L’index coupable

L’INDEX COUPABLE

par K. Selim, Le Quotidien d’Oran, 18 février 2012

Il faut l’avoir vu et entendu pour le croire : un juriste, de surcroît ancien membre du Conseil constitutionnel, qui explique benoîtement à la télévision publique qu’avec l’encre indélébile qui sera utilisée pour les prochaines élections, ceux qui n’iront pas voter pour des raisons politiques risqueront d’être pris pour des repris de justice privés de ce droit. Et, bien entendu, les Algériens, «qui sont connus pour leur fierté», ne doivent pas prendre le risque d’être pris pour des individus condamnés à des peines infamantes et doivent aller voter, quitte à mettre un bulletin blanc !

Quel extraordinaire argument ! On sait que les autorités algériennes sont hantées par la perspective d’une forte abstention aux prochaines élections et elles mènent campagne pour inciter les Algériens à voter. Mais on ne saurait trop leur conseiller de réfréner les ardeurs de ceux qui, en mal de surenchère propagandiste, abandonnent toute retenue pour divaguer sur le registre de la culpabilisation des citoyens. Cela donne l’image, toujours désastreuse, d’un régime qui fait feu de tout bois, y compris d’arguments fantaisistes, pour inciter les Algériens à aller voter.

Quand on ne s’adresse pas à la raison et que l’on dérive sur les eaux troubles de l’équivoque, on offre un curieux spectacle. Surtout quand cela est le fait d’un juriste qui n’ignore pas que dans la loi algérienne, le vote n’est pas obligatoire et que l’abstention n’est pas frappée d’illégalité et encore moins d’opprobre ou d’ignominie. Quand un ancien membre du Conseil constitutionnel invoque l’encre indélébile pour suggérer aux Algériens qu’ils risquent pendant cinq jours – le temps que l’encre disparaisse – de passer pour des voleurs ou des criminels s’ils ne se rendent pas aux urnes, on peut légitimement être sidéré. Non pas que cet argument risque de faire changer d’avis ceux qui ont déjà choisi de ne pas voter, mais par le caractère absolument farfelu de l’argument. L’excès de zèle de ce juriste est effarant et suscite, autant que l’indignation, une compassion étonnée.

Cet argument, alors que la campagne pour inciter les gens à voter va crescendo, marquera son auteur de manière effectivement… indélébile. Même l’animatrice de l’émission a semblé saisir l’outrance du propos en faisant valoir à l’illustre ex-membre du Conseil constitutionnel que les cas d’empêchements légaux du droit de vote sont statistiquement insignifiants. Il est indécent – vraiment – que l’indélébilité de cette encre soit invoquée pour traiter les Algériens de débiles. Notre juriste nous a transportés au-delà de l’absurde.

Peut-on imaginer un comité de surveillance observant cinq jours durant les index du peuple pour dénicher les non-votants et les assimiler, urbi et orbi, à des délinquants ? Allons-nous tous nous munir d’un casier judiciaire – les tribunaux les délivrent sur l’heure, c’est un exemple réussi de dé-bureaucratisation – pour les exhiber dès qu’un juriste-manucure s’intéressera à nos doigts suspects et supputera sur les raisons troubles de l’absence d’encre ? On hésite entre l’affliction et le rire franc. Mais les Algériens, «connus pour leur fierté», comme l’a souligné ce mauvais propagandiste, pourront le prendre au mot et exhiber pendant cinq jours leur index vierge de toute encre, juste pour tourner en dérision ceux qui les prennent pour des demeurés.