8 Mai 1945 : Un officiel français à Sétif

8 Mai 1945 : Un officiel français à Sétif

El Watan, 8 avril 2015

Pour une première, ç’en est vraiment une : la commémoration du 70e anniversaire du massacre du 8 Mai 1945 sera exceptionnellement marquée, cette année, par la présence – pas à la même date – d’un haut représentant de l’ancienne puissance coloniale. Jean-Marc Todeschini, secrétaire d’Etat français chargé des Anciens combattants, se rendra en effet à Sétif, a révélé, hier à Paris, son entourage.

«M. Todeschini effectuera un voyage mémoriel du 19 au 21 avril à Sétif (nord-est), puis Mers El Kébir (ouest) et Alger», a indiqué son cabinet à l’AFP. «Le message du gouvernement sera : ‘Aucune mémoire n’est oubliée, on est dans une mémoire apaisée.’», a-t-on ajouté de même source. C’est incontestablement un geste à forte charge symbolique de la part de la France en direction de l’Algérie, même si elle ne souhaite pas se repentir de ses crimes au prétexte que ce mot porte une connotation religieuse. Le président Bouteflika, qui avait fait de la question de la mémoire un sujet de mobilisation en Algérie dès son élection en 1999, n’a eu droit ni à des excuses et encore moins à une repentance.

On se souviendra notamment de son violent discours du 6 mai 2005, marquant le 60e anniversaire, dans lequel il n’avait pas hésité à qualifier les massacres du 8 Mai 1945 de «génocide» et d’«extermination». Ce fut une réponse sèche à l’adoption de la fameuse et fumeuse loi du 23 février 2005 glorifiant la présence positive de la France en Afrique du Nord. «Nous ne pouvons oublier les centaines de massacres commis auparavant et les nombreux fours installés dans notre pays.

Le four le plus célèbre est celui du mont Dahra, œuvre des bourreaux Bugeaud et Pélissier», écrivait Bouteflika. Et de donner la charge contre la France coloniale : «L’occupation a foulé la dignité humaine et commis l’innommable à l’encontre des droits humains fondamentaux (…) et a adopté la voie de l’extermination et du génocide qui s’est inlassablement répétée durant son règne funeste.» La violence du discours du Président avait été vécue comme un grand moment de communion nationale en Algérie face au négationnisme français. A Paris, la salve avait provoqué une onde de choc au sein de l’establishment et des médias.

Un autre petit pas…

Depuis, la guerre des mémoires a repris de plus belle entre Alger et Paris, ponctuée par quelques brouilles diplomatiques. Comme par exemple l’arrestation du diplomate algérien Rachid Hasseni à Marseille au prétexte fallacieux qu’il était mêlé à l’assassinat de l’opposant du FFS, Ali Mecili.

Paris a également souvent ressorti le dossier de l’assassinat des moines pour mettre en difficulté Alger. C’est dire que la France sous Chirac et Sarkozy n’a pas vraiment fait un pas vers la reconnaissance des crimes coloniaux. Pourtant, le 27 février 2005, l’ambassadeur de France en Algérie, Hubert Colin de Verdière, avait étonné tout le monde en reconnaissant la «responsabilité» de la France dans ces massacres et évoquant une «tragédie inexcusable».

Le président Sarkozy avait fait un petit pas lors de sa visite en décembre 2007 en dénonçant «le système colonial injuste par nature». Mais il a ajouté qu’«il y a eu des souffrances de part et d’autre». Pas de quoi faire plaisir à son hôte Abdelaziz Bouteflika qui était juste derrière lui lors de la conférence de presse à la résidence d’Etat de Zéralda. Son successeur François Hollande en a fait un peu plus, lors de sa visite en décembre 2012 ; il a reconnu les «souffrances que la colonisation a infligées» aux Algériens et dénoncé un «système (colonial) profondément injuste et brutal».

C’est dire toute l’importance symbolique du déplacement annoncé de M. Todeschini à Sétif pour commémorer l’une des pages les plus sombres de la longue nuit coloniale. Cette présence officielle de la France est une forme de reconnaissance à la monstrueuse répression des manifestations qui a fait plus de 45 000 morts en Algérie. C’est un autre «petit pas» pour «mettre en lumière la mémoire partagée», comme on l’explique à Paris. Il est vrai que la France se devait de faire ce geste, histoire de renvoyer l’ascenseur aux responsables algériens qui ont offert de bonnes affaires aux entreprises de l’Hexagone.
Hassan Moali