Terrorisme : la «fuite» de Sarkozy

Terrorisme : la «fuite» de Sarkozy

En visite à Saint-Denis-de-la-Réunion, le ministre de l’Intérieur a confirmé la réalité d’une série d’attentats à Paris évoqués début septembre par un suspect algérien interpellé. Une «fuite» qui étonne certains inspecteurs.

Patricia Tourancheau, Libération, 29 septembre 2005

Au milieu d’une dépêche de l’Agence France Presse de 15h48 rédigée à Saint-Denis-de-la-Réunion à l’occasion de la visite de Nicolas Sarkozy qui reparle de l’existence de la menace terroriste et de la nécessité «d’agir en amont», on a appris jeudi «de source proche du dossier» que «des projets d’attentats concernant le siège de la DST, le métro parisien et l’aéroport d’Orly, évoqués début septembre par un suspect, M’Hamed Benyamina, arrêté en Algérie, ont été confirmés par au moins l’un des gardés à vue arrêtés lundi en France».

Le ministre de l’Intérieur fait bien sûr comme s’il n’était pour rien dans la divulgation de cet élément majeur qui relève de la procédure judiciaire et des magistrats antiterroristes. Interrogé sur l’arrestation lundi de neuf islamistes radicaux à Trappes (Yvelines) et Evreux, Nicolas Sarkozy déclare d’ailleurs — pour se couvrir — que «s’agissant d’une instruction en cours», il n’a «absolument pas de commentaire à faire» selon l’AFP : «Le moment venu, les juges seront amenés à prendre des décisions qui illustreront la gravité ou non des faits qui sont reprochés aux personnes actuellement en garde à vue», a-t-il ajouté. «En fonction de ce que diront les magistrats chacun pourra mesurer de la réalité ou non de la menace que faisaient peser ces individus», a-t-il précisé.

La dépêche consacrée au voyage de Sarkozy révèle néanmoins au détour une information majeure que le conseiller en communication du ministre, Franck Louvrier, questionné par téléphone, refuse prudemment de nous confirmer : «Il y a de grandes chances que ce soit très sérieux, mais on ne confirme pas, nous». Pourtant, «c’est cousu de fil blanc» selon un enquêteur étonné que «la fuite vienne de tout en haut» : «On avait besoin d’encore un peu de temps jusqu’à la fin des gardes à vue (vendredi matin, ndlr) car ce n’est pas fini, ils continuent à parler». N’empêche que l’information révélée à Saint-Denis de la Réunion «n’est pas bidon».

Un islamiste radical de Trappes interpellé lundi a bel et bien détaillé, lors de ses interrogatoires à la DST, que le groupe «voulait faire sauter» le siège bunkérisé de la DST rue Nélaton à Paris (XVe), l’aéroport d’Orly et le métro parisien. Ces trois hypothétiques lieux d’attentat avaient été désignés à l’origine par un membre de l’équipe repéré par la DST et les RG français : M’Hamed Benyamina, 34 ans qui habite à Trappes (Yvelines), voyage beaucoup notamment en Syrie, puis a été arrêté le 9 septembre à l’aéroport d’Oran en Algérie. Réputé proche du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), Benyamina aurait donc avoué ces projets terroristes en France aux agents des services algériens qui en ont tiré une note confidentielle envoyée à leurs homologues français. Ce «renseignement sur des menaces» parvenu mi-septembre à la DST, ainsi que le retour d’une «mission en Turquie» de l’autre chef supposé du groupe Safé Bourada, ont incité les juges antiterroristes et les services de police à déclencher l’opération du 26 septembre.

Safé Bourada, 35 ans, condamné à dix ans de prison en France pour son appartenance à un réseau islamique armé algérien qui a soutenu les attentats de 1995, avait recruté à l’époque Khaled Kelkal, petit voyou de Vaulx-en-Velin converti à l’islam dur en prison et devenu poseur de bombes. Surveillé par les RG depuis sa sortie de prison en février 2003, Safé Bourada qui a une base à Evreux (Eure) est donc suspecté d’avoir remonté un réseau qui «concoctait des projets d’actions terroriste sur le territoire». Si l’on en croit un commissaire de police, les enquêteurs de la DST qui viennent donc de recouper les déclarations de Benyamina en Algérie sont «désormais persuadés du sérieux de ces projets» : «Les membres de ce groupe avaient bien ciblé ces trois objectifs (la DST, le métro et Orly, ndlr) et avaient l’intention de les frapper. Sauf que nous ne savons pas dans quel ordre, ni si c’était prévu dans deux mois, dans trois semaines ou 48 heures».

Les policiers n’ont toutefois rien découvert en perquisition qui accrédite la mise en oeuvre de tels actes, ni explosif ou produits pour les fabriquer, ni composants électroniques ou minuteur. Un policier de la DST a rétorqué : «ça fait bien longtemps qu’on ne s’attend plus à trouver des armes ou des explosifs en perquisition dans ces milieux-là. Avec les recettes de bombes qui circulent sur l’Internet, il leur suffit d’aller acheter 48h avant tous les ingrédients en vente libre chez un droguiste». Sur les six suspects qui se trouvent encore en garde à vue, «trois ou quatre» d’entre eux pourraient être mis en examen vendredi aux juges pour «association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste».