Pourquoi il faut voter le 10 mai prochain

Pourquoi il faut voter le 10 mai prochain

Hocine Belalloufi, La Nation, 27 Mars 2012

Il convient de saluer l’initiative de Kaddour Chouicha qui a pris la peine de mettre par écrit son point de vue sur les législatives du 10 mai 2012 ainsi que La Nation qui a publié, la semaine dernière, cette contribution. Cette dernière peut constituer une occasion pour engager une réflexion collective et un véritable débat afin de nous permettre de mieux cerner tous les enjeux du scrutin et, plus généralement, de la situation politique actuelle. A ce stade de la compétition, le débat sur la participation ou non des partis et autres candidats indépendants est devenu secondaire, politiquement parlant, le temps de la réflexion ayant cédé le pas à celui de l’action. Le débat peut en revanche avoir un impact politique, sans doute limité mais réel, sur les électeurs qui ont, eux, jusqu’au 10 mai pour décider s’ils accompliront ou non leur « devoir électoral ».

La présente contribution n’est pas une réponse à Kaddour Chouicha. N’étant pas militant du FFS, il ne m’appartient pas de répondre à la place de ce parti. Mais la réflexion de Kaddour Chouicha interpelle bien au-delà du FFS. Car l’appel au boycott émane de différents partis et mouvements : RCD, FIS dissous, MAK, CCDR, FD, Snapap, MJIC, Groupe Algérie 2012 boycott législatives algériennes, Réseau de défense des libertés et de la dignité (RDLR), SOS Disparus… Cet appel au boycott ou à l’abstention semble d’ailleurs en totale symbiose avec l’état d’esprit d’une majorité de nos concitoyens qui ne croient absolument pas à la crédibilité des scrutins organisés par le pouvoir.

On ne peut que comprendre la réaction de la population lorsque l’on sait que, depuis que notre pays est indépendant, les scrutins propres et honnêtes se comptent sur les doigts d’une seule main. Mais comprendre le sentiment de la population et d’une partie de la classe politique est une chose, le partager en est une autre. La présente contribution soutient que les partisans de la démocratie, de la justice sociale et de la souveraineté nationale ne doivent pas craindre aujourd’hui d’aller à contre-courant de l’état d’esprit général en expliquant pourquoi les partis ont raison de se présenter aux élections et pourquoi les citoyens doivent aller voter le 10 mai prochain.

Les arguments en faveur du « boycott »

L’éventail des arguments avancés pour critiquer la position des partisans de la participation au scrutin et dissuader davantage d’électeurs de se rendre aux urnes est extrêmement large. On peut, sans prétention à l’exhaustivité, les regrouper autour de quatre grands axes :

1. Les arguments purement moralistes qui assimilent la participation à une caution qui ressemble à une trahison, à un pacte passé avec le diable, le pouvoir en l’occurrence.

2. Les arguments relevant de la conception policière de l’histoire pour qui tout a été arrangé d’avance, l’histoire n’étant qu’un scénario écrit par quelques individus retranchés dans des cabinets noirs. Pour les partisans de cette vision, curieusement bien au fait de ce qui se trame dans le secret des dieux, les quotas ont déjà été attribués ou négociés et les candidats – partis comme indépendants – sont les complices du pouvoir.

3. L’argument selon lequel les élections ne seront ni propres ni honnêtes, ce qui interdira de déboucher sur un véritable changement politique.

4. L’argument en vertu duquel participer à ce scrutin revient à faire le jeu des islamistes. Si le Président Bouteflika a assimilé le scrutin au 1er novembre 1954 puis au 5 juillet 1962, d’autres considèrent que les législatives du 10 mai 2012 ne sont qu’un remake de celles de décembre 1991.

