Alger hausse le ton face à Paris

Alger hausse le ton face à Paris

Les raisons de la colère

Abla Chérif, Le Soir d’Algérie, 11 avril 2018

Xavier Driencourt a fini par irriter Alger. Les propos, jugés méprisants, de l’ambassadeur de France sont la goutte qui a fait déborder le vase et conduit à la publication d’un communiqué très sec du ministère des Affaires étrangères.
Abla Chérif – Alger (Le Soir) – Les faits se sont déroulés comme suit. Lundi, alors que se déroule une cérémonie d’inauguration du centre de délivrance de visas VSF, l’ambassadeur s’adresse aux journalistes présents et les informe que «10 162 Algériens se trouvaient actuellement en situation irrégulière en France». Selon lui, les services consulaires français ont «convoqué plusieurs d’entre eux pour leur retirer le visa».
Dans le lot figurent «de hauts cadres algériens» ayant bénéficié de soins sans s’acquitter des frais dans les hôpitaux français. Il ne livre aucun nom, mais le discours, tel qu’énoncé, pousse les autorités algériennes à réagir très rapidement. Abdelaziz Benali Cherif, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, lui transmet le message suivant : «Dans ces déclarations, reprises par la presse, au sujet de l’attribution des visas, l’ambassadeur a, de nouveau, montré une propension à étaler publiquement devant les médias des appréciations inopportunes, peu amènes et donc inacceptables.» «Les relations algéro-françaises imposent à tous, surtout à ceux qui en ont la charge dans la quotidienneté, un devoir de responsabilité et une obligation d’objectivité qui n’autorisent ni des commentaires déplacés ni des déclarations se situant en porte-à-faux avec la volonté clairement affirmée des plus hauts responsables des deux pays», affirme la même source. Le porte-parole du MAE n’en dit pas plus, mais le ton utilisé laisse clairement entrevoir que Driencourt n’en est pas à son premier «dérapage» et que cette nouvelle «sortie» est, en fait, considérée comme ce «trop» devenu insupportable. Il est, dit-on, à «l’origine d’une succession d’impairs politiques impossibles à accepter (…) il se comporte en donneur de leçons et dépasse de loin les prérogatives qui lui ont été attribuées». Les responsables algériens semblent avoir très mal digéré un certain nombre de situations et gardent en mémoire les images de cette foule d’étudiants algériens «sciemment parqués dans la rue pour faire croire qu’il s’agissait de demandeurs de visas mais qui étaient là en réalité pour s’acquitter d’une formalité devant leur permettre de poursuivre leurs études en France». L’évènement s’est déroulé en octobre dernier, période précédant les élections communales, celle aussi et surtout durant laquelle s’intensifiait le débat autour de la capacité de l’Algérie à surmonter les effets de la crise économique la plus sévère de ces dernières décennies. Beaucoup y avaient vu une «volonté de manipulation des images», une sorte de message sournois lancé à la veille du 1er Novembre. Les milieux politiques algériens n’ignorent pas non plus que depuis son arrivée à Alger, l’ambassadeur de France s’est distingué par une «démarche n’ayant aucun lien avec le monde de la diplomatie généralement beaucoup plus intéressé par les grands sujets et les questions d’Etat de façon à maintenir un niveau élevé de discussions dans lesquelles on ne traite pas les Algériens de harragas par exemple». Cette affaire, il faut le savoir, intervient au moment où Xavier Driencourt émerge d’une autre grosse difficulté liée à l’invitation qu’il a adressée à Alexandre Djouhri durant la réception faite à Emmanuel Macron durant son dernier passage à Alger. L’homme d’affaires français d’origine algérienne, impliqué jusqu’au cou dans le dossier du financement libyen à Sarkozy, était présent au dîner organisé le 6 décembre dernier à l’ambassade de France en Algérie ce qui a provoqué une grande colère du Président français. Driencourt a, quant à lui, fait savoir que l’invitation a été faite sur instruction du premier secrétaire du Quai d’Orsay. D’autre part, des sources bien au fait de la situation font savoir que le message du ministère des Affaires étrangères s’adressait globalement aux autorités françaises qui n’en sont pas à leur première «maladresse choquante». La dernière en date a trait au discours de Dominique De Villepin. Invité à animer une conférence à Alger par l’ambassadeur de France, ce dernier a tenté de contredire toute la démarche de la diplomatie algérienne et du pays en général, soumettant publiquement ce qui s’apparente à «une feuille de route». Selon des indiscrétions, De Villepin a eu droit à des «remarques» et des «mises au point» de plusieurs cadres et responsables rencontrés durant son séjour. Alger n’a pas oublié non plus, nous dit-on, la boutade déplacée de l’ancien Président au retour de son ministre de l’Intérieur d’une mission à Alger. François Hollande s’est dit «heureux de le voir revenir sain et sauf». La remarque déplacée a soulevé la colère des responsables algériens. Et ce sentiment n’a fait que s’exacerber avec le geste de Valls. Le Premier ministre de l’époque avait tweeté sur son compte une photo du président de la République alors qu’il se trouvait dans ses plus mauvais jours. L’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée n’a pas conduit à une amélioration notable. Le nouveau Président français a choqué à de nombreuses reprises. En décembre dernier, il avait annoncé la date de son déplacement à Alger à un passant qui l’interpellait sur le sujet alors qu’il se trouvait en sortie de travail. Les autorités algériennes paraissaient ne pas avoir été informées de cette date auparavant comme l’exigent les règles protocolaires. Une fois à Alger, Macron a une nouvelle fois dérangé. Aux jeunes qui l’interpellaient au sujet du visa en lui disant «on étouffe», le Président français répondait : «Coupez la corde.»