Le recul du vote islamiste

Le recul du vote islamiste

par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 6 décembre 2007

Le vote islamiste a nettement reculé lors des élections locales.
Quelques éléments d’analyse.

Le vote islamiste a enregistré un recul assez net lors des élections locales du 29 novembre. Les explications qui en sont données restent toutefois controversées. Car à côté d’éléments réels ayant contribué à réduire cet électorat, il y a d’autres données dont les effets sont moins visibles, alors que les conditions de déroulement du vote constituent, à elles seules, un élément fondamental qui risque de fausser l’analyse.

Les partis considérés comme islamistes ont obtenu autour de dix pour cent des suffrages. C’est très peu comparé au raz-de-marée du FIS il y a quinze ans. Signe de ce recul sensible, le Hamas, pourtant membre de l’alliance présidentielle et présent sans discontinuer au gouvernement depuis une quinzaine d’années, est relégué à la quatrième place, derrière le nouveau venu, le FNA. Ce faible score représente-t-il réellement le poids réel de l’électorat islamiste dans le pays ? Offre-t-il un indice de mesure fiable de l’islamisme au sein de la société ? Difficile à dire. Le vote n’a pas été libre, selon les normes convenues sur le plan international. Le pays est encore sous état d’urgence, les partis ne peuvent mener une activité normale entre deux élections. En outre, une élection ne se prépare pas durant la seule campagne électorale, mais pendant tout un mandat, ce qui n’est guère possible en Algérie. A cela s’ajoutent les interférences de l’administration et des services de sécurité, dont l’influence est primordiale dans l’élaboration des listes et dans le déroulement du scrutin.

D’autre part, les partis qui ont reculé lors élections du 29 novembre sont les partis islamistes du pouvoir. Le Hamas est solidement ancré dans les appareils gouvernementaux, et fait partie du paysage « d’en haut ». Ennahdha et El-Islah sont dirigés par des équipes dissidentes, auxquelles le pouvoir a donné sérieux coup de pouce pour leur permettre de prendre le contrôle de ces formations. Ceci a porté un sérieux coup à leur crédibilité.

Tous ces partis représentent ce qu’on appelle l’islamisme « modéré ». Quant à l’islamisme radical, incarné notamment par l’ex-FIS, il est hors jeu. Il n’a pas présenté de candidats, et n’a pas donné de consigne de vote, à l’exception d’un appel au boycott lancé par Ali Belhadj, appel resté apparemment sans suite. On note d’ailleurs que l’ex-FIS et sa périphérie, notamment les anciens éléments des groupes armés, semblent avoir respecté, cette fois-ci, une des clauses contenues dans la charte de réconciliation, leur interdisant toute activité politique.

Plus complexe, par contre, est l’analyse du taux d’abstention, et de la part potentielle que pourrait y représenter l’électorat islamiste. Avec le système électoral actuel, et l’éparpillement des voix auquel il donne lieu, il suffirait en effet de deux millions de voix pour arriver en tête, et rafler la mise. Si le taux de participation augmentait de vingt points, avec une participation structurée des islamistes, ils pourraient arriver en tête. Mais en l’absence d’instituts de sondage fiables, il est difficile d’évaluer les intentions de vote en cas de vote totalement libre, tout comme il est d’ailleurs difficile d’évaluer l’impact réel des ingérences de l’administration dans le vote.

Par ailleurs, le courant islamiste paie aujourd’hui la facture de ses dérives sanglantes des années 1990, mais aussi des dérives affairistes de ses appareils légaux. Si le FIS a pu apparaître, un moment, comme une alternative au système en place, il a rapidement été débordé par des fractions les plus radicales, qui l’ont entraîné dans un engrenage sanglant. Les électeurs qui l’avaient suivi, dans un premier temps, ont découvert une autre réalité de ce mouvement, et l’ont massivement abandonné. Dans quelles proportions ? C’est encore difficile à dire. En l’état actuel des choses, il semble toutefois exclu de voir l’électorat islamiste représenter une part aussi importante que ce qu’il avait atteint au début des années 1990.

De même, une frange de l’électorat a pu voir dans l’islamisme dit « modéré » une alternative pacifique au pouvoir en place. Au départ, cette idée était d’autant plus séduisante que le discours de ces partis était paré de vertus morales crédibles, doublées d’une modération très rassurante aux yeux d’un large électorat. Le temps a cependant révélé que ces partis avaient un sens des affaires aussi aiguisé que celui du FLN, et que sur le terrain de moralité, ils pouvaient très bien concurrencer le RND.

Dernier élément à analyser, la nature du vote islamiste. Au début de l’ouverture démocratique, l’électorat islamiste était constitué d’une frange de « fondamentalistes », qui croit et milite pour un pouvoir islamique, mais aussi d’une grande part de vote de protestation. Ce vote de protestation ne croit plus à l’islamisme comme alternative.

Aux législatives de mai 2007, il s’était manifesté dans l’abstention. Cette fois-ci, il semble qu’il s’est porté sur deux autres partis qui représentent, à ses yeux, une alternative non violente, le Parti des Travailleurs et le FNA.

Ces deux formations ont en effet réalisé des scores qui dépassent leur capacité de mobilisation et les possibilités organiques de leur parti, qui s’expliquent peut-être par l’apport d’un l’électorat volatile, constamment à la recherche de représentants, mais qui reste condamné à errer tant que la société ne sera pas structurée en grands courants politiques identifiables, avec des repères précis, des intérêts biens définis, et des organisations représentatives.

Mais ce jour-là, en réalité, la crise sera réglée, et il ne sera plus nécessaire de disserter sur la nature et le poids de l’électorat islamiste.