Ce classement n’a rien d’absolu. Il vise simplement à mieux cerner et analyser l’argumentaire « boycottiste ». Ainsi, ceux des premier et second groupes ne relèvent pas, à proprement parler, du politique. Nous entendons par là qu’ils n’abordent pas la question sous l’angle du rapport de forces à déconstruire/reconstruire. Pour les tenants de ces arguments, l’objectif est de rester propre, de ne pas se salir les mains en participant à une fraude annoncée. En quoi la participation au scrutin peut-elle améliorer ou au contraire détériorer l’actuel rapport de force politique ? Des alliances sont-elles nécessaires à un moment donné, y compris avec des forces adverses voire ennemies ? Avec des gens que l’on déteste cordialement et en qui l’on n’a aucune confiance ? Toutes ces questions, proprement politiques, ne font pas partie de leurs préoccupations. Les moralistes ne se situent pas dans le champ de l’action, qui est le moyen du politique, mais dans celui du jugement purement éthique, de l’opposition éternelle entre le bien et le mal, l’honnêteté et la malhonnêteté, l’intransigeance et la compromission. Ils ne combattent pas, ils témoignent. Ils ne se posent pas la question essentielle qui est celle de savoir comment inverser concrètement le rapport de force politique pour triompher. Car ce n’est pas en exigeant une solution magique – par exemple des élections non truquées, concédées et organisées par un pouvoir antidémocratique – que la démocratie s’instaurera. C’est seulement en étant plus fort que ce pouvoir qu’on imposera, arrachera, la démocratie. La stratégie et la tactique ont justement pour fonction de définir les voies et moyens d’arriver à ses fins. Cette faiblesse, voire cette absence de réflexion proprement politique est l’expression la plus achevée de la dépolitisation générale qui n’épargne ni les citoyens, ni leurs partis. Les Algériens se passionnent pour la chose politique. Ils ne parlent que de ça. Mais trop peu nombreux sont ceux qui réfléchissent et agissent en politiques. Il est malheureux, bien que tout à fait compréhensible, de constater que la plupart des vrais politiques se trouvent dans le régime. Cela constitue, d’ailleurs, l’une des clés d’explication de sa longévité.

Les arguments des groupes 3 et 4 relèvent en revanche du champ politique dans la mesure où ils appréhendent la question sous le seul angle qui vaille, celui de l’évolution du rapport de force. Entre le camp des partisans de la démocratie et le pouvoir, pour le groupe 3, et entre les islamistes et les non-islamistes, pour le groupe 4. Mais il est rare de trouver, chez les partisans de ces thèses, une définition des enjeux politiques réels et une aptitude à faire la différence entre ce qui relève de la stratégie et ce qui relève de la tactique.

Eléments sur la situation politique actuelle

La situation politique en Algérie, depuis le début de 2011 à ce jour, a d’abord été marquée par le développement impétueux du mouvement social. Celui-ci s’est révélé particulièrement impressionnant au cours du premier semestre de l’année 2011 : généralisation des grèves de travailleurs dans les entreprises économiques et les administrations publiques et, multiplication des explosions populaires (émeutes) dans les villages et villes du pays. Venant de loin, de 2001 exactement, ce mouvement s’est développé, au cours de la décennie, avant de se généraliser en 2011, à la faveur des révolutions démocratiques et sociales qui ont éclaté dans les pays du monde arabe. Offensif en termes de revendications (augmentations de salaires, statuts, logement, amélioration des conditions de vie…), ce mouvement social est cependant resté sectoriel voire catégoriel pour ce qui est des grèves et, purement local, spontané, inorganisé et non coordonné pour ce qui est des révoltes. Les grèves de travailleurs et les explosions populaires locales n’ont jamais convergé ni débouché sur une perspective politique commune, à la différence de la Tunisie ou de l’Egypte par exemple.

A court terme, le pouvoir n’est pas menacé, mais il subit de réelles pressions de la part de trois acteurs qui ne sont pas entrés en scène au même moment et qui n’ont pas le même impact : le mouvement social ; les grands groupes économiques étrangers et les grandes puissances ainsi que leurs relais en Algérie ; l’opposition, islamiste en particulier. Défendant des intérêts différents voire opposés, ces trois acteurs ont cependant objectivement besoin de plus de liberté politique, de plus d’ouverture démocratique pour défendre leurs intérêts respectifs ou permettre à leurs représentants politiques d’accéder au pouvoir.

Confronté à cette situation, le gouvernement de l’Alliance présidentielle a réagi en tentant en premier lieu d’apaiser le mécontentement social qui aurait pu le menacer. Ainsi a-t-il reconnu la légitimité des revendications sociales et profité de la bonne santé financière du Trésor public pour en satisfaire bon nombre. Il s’agissait en priorité de désamorcer la bombe sociale qui menaçait de tout emporter. Force est de reconnaître que le nombre et l’ampleur des grèves a diminué à compter du deuxième semestre de 2012. Ce tassement n’est peut-être que temporaire, mais il est réel à l’échelle de la conjoncture. Le pouvoir s’est parallèlement employé à empêcher toute jonction entre cette révolte sociale et l’opposition politique en contenant cette dernière. Le recours à une répression soft des marches et manifestations initiées par certains partis et mouvements s’est accompagné d’un travail visant à les discréditer auprès de l’opinion publique.

Le pouvoir a en même temps conservé l’initiative politique. Il a levé de façon purement symbolique l’état d’urgence en vigueur depuis 19 ans, travesti une simple consultation de partis, mouvements et personnalités en « dialogue politique » et présenté des mesures de restriction des libertés démocratiques (lois sur les partis, les associations, les élections…) comme autant d’«avancées démocratiques» à son actif ! La chance ne sourit-elle pas aux audacieux ? Cette conservation de l’initiative politique face à un mouvement purement social et à une opposition en pleine réorganisation et sans perspective politique efficiente lui a permis de gagner du temps. Temps précieux au cours duquel il a élaboré, non une démarche de sortie de crise – chose qu’il est strictement incapable de faire – mais une démarche de canalisation politique du mécontentement et du désir de changement populaires vers les institutions du régime non démocratique. Le fait que le changement annoncé s’opère dans le cadre même de ces institutions antidémocratiques et à l’occasion de leur renouvellement ordinaire est extrêmement révélateur du rapport de force politique actuel.

Le pouvoir a certes fait quelques concessions (agrément de nouveaux partis, promesse du caractère transparent du scrutin et d’un caractère relativement constituant de la future Assemblée…), mais il a conservé la haute main sur le jeu politique national. Il dispose de l’administration, de « grands » partis (FLN, RND…), de l’appareil de l’UGTA… et, surtout, conserve le contrôle du processus politique : émiettement du champ partisan, contrôle du processus électoral, des médias lourds…

Comme à son habitude, il chevauche la vague de mécontentement, la freine, la dévie de son cours, la dévoie et la canalise vers les institutions du régime autoritaire à façade démocratique.

Les élections du 10 mai 2012 ne déboucheront pas sur la démocratie
Ainsi, Kaddour Chouicha a-t-il raison d’écrire que « le changement se fera quand la population décidera de sortir dans plusieurs villes pour se réapproprier le pays ». Toutes les tentatives de démocratisation – aussi modestes et limitées soient-elles – menées par des hommes issus du régime ou par des opposants venus de l’extérieur de ce même régime ont échoué et démontré que ce dernier ne veut pas se démocratiser, se réformer.

La politique de libéralisation économique suivie depuis trois décennies a, quant à elle, brisé le consensus social forgé au cours des deux premières décennies de l’indépendance. Plongeant des pans entiers du peuple dans la misère (licenciements massifs de travailleurs, baisse drastique du pouvoir d’achat, clochardisation des villes, recul de tous les acquis sociaux pour le plus grand nombre…), elle ne peut être menée démocratiquement, c’est-à-dire recevoir l’assentiment de ses victimes. Cette politique d’infitah s’est logiquement accompagnée d’une soumission politique de plus en plus grande à l’égard des grandes puissances, plus impérialistes que jamais, contrairement à ce que l’on nous chante sur tous les tons depuis vingt ans. L’explosion du consensus social et les atteintes répétées aux acquis de l’indépendance nationale font que le régime défend désormais les intérêts d’une minorité contre la majorité du peuple. Il ne peut, dans ces conditions, se démocratiser, se réformer.

La conclusion de ce refus subjectif et de cette incapacité objective à se démocratiser, est que seule une mobilisation populaire, de grande ampleur, sera à même d’imposer le changement démocratique dans notre pays.

Stratégie et tactique

Le prochain scrutin législatif n’est donc pas susceptible de déboucher sur l’instauration d’un régime démocratique. Est-ce une raison suffisante pour ne pas y participer ? Très certainement pour ceux qui idolâtrent les élections, leur donnent une dimension absolue, leur confèrent une importance stratégique qu’elles n’ont pas et qui décident en conséquence de ne participer aux élections que si celles-ci sont totalement transparentes, que si la victoire est assurée et garantie d’avance. Questions :

Au nom de quelle pulsion suicidaire un pouvoir non démocratique, pour ne pas dire antidémocratique, assis sur une manne financière de plusieurs dizaines de milliards de dollars et disposant d’un rapport de force politique bien établi, devrait-il organiser sa propre euthanasie afin de permettre à des adversaires et ennemis de tous poils jusqu’ici impuissants de venir prendre sa place ?

Au nom de l’éthique et des intérêts suprêmes du pays, voire au nom des intérêts de ces dirigeants eux-mêmes, rétorquent les électoralistes dépités. Ceux qui profitent, dans tous les sens du terme, du pouvoir absolu doivent sourire et, surtout, bien dormir à l’écoute de tels propos. Avec de tels adversaires, ils peuvent continuer à couler des jours paisibles. Sauf trahison de leurs amis étrangers dont on a vu, en Libye, qu’elle ne relevait pas de la science-fiction, ils n’ont aucun souci à se faire sur le front intérieur.

Simple rappel historique. Ce n’est pas le référendum d’autodétermination du 1er juillet 1962 qui a permis d’instaurer l’indépendance de notre pays, mais la guerre de libération nationale menée durant huit années sous la conduite du FLN historique et de l’ALN. Ce sont ces années de lutte, de souffrances indicibles et de sacrifices sans noms qui ont imposé au colonialisme français la tenue d’un référendum d’autodétermination. Le référendum n’a fait en l’occurrence que sanctionner un rapport de force politique établi par huit années de résistance acharnée de tout le peuple. La situation politique nationale et les conditions de lutte actuelles, sont bien évidemment différentes – il ne s’agit pas de monter au maquis – mais la loi politique fondamentale, qui veut que des élections libres ne peuvent être imposées que par la construction préalable d’un rapport de force favorable aux partisans du changement, est intangible.

Pour ceux qui, à l’inverse, considèrent les élections en régime non-démocratique comme une simple bataille politique sur le long chemin du combat démocratique, il convient absolument de participer au scrutin. Ce scrutin représente une simple bataille, mais une bataille réelle et qui doit, à ce titre, être menée et, si possible, bien menée. Ca n’est certainement pas en restant chez soi, armé d’une zapette et en faisant dans la dérision cynique, sous prétexte que les élections du 10 mai n’apporteront pas la démocratie, que l’on construira le rapport de force indispensable au changement. La victoire finale, stratégique donc, se construit dans les luttes quotidiennes, dans les petites batailles tactiques qui ne risquent pas de bouleverser la situation du jour au lendemain, mais qui participent d’un long processus de déconstruction/reconstruction du rapport de force politique, entre le régime non démocratique et le camp populaire.

