et officiers de la Conquête, (dont nombreux avaient fait deux décennies auparavant leurs premières armes sous Napoléon dans la guerre atroce menée contre le peuple espagnol), rapports confidentiels ou non des administrations françaises à tous les niveaux, bilans d’exploitation des grandes sociétés coloniales, articles de presse, relations de voyage des écrivains et artistes de renom etc. Faisons connaître en grand les oeuvres et les prises de position des théoriciens de la colonisation, par exemple la correspondance adressée aux dirigeants français de la conquête coloniale entre 1830 et 1840 par Alexis de Tocqueville, découvreur et théoricien profond de la démocratie en Amérique. A l’instar de sa complaisance envers ce qu’il vit pratiquer contre les Indiens d’Amérique, il préconisait durant la conquête de l’Algérie d’éradiquer par les moyens de la destruction et de l’extermination toute possibilité d’émergence ou de développement endogène d’une civilisation urbaine. Court-circuiter la lente montée d’un mouvement de réforme endogène et de modernité dans les pays de religion et de culture musulmane fut d’ailleurs une préoccupation récurrente des agressions et menaces coloniales, comme ce fut le cas contre les efforts de Kheireddine en Tunisie, de Mehemet Ali en Egypte, sans parler du rejet des modestes réformes revendiquées par Benbadis, le Congrès musulman et Ferhat Abbas dans l’Algérie des années trente.

En conclusion, deux choses
Si vous souhaitez vous inspirer de Tocqueville jusqu’au bout, dépassez la crudité et la cruauté de ses projets initiaux et rejoignez sa lucidité géopolitique ultérieure. Car notez le bien, après ses déconvenues, il a eu la franchise de constater, même s’il n’a pas eu le cœur de le regretter, que l’Algérie après la conquête était tombée dans un état de barbarie plus grand qu’avant l’arrivée des troupes coloniales. Les peuples du « Grand Moyen Orient » et d’Afrique, tant visés par la stratégie démocratisante et civilisatrice des USA remarquablement illustrée en Palestine et en Irak, pourraient alors saluer l’amitié et la sagesse d’une France qui ouvrirait des horizons de coopération autant bénéfiques au Nord qu’au Sud de la Méditerranée. Je vous souffle une deuxième chose à laquelle vous n’avez pas pensé. Elle est pourtant d’une importance capitale. C’est la meilleure et la plus belle des retombées positives de la colonisation. Sans le vouloir, la colonisation a mis en place les facteurs de sa propre destruction. Elle a permis en particulier (tout en le regrettant) à une minorité d’Algériens, intellectuels et ouvriers, ainsi que soldats incorporés dans l’armée française, de prendre contact avec les orientations, les valeurs et les militants français et mondiaux de la liberté, de la démocratie et du progrès social. C’est de l’école française et d’un grand nombre de ses instituteurs, parallèlement aux medersas libres qui ont réussi à voir le jour malgré l’hostilité des autorités coloniales, qu’ont surgi la maturation du mouvement national et sa flamme libératrice. Faisons en sorte que cette flamme et les idéaux humanistes qui ont guidé le peuple français éclairent à nouveau pour tous des chantiers de construction communs et complémentaires, de chaque côté d’une Méditerranée ouverte à la libre circulation et aux échanges humains, commerciaux et culturels dans les deux sens.

Sadek Hadjeres