Au-delà des élections législatives des enjeux graves et immédiats

Au-delà des élections législatives des enjeux graves et immédiats

Ahmed Selmane, La Nation, 8 Mai 2012

Au terme d’une campagne laborieuse de législatives dont l’adversaire principal a été la mémoire vive des algériens sur les pratiques frauduleuses du régime, on s’empressera, ici et là, de tirer la conclusion que les partis ont échoué ou n’ont pas réussi à convaincre. L’assertion n’est pas contestable sur le constat. Il reste que même s’ils semblent prêcher dans le désert, ceux qui ont accepté de participer pour tenter d’expliquer les enjeux politiques graves et immédiats pour le pays n’ont pas démérité. Participer alors qu’on a, comme de nombreux algériens, une piètre image du régime, est risqué. Mais quand on procède à l’analyse de la gravité de la situation du pays, c’est un risque qui vaut la peine d’être couru.

Les partis, déjà en majorité « sous influence » et subitement enrichis d’une ultime mais significative fournée de sigles improbables, mis sur le marché par la magie impénétrable de l’agrément officiel, ne pouvaient en aucun cas attenter à cette grande réalisation du régime : le discrédit de la politique. Il y a eu chez le nouvel arrivage de sigles une sorte de surenchère dans le médiocre qui aura achevé de dissuader même ceux qui ont consenti l’effort, inouï, de prêter une oreille attentive. Dans ce bizutage débilitant, aggravé par les outrances d’un ministre des affaires religieuses édictant des quasi-fatwas contre ceux qui ne veulent pas voter, transmettre un message politique était une gageure, une mission presque impossible. Et au fond, même un parti comme le FFS – dont la participation a suscité des dénonciations véhémentes de ceux qui font semblant de croire que la révolution est en marche alors que l’Algérie sombre plutôt dans une anomie politique propice à toutes les régressions – ne se berce pas d’illusions. Le champ politique a été laminé par le traitement corrupteur et répressif appliqué par le régime et certains en tirent la conclusion qu’il ne faut rien faire du tout et laisser la crise (car elle est là, persistante, durable malgré l’aisance financière relative qui permet au régime de reconstituer une petite base clientéliste) aller jusqu’au bout de sa logique. Jusqu’à un possible effondrement. C’est une façon de voir qui ne doit pas occulter qu’en fonction de l’état du rapport des forces, l’implosion d’un tel régime peut-être lente ou indécise et entrainer dans son sillage celle du pays et de la société. La crise syrienne est en une illustration d’actualité. La seconde objection opposable à l’idée de laisser la crise aller jusqu’à son ultime dénouement, sans essayer de la résoudre par un effort politique, est qu’une société qui a perdu de manière massive le meilleur de ses élites instruites formées, chèrement, après l’indépendance, a peu de chances de sortir indemne d’une rupture ou d’un effondrement violent.

Des couts humains exorbitants

De la guerre de libération aux cinquante années d’indépendance, il est difficile de ne pas observer que les algériens ont payé un coût humain exorbitant, comparativement aux autres pays, leurs tentatives de changer l’ordre choses et de progresser. Cela n’est pas le fait d’une damnation divine ou d’un travers génétique, mais d’une situation historique où des élites à peine reconstituées sont à nouveau perdues. L’état d’anomie politique dans lequel l’Algérie baigne aujourd’hui est en grande partie lié à la dernière vague de départ des élites dans les années 90. Elle ne se tarit pas malgré la crise économique qui sévit en Europe. Le personnel affligeant qui vient d’être « agréé » pour rendre encore plus inaudible toute tentative d’engager un vrai débat politique est une pitoyable réponse à deux décennies de déconstruction et de contre-réformes. Tout comme l’instrumentalisation du ministère des affaires religieuses et la culpabilisation simpliste des citoyens sur le thème de la menace étrangère. Il serait injuste de ne pas relever l’effort de pédagogie politique mené par des responsables du FFS qui, sans vendre des mirages, ont expliqué les raisons de leur décision de participer à ce scrutin. Tout en n’ignorant pas qu’ils ne vont pas dans le sens d’une réaction de rejet, compréhensible, d’une bonne partie de la population qui a suffisamment de raisons et de preuves pour décréter que le régime n’a d’autre agenda que l’immobilisme et d’autres intentions que purement manipulatrices.

Qui doit apporter la preuve de son patriotisme ?

Il faut en effet avoir un certain courage de décider de participer en faisant le constat en apparence démobilisant que le « nœud gordien du drame algérien s’est noué autour de la violence d’Etat, violence des Mafias politiques, financières ; Mafias du sable, du foncier, du ciment, des produits de base, organisations criminelles : terrorisme et contre –terrorisme ». En ces temps où « l’otanisme » de fait des régimes est rejoint par un otanisme décomplexé chez certains de ses propres relais au cours des deux décennies de contre-réformes et de rétablissement brutal des logiques autoritaires, c’est une parole utile. Il ne s’agit que de mettre en garde contre le « grand jeu » des puissances et des stratégies en œuvre « pour redessiner les frontières et les pays notamment dans le monde arabe et le Maghreb, des mouvements populaires, spontanés ou suscités, naissent sous nos yeux et veulent la chute des régimes autoritaires ». Il en faut du courage pour ne pas tomber dans le syndrome syrien où par détestation du régime ou par appétit du pouvoir on n’hésite pas à se mettre sous la coupe de ces puissances extérieures. Il en faut du courage pour rappeler, malgré l’abus par le régime du thème de la « menace extérieure », que les risques sont réels. Mais cela est dit, sans aucune naïveté. « Le pouvoir algérien pense échapper à ces bouleversements en adaptant le système et en se positionnant comme candidat au rôle de sous-traitant régional des visées occidentales. Rien ne dit que cela sera suffisant ; dans ce circuit des recompositions brutales l’étape algérienne finira par advenir. Tous les moyens seront utilisés pour faire plier le pays et l’Etat algérien, pire, certaines forces dans le pouvoir et dans la société pourraient agir de connivence et servir de relais aux grandes puissances ». Ces propos de Rachid Halet, membre de la direction du FFS, témoignent parfaitement d’un réel effort de pédagogie politique qui n’exclut pas la compréhension à l’égard de tous ceux qui estiment qu’il n’y pas plus rien à attendre du régime. Le propre d’un parti politique qui fait des constats aussi graves est de ne pas renoncer à faire de la politique, à mettre en exergue les risques existants et les solutions « antinationales » qui peuvent être mises en œuvre par le régime ou une partie de ce régime. Eclairer les algériens sur ces possibilités qui permettent au régime de durer tout en affaiblissant le pays et en obérant son avenir, c’est aussi un devoir politique qui justifie amplement une prise de risque en participant malgré la désaffection, tout à fait naturelle et logique, de la population. Il s’agit bien d’envoyer le même message de fond des algériens, ceux qui votent comme ceux, nombreux qui s’abstiennent… Un message d’avertissement à ceux qui au sein du régime convoquent à tout bout de champ notre patriotisme : c’est à ces milieux d’apporter la preuve de leur patriotisme en acceptant de remiser pacifiquement un système inefficace, dispendieux et qui, en définitive, s’est transformé en une grave menace pour l’indépendance nationale. Et jusqu’à présent, aucun signe n’indique que l’on se dirige vers cette option rationnelle qui vise à donner aux algériens un Etat et des institutions qu’ils n’ont toujours pas.