Ainsi, le changement démocratique ne viendra pas des élections. Ni de celles du 10 mai, ni d’aucune autre. Il n’adviendra que le jour où le rapport de force politique dans le pays aura été modifié en faveur des partisans de la démocratie. En attendant ce jour béni, il convient de construire patiemment, méthodiquement ce rapport de force politique en participant à toutes les luttes politiques quotidiennes, de la plus petite à la plus importante, en essayant à chaque fois de renforcer le camp populaire face à ses ennemis et adversaires. Ceux qui voient dans cette double affirmation une contradiction inconciliable ne saisissent pas la différence entre stratégie et tactique. Il suffit pourtant de s’inspirer de l’exemple de notre mouvement national, d’aller à son école pour apprendre. Des années 1920 au déclenchement de la guerre de libération nationale, la question démocratique a toujours été inscrite dans les programmes des différents partis du mouvement national. Elle y prenait une dimension stratégique à travers la revendication du droit du peuple algérien à l’autodétermination et à l’indépendance ainsi qu’à l’élection d’une Assemblée constituante permettant aux citoyens de déterminer la forme de leurs institutions et de choisir leurs dirigeants. Cette revendication démocratique possédait en même temps une dimension tactique visant à conquérir les libertés démocratiques au sein-même du système colonial afin de mieux le combattre. C’est pourquoi les partis du mouvement national participèrent à toutes les élections, même lorsqu’elles furent outrageusement truquées par Naegelen. La contradiction, effective et réelle, entre stratégie et tactique – contradiction qui peut dégénérer, si l’on ne la maitrise pas – fut résolue par le PPA en proclamant, d’une part, le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) et en créant clandestinement, d’autre part, l’Organisation spéciale (OS), chargée de préparer le passage inéluctable à la lutte armée. La tactique électorale visait à mobiliser la population, à la sensibiliser aux mots d’ordre du mouvement national, à l’organiser et à la préparer. La stratégie de la lutte armée, incontournable après le massacre du 8 mai 1945, était préparée par l’OS. Il y avait alors de grands politiques à la tête des formations du mouvement national.

Le scrutin du 10 mai 2012 présente-t-il des enjeux politiques ?
Les élections, sous un régime non démocratique, ont toujours deux dimensions. Une dimension tribunitienne qui permet aux différents partis d’opposition de propager leurs idées, leurs programmes et leurs mots d’ordre au sein de la population et de gagner de nouvelles forces. Et, dans certaines conjonctures précises, une dimension politique plus ou moins importante. Celle du 10 mai présente-t-elle un enjeu ou des enjeux de ce type ?

Il n’existe pas, à l’occasion de ce scrutin, d’enjeu majeur en matière de politique économique. Hormis le PT et le PST qui ont une position antilibérale tranchée – et en attendant de prendre connaissance du programme économique du FFS – on constate l’existence d’un large consensus libéral entre islamistes, nationalistes et démocrates, consensus qui ne sera certainement pas remis en cause par le résultat des élections du 10 mai. Aucune force n’est en mesure de menacer, à l’occasion de cette élection, la poursuite de la politique libérale menée depuis 30 ans.

Une lutte oppose, certes, libéraux et ultralibéraux, mais elle ne sera pas tranchée par ce scrutin. Le patronat privé est entré en dissidence politique et aspire à une accélération, à un approfondissement et à un élargissement des réformes en sa faveur et en faveur des entreprises étrangères. Ce patronat privé s’est considérablement renforcé au cours de ces vingt dernières années. Il dispose déjà d’un puissant parti organique formé d’une bonne partie de la presse privée, de syndicats et associations, de maisons d’édition, de boites de communication, d‘instituts de marketing qui représentent autant d’écoles de formation idéologique libérale, d’une pléiade de spécialistes, d’universitaires, d’experts, de journalistes et autres consultants qui sont autant de relais politico-idéologiques… Ce parti organique est déjà hégémonique au sein de certains appareils d’Etat, comme on peut aisément s’en rendre compte quotidiennement à l’écoute des radios publiques qui relaient avec zèle le discours oppositionnel du patronat. Mais le patronat privé ne dispose pas encore d’un parti formel qui lui permettrait d’être candidat à l’exercice direct du pouvoir politique. Il est donc contraint de composer – pour combien de temps encore ? – avec le gouvernement, en attendant d’effectuer un saut qualitatif le faisant passer du stade d’un parti organique à celui d’un parti formel.

La campagne électorale sera très certainement l’occasion de débattre de toutes les questions économiques, mais ne changera rien à la politique actuelle du gouvernement.

