Un Algérien dénonce des violences subies lors de sa garde à vue en 1994

Un Algérien dénonce des violences subies lors de sa garde à vue en 1994

Le Monde, 28 février 2006

De sa cellule de la maison d’arrêt de Guéret (Creuse), Abderrahmane Messaoui, de nationalité algérienne, suit l’actualité. L’affaire des tortures qu’auraient infligées des policiers de la 6e division de la direction centrale de police judiciaire (DPJ) à des suspects islamistes à l’automne 1995 ne lui a pas échappé. Le 12 février, il a écrit à son avocate, Me Irene Terrel, pour lui demander de porter plainte auprès de la police des polices au sujet des violences qu’il aurait subies lors de sa propre garde à vue, à Lille, en 1994, dans les locaux du service régional de la police judiciaire (SRPJ), à laquelle ont participé sur la fin des enquêteurs de la 6e DPJ.

Demande de renvoi du procès Ramda

Le procès de l’islamiste Rachid Ramda devait s’ouvrir, lundi 27 février, devant le tribunal correctionnel de Paris. Ce procès ne concerne que les actes préparatoires aux trois attentats dans le métro parisien, en 1995, qui avaient fait 8 morts et 200 blessés. Extradé de Grande-Bretagne en décembre 2005, Rachid Ramda devrait par ailleurs être jugé pour les attentats eux-mêmes par une cour d’assises spéciale. Son avocat,

Me Guillaume Barbe, a annoncé son intention de déposer une demande de renvoi du procès, en raison de l’enquête actuellement conduite par l’Inspection générale de la police nationale sur les violences qu’auraient subies en garde à vue des suspects à l’automne 1995.
[-] fermer

Sursaut tardif ? Pas vraiment. Le 27 juin 1994, lors de son premier interrogatoire par le juge Jean-Louis Bruguière, Abderrahmane Messaoui avait déjà évoqué cette garde à vue. « Quatre inspecteurs m’ont fait entrer dans un bureau, expliquait-il. Ils m’ont menacé en me demandant de dire que je connaissais (X…) et de reconnaître mon implication dans l’affaire. Après, ils m’ont frappé à coups de pied, avec un couteau et un revolver, plus exactement avec la crosse d’un revolver sur la poitrine. Tous les quatre m’ont ainsi menacé de m’égorger avec le couteau. Après j’ai perdu connaissance ; cela faisait quatre jours que je n’avais pas mangé. Puis j’ai été expulsé violemment du commissariat. »

« MANQUE DE NOURRITURE »

Abderrahmane Messaoui avait été placé en garde à vue dans les locaux du service régional de police judiciaire (SRPJ) de Lille le 21 mars 1994 dans le cadre d’une affaire de stupéfiants. Les policiers avaient découvert de nombreux faux documents d’identité algériens dans l’appartement de l’homme qui l’hébergeait et soupçonnaient Messaoui d’avoir assisté à leur remise. Il est examiné 48 heures plus tard par un médecin, qui juge son état compatible avec une garde à vue prolongée, et soulignant qu’il fait état d' » un manque de nourriture depuis trois jours ». La garde à vue s’achève le 24 mars à 9 heures. Mais M. Messaoui ne recouvre pas la liberté ; les policiers parisiens de la 6e DPJ le soupçonnent d’être un sympathisant du Front islamique du salut algérien et veulent l’entendre.

Ils l’interrogent, officiellement comme simple témoin, dans l’après-midi du 24. Messaoui est ensuite remis en liberté. Deux jours plus tard, il est examiné au centre hospitalier régional universitaire de Lille. L’infirmier de garde relève des douleurs et des hématomes. A l’aide d’un ami, M. Messaoui met par écrit le détail des violences. Ce récit dénonce le comportement des hommes de la 6e DPJ, les coups de poing et de pied, les insultes et les menaces.

Le 8 juin 1994, un mandat d’arrêt était délivré contre M. Messaoui. Mis en examen et écroué le 15 juin pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », il est libéré le 1er mars 1996. Trois ans plus tard, le 11 avril 1999, il était condamné à une peine de prison équivalente à la détention provisoire déjà effectuée.

L’emprisonnement actuel de Messaoui est dû à ses démarches pour obtenir une carte d’identité française à la mairie de Guéret, à l’aide de faux papiers. Père de trois enfants nés en France, Abderrahmane Messaoui a été condamné à une peine de 6 mois de prison le 8 décembre 2005. Problème : un arrêt de reconduite à la frontière lui a été notifié, alors qu’il est libérable fin avril. « Mon client vit un cauchemar depuis dix ans, souligne Me Terrel. Il a été violenté par la police, condamné au terme d’une instruction caricaturale. Depuis, il n’a jamais pu régulariser sa situation sur le plan administratif. »
Piotr Smolar
Article paru dans l’édition du 28.02.06