DjamelZenati: «L’Algérie a besoin d’un nouveau contrat historique»

DJAMEL ZENATI (ANCIEN DÉPUTÉ DU FFS) À L’EXPRESSION

«L’Algérie a besoin d’un nouveau contrat historique»

Par Kamel LAKHDAR-CHAOUCHE, L’Expression, 18 Avril 2012

Ancien député du FFS et directeur de campagne présidentielle de Hocine Aït Ahmed (1999), Djamel Zenati a, dans cette interview accordée exclusivement à L’Expression, soutenu que l’islamisme est devenu le réceptacle de tous les mécontentements et de toutes les frustrations, ajoutant que le changement en Algérie est possible pour peu que les volontés patriotiques dispersées ici et là se retrouvent.

L’Expression: Quelle est votre lecture de la situation sociopolitique que traverse l’Algérie?
Djamel Zenati: La situation est tout simplement catastrophique. L’échec est patent en dépit de disponibilités et d’opportunités susceptibles d’arracher l’Algérie à la régression et de la hisser au rang de pays émergent. Le malaise est profond et général. L’inquiétude est d’autant plus grande que rien ne semble tempérer nos dirigeants dans leur course vers l’irréparable. Jamais les écarts sociaux n’ont atteint cet ordre de grandeur. Les riches et les nouveaux riches s’enrichissent davantage et étalent avec ostentation et arrogance leur opulence. Tandis que les pauvres sombrent de plus en plus dans le dénuement et peinent à s’assurer le strict nécessaire à la survie, les chômeurs et autres sans-abri sont purement et simplement poussés à la marge. L’espace public est concédé à la «voyoucratie». Les classes moyennes ne sont pas du reste épargnées, elles sont en proie à un effacement tendanciel. En l’absence de toute médiation démocratique, cette bipolarité sociale risque à terme d’aboutir à un face-à-face sanglant. Même aux pires moments de la grande violence et de l’étranglement financier, il régnait un minimum de décence. Depuis quelques années nous assistons à un démantèlement en règle de tout ce qui fait l’essence même de la vie en société. La crise du «vivre-ensemble» est à son seuil critique. Comment interpréter en effet cette façon humiliante et méprisante de traiter les bâtisseurs de la collectivité nationale comme les travailleurs, les enseignants, les médecins, les chercheurs, les fonctionnaires, les cadres, les adjoints d’éducation, les corps communs… sinon par la volonté de détruire le pays. La moindre revendication légitime est réprimée dans le sang alors que des réseaux pourris sont valorisés et rétribués à coups de largesses et de passe-droits. Des fortunes sont bâties non par quelque effort entrepreneurial mais à la faveur d’un transfert illégal de capital du public vers le privé. L’affaire Khalifa et tant d’autres scandales du même ressort montrent bien l’inanité d’un passage à l’économie de marché sans le préalable d’une transition politique démocratique, seule à même de soustraire les richesses nationales au brigandage et de garantir une redistribution juste pour l’ensemble du corps social. Le «vivre-ailleurs» est devenu l’unique espérance pour nos jeunes. Et à défaut du visa salvateur on tente la harga. Et si rien ne sourit, il reste l’ultime départ, le suicide. Il y a là tous les éléments constitutifs d’un crime contre la société dont le pouvoir va devoir répondre un jour ou l’autre.

Et sur le volet diplomatique, que pensez-vous des positions algériennes?
Sur le volet diplomatique, c’est la déconfiture totale. L’Algérie a perdu toute initiative en la matière du fait notamment de son mutisme et de sa passivité lors des soulèvements populaires dans la région. Elle se retrouve isolée, voire même menacée eu égard aux évolutions que connaît la zone du Sahel. Des lamentations se sont exprimées ici et là suite à la résolution des Nations unies autorisant des actions militaires sur le sol libyen. L’élégance aurait été de montrer d’abord de l’indignation au moment où El Gueddafi massacrait les populations sans aucune retenue. Exercice bien entendu incongru et difficile pour un pouvoir qui commet exactement le même forfait contre son peuple. La même erreur se répète aujourd’hui avec le drame syrien. Déchirés entre l’obéissance due aux grandes puissances et la solidarité naturelle avec les sanguinaires, nos dirigeants s’enlisent dans l’impuissance, l’indignité et le discrédit et se mettent en marge de l’Histoire. C’est dans ce contexte vicié et surréaliste que s’invite l’élection du 10 mai dans l’indifférence, voire la répugnance de la population.

L’agrément d’une quarantaine de nouveaux partis politiques renseigne-t-il sur l’avènement d’un pluralisme politique?
Le pluralisme est une réalité qui caractérise toutes les sociétés humaines. La diversité culturelle, linguistique, sociale et politique doit pouvoir s’exprimer lorsque le système politique aménage des champs pour l’expression libre et organise des mécanismes pour un règlement pacifique des conflits. Ce n’est pas le cas en Algérie. C’est une erreur de croire que c’est le nombre qui fait le pluralisme. La majorité des partis politiques ne sont pas la cristallisation de courants d’opinion qui innervent et animent la société. Ceux apparus récemment sont pour la plupart le fait de dissidences et le pouvoir s’est empressé de les agréer juste pour entretenir la façade et éclater encore plus le champ politique.

Les islamistes peuvent-ils remporter la majorité des sièges dans la prochaine Assemblée (APN)?
Rien n’est à exclure. Ce qui est certain c’est que la majorité reviendra au bloc autoritaire avec probablement une nouvelle répartition des sièges. L’islamisme n’est pas une alternative à l’autoritarisme mais une alternance à l’intérieur de celui-ci. L’autoritarisme religieux se développe à l’ombre de l’autoritarisme nationalitaire. Ils se nourrissent l’un l’autre. Il faut rappeler que l’islamisme évolue en terrain idéologique conquis grâce à l’école, à la mosquée et autres institutions qui instrumentalisent l’Islam plus qu’elles ne l’enseignent.
Dans un contexte de misère sociale, de sécheresse culturelle et de privatisation de l’Etat, l’islamisme apparaît comme un repli, un recours et un maquis pour nombre de laissés-pour-compte. Dopé par les pouvoirs autoritaires dans l’espoir de contenir les alternatives démocratiques, l’islamisme est devenu le réceptacle de tous les mécontentements et de toutes les frustrations. Tout a été fait pour empêcher que le ras-le-bol ne s’exprime en termes rationnels. Le problème n’est pas dans l’Islam mais dans son instrumentalisation comme principe supérieur pour fonder un ordre politique sacralisé et donc extérieur à la volonté des hommes.
C’est-à-dire non soumis à critique ni au contrôle. On est au coeur même de la logique totalitaire. Je voudrais aussi attirer l’attention sur une erreur stratégique que certains ont tendance à commettre et pour laquelle l’Algérie a payé un prix fort. C’est l’idée qui consiste à confondre la démocratie avec le rejet de l’islamisme. Sur le plan géopolitique, l’hypothèse selon laquelle des puissances telles que les USA ou la France souhaiteraient mettre l’Algérie au diapason des majorités aux commandes dans les pays voisins est à envisager.
Les tenants de cette stratégie, qui pourraient bénéficier d’appuis auprès de certains cercles décideurs, y trouvent au moins deux avantages: le premier consiste à confier la gouvernance aux islamistes dans l’espoir d’affaiblir les capacités d’Al Qaîda, le second se trouve dans la nécessité de maintenir des îlots autoritaires, par le biais d’alternances factices, pour garantir la poursuite de la subordination des économies du Sud au grand capital. Un dépeçage de la région est de l’ordre du possible. Mais il est fondamental de préciser que c’est l’entêtement de nos dirigeants à refuser le changement qui légitime l’ingérence. En brandissant la menace d’une intervention étrangère pour inciter les citoyens à aller voter, certains ne font que renforcer l’autoritarisme et rendent ainsi plus probable une telle éventualité. Par ailleurs, jouer sur les peurs ne fait que susciter un besoin sécuritaire. Une aubaine pour la dictature. En définitive, la véritable menace c’est le maintien du système politique actuel. Toutes les autres en découlent.

Quelle explication faites-vous des mouvements de redressement répétitifs que traverse le FLN?
La naissance du FLN s’est faite dans le reniement du pluralisme politique qui a marqué le Mouvement national. Se présentant comme l’unique modalité d’existence politique du peuple algérien, l’adhésion au front impliquait l’abandon de toute autre identité politique. Tous les autres courants du Mouvement national sont sommés de se dissoudre dans cette organisation. De front uni contre la colonisation, il deviendra au lendemain de l’indépendance, un parti unique pour reprendre une formule de feu Abdelhamid Mehri. Se posant en dépositaire exclusif de la légitimité révolutionnaire, il se confondra progressivement avec la Nation, l’Etat et le pouvoir. On n’est pas en présence d’une formation politique mais plutôt d’un instrument de légitimation. Les crises récurrentes que connaîtra le FLN sont la transposition des luttes fractionnelles qui se déroulent au sommet du pouvoir. Le jeu politique est conçu et pensé en termes d’alignement sur les uns et les autres. La classe politique n’arrive toujours pas à se libérer de cet imbroglio. Je voudrais juste ajouter que si les clans se font la guerre, c’est aussi pour nous empêcher, nous, de faire la paix.

Pensez-vous que le FFS sera en mesure d’insuffler du mouvement dans une situation qu’il qualifie lui-même de statu quo?
L’idée est excellente mais impossible à réaliser pour diverses raisons, les unes liées au contexte national et les autres à la situation du FFS lui-même. Le débat sur l’opportunité de prendre part ou de boycotter cette élection ainsi que les manoeuvres qui ont entouré le choix des candidatures, ont incontestablement généré des discordes dans tous les partis. Climat qui exclut de facto toute possibilité d’amorce d’une dynamique politique. Le pouvoir seul va tirer profit de la participation du FFS en s’en servant comme d’un effet halo qui jetterait un peu de crédibilité sur le scrutin. Comme en 2002, la position du FFS a surpris l’opinion. Et si je me suis positionné à l’opposé de cette démarche, il n’a jamais été dans mon intention de causer quelque embarras à ce grand parti pour lequel j’ai encore beaucoup de respect. Et je dois préciser que je ne suis pas un prétendant et encore moins un courtisan. Je déteste la pagaille mais j’aime encore moins le prêt-à-penser.

Que préconisez-vous pour une sortie de crise en Algérie?
L’Algérie a besoin d’un nouveau contrat historique à la hauteur des exigences de ce moment crucial. L’élection du 10 mai prochain est en totale contradiction avec les impératifs que commande le contexte tant national qu’international. Je ne crois pas à la théorie du «tous pourris». Il y a une majorité d’Algériennes et d’Algériens sincères, honnêtes et profondément imprégnés de l’intérêt du pays. Le changement est possible pour peu que les volontés patriotiques, dispersées ici et là, se retrouvent. Seule la convergence peut garantir la construction d’un compromis politique à même de porter l’alternative démocratique qui, faut-il le dire, demeure confinée dans la sphère du discours. Je trouve étrange et insoutenable le fait que les organisations, politiques soient-elles ou autres, puissent avoir le contact facile avec le pouvoir et entretenir entre elles un climat de conflictualité qui empêche toute possibilité de rassemblement. Cette attitude offre au pouvoir le beau rôle de meneur de jeu et lui assure le monopole de l’initiative politique.
Avant d’être un mode de gouvernement, la démocratie est d’abord la capacité de s’accepter, de communiquer et de partager. Les différences doivent servir de moteur et non de handicap à la reconstruction du pays. Le renouvellement de la perspective historique en Algérie favorisera sans conteste l’émergence de nouvelles élites capables de donner au pays et au Maghreb une impulsion nouvelle. Libérées des rancoeurs et des adversités artificiellement entretenues, elles sauront tirer grand avantage des potentialités et des opportunités existantes. Le couple algéro-marocain doit être pour le Maghreb ce que le couple franco-allemand est pour l’Europe. Il est temps de se libérer des haines destructrices du passé pour affronter avec courage et lucidité la bataille de la modernisation. Le présent doit désormais se conjuguer au futur car sans vision stratégique les générations montantes seront condamnées à l’asservissement. Il y a là un enjeu et une responsabilité historique que tout un chacun devra méditer.