Il existe en revanche deux enjeux proprement politiques à ce scrutin. Deux enjeux limités, mais réels. Le premier est celui de la fraude. Même si le pouvoir conserve la haute-main sur la campagne et l’organisation du scrutin, il a, en face de lui, des formations politiques qui le prennent au mot et qui exigent que l’élection ne soit pas entachée de fraude. Sentant leur heure venue, les partis islamistes ont ainsi décrété que leur victoire annoncée constituerait l’unique preuve de la crédibilité du scrutin ! Et ils menacent plus ou moins explicitement le pouvoir d’une sortie de crise à la libyenne ou à la syrienne, s’ils n’obtiennent pas ce qu’ils réclament. Les autres courants n’ont aucune intention de faire de la figuration, comme l’a démontré l’épisode de la contestation de l’inscription massive, mais hors-temps réglementaire de dizaines de milliers de militaires sur les listes électorales des wilayas. Ces partis ont l’intention de tout faire pour contrôler, au maximum, le déroulement des opérations de vote et de dépouillement. Y arriveront-ils ? Personne ne le sait, mais cela est justement l’enjeu d’une lutte réelle, concrète.

Le pouvoir se trouve par ailleurs sous observation des grandes puissances qui ne souhaitent pas particulièrement la démocratisation de l’Etat algérien, mais qui utilisent cette carte, dans la conjoncture régionale particulière de bouleversements politiques à nos frontières, pour obtenir un maximum de concessions économiques et politiques. On voit difficilement, à titre d’exemple, le gouvernement reproduire la fraude massive et ouverte des élections de 1997.

Le deuxième enjeu est celui du rapport de forces entre les différents courants au sein de la future APN. Du fait de la conjoncture internationale et nationale et des pressions réelles pesant sur le pouvoir, le scrutin sera quelque part l’expression plus ou moins altérée du rapport de forces entre courants politiques. La question de savoir qui sera dominant au sein de la future Assemblée n’est pas une question inutile ni sans importance. Les islamistes seront-ils majoritaires ? Une coalition islamo-nationalistes (partis islamistes, FLN…) l’emportera-t-elle ? Cela aura des conséquences politiques, même si la situation n’est plus celle de 1991. Et ce n’est pas en « boycottant » le scrutin, sous prétexte que les islamistes risquent de prendre le pouvoir, que ceux-ci ne gagneront pas s’ils sont majoritaires.

Boycott ou abstention ?

Ceux qui appellent aujourd’hui à boycotter appellent en réalité à s’abstenir, c’est-à-dire à ne pas s’impliquer, à ne pas se battre, mais à rester chez soi. Les conditions d’un boycott ne sont en effet pas réunies. Un boycott n’a de sens que lorsque la population est en éruption et prête à imposer le changement par sa mobilisation. Le boycott ne relève donc pas de la volonté d’états-majors politiques décidant seuls, mais de l’état d’esprit politique de la population à un moment donné. Or, tout indique que les Algériens sont décidés, à l’heure actuelle, à s’abstenir, c’est-à-dire à ne pas se rendre aux urnes. Pas moins, mais pas plus. Appeler, dans ces conditions, à boycotter revient à ne pas saisir les rapports entre partis et population, car seule cette dernière dispose de la force réelle pour mettre en œuvre un boycott. La situation politique pourrait bien évidemment changer en quelques jours, à la suite d’un événement ou d’une conjonction d’événements imprévus. La population se révolterait et refuserait la tenue du scrutin, comme cela s’est partiellement produit en Kabylie, en 2002. Mais nous n’en sommes pas là et en l’absence d’un tel changement, le boycott n’est qu’une abstention déguisée.

Appeler aujourd’hui au boycott revient donc à renforcer le sentiment d’impuissance et de passivité des citoyens, quelle que soit la forme « radicale » sous laquelle on emballe cette marchandise abstentionniste. A moins que l’appel au boycott ne s’adresse en définitive, non aux électeurs, mais à l’armée. C’est là une autre question car il ne s’agit plus, à proprement parler, de boycott, mais de coup d’Etat. Les partis qui ambitionnent de diriger le peuple doivent faire l’effort de clarifier leurs mots d’ordre politique et de dire ouvertement ce qu’ils veulent.

Participer activement à la campagne électorale et voter massivement le 10 mai

Pour toutes ces raisons, il convient d’appeler les citoyens à refuser la passivité et l’impuissance et à participer, sans illusion d’un changement magique, à la campagne électorale et au scrutin du 10 mai.

En histoire, il n’existe pas de raccourcis. Quand le peuple n’est pas prêt à se mobiliser pour boycotter – c’est-à-dire pour empêcher la tenue du scrutin – il ne reste que la participation. Il s’agit d’expliquer, chacun autour de soi, les enjeux politiques réels du scrutin : non la démocratie, mais la question de la fraude qu’il convient de faire reculer, à défaut de pouvoir totalement l’éradiquer, non la démocratie mais le rapport de force entre le courant démocratique et de progrès, d’une part, et le pouvoir ainsi que le courant islamiste, de l’autre. Il faut en même temps participer au contrôle des urnes, en étant présent le jour du scrutin et au moment du dépouillement. Il faudra avant même cette date dénoncer toutes les atteintes à l’équité de la campagne et tous les signes de fraude annoncées. Certains sites se sont déjà constitués sur internet pour recenser et centraliser tous les actes de fraude constatés durant la campagne et le jour du scrutin.

Le 10 mai, il ne s’agit pas pour les citoyens de sortir de chez eux pour faire la révolution, mais simplement de se déplacer vers leur centre de vote pour accorder leur voix aux forces politiques démocratiques et progressistes les plus proches ou les moins éloignées de leurs convictions. L’objectif est de ne pas faciliter la tâche aux fraudeurs en se désintéressant du scrutin, mais de réduire au maximum la force du courant qui se proclame nationaliste alors même qu’il mène une politique antinationale maquillée par un discours et des postures chauvines qui se situent à l’opposé du patriotisme d’aujourd’hui et du nationalisme révolutionnaire du FLN historique (1954-1962). L’autre objectif sera de réduire au maximum le poids du courant islamiste qui a fait une OPA sur la religion en vue de légitimer l’instauration d’un régime réactionnaire, oppressif et soumis aux intérêts des grandes puissances qui pillent les richesses de la région du Grand Moyen-Orient (pétrole, gaz…) et oppriment ses peuples (Palestine, Sahara Occidental, Libye…).

Dans une conjoncture marquée par l’absence de mobilisation politique de masse, participer à la campagne et au scrutin, constitue le seul moyen, non d’arracher la démocratie, mais de sortir de la passivité et de l’impuissance pour commencer à construire un rapport de force favorable au camp national, démocratique et social. Seuls ceux qui auront pris la peine de se mobiliser et de voter pourront exiger, demain, le respect de leur choix de la part du pouvoir. La majorité des autres restera, comme à son habitude, dans l’interprétation du réel, dans le commentaire plus ou moins désabusé, dans le cynisme justificateur… Se contentant de persifler et de pester, elle nous ressortira son éternelle litanie : « Vous voyez, nous vous l’avions dit », « regardez, ce n’est pas un peuple », « on n’a pas d’Etat », « c’est un peuple de moutons »…

Or, ce dont ce peuple a besoin, ce n’est pas de commentateurs et autres interprètes désabusés et nihilistes, mais de combattants prêts à se battre politiquement pour arracher ce qui peut l’être dans les petites luttes quotidiennes comme dans les grandes, dans les batailles partielles comme dans les affrontements d’ensemble. Arracher le maximum d’acquis, dans le sens de la souveraineté populaire bafouée depuis trop longtemps, d’une vision émancipatrice de la société basée sur l’égalité de tous les citoyens hommes et femmes et visant à assurer leur épanouissement, de la défense des acquis de la guerre de libération nationale que sont l’indépendance menacée par une politique de soumission aux intérêts économiques et politiques des grandes puissances d’argent et des Etats impérialistes et d’une défense et de l’extension des acquis sociaux mis à mal par trente années de contre-révolution économique et sociale, contre-révolution plus connue sous le nom neutre et technique de transition à l’économie de marché voire de retour aux lois prétendument universelles, éternelles et naturelles de l’économie.