Une banque pour une affaire juteuse : Un pactole de 100 milliards d’euros

Une banque pour une affaire juteuse

Un pactole de 100 milliards d’euros

Le Quotidien d’Oran, 15 novembre 2006

Dans un article publié hier, le Financial Times fait état d’une étude réalisée par l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen préconisant la création d’une banque d’affaires pour mobiliser une épargne maghrébine en Europe, estimée par l’étude à 100 milliards d’euros. L’idée paraît alléchante mais des spécialistes algériens restent plutôt sceptiques.

Signe de temps incertains ou manifestation d’un hypothétique foisonnement d’idées au sein des organes spécialisés de la Commission européenne, un grand nombre de rapports sur les différents volets des relations de l’Europe avec la rive sud de la Méditerranée occidentale sont publiés ou annoncés ces derniers jours. L’échec patent du processus de Barcelone est en effet reconnu par l’ensemble des spécialistes des questions euro-méditerranéennes et aucune alternative ne semble envisageable tant les intérêts des Etats et les relations bilatérales prennent le pas sur toute initiative de coopération ou, a fortiori, d’intégration régionale. Les Etats maghrébins manquent manifestement de projet politique et, partant, d’emprise sur les réalités. Au plan économique, seuls les traités Nord-Sud visant à créer une zone de libre-échange euro-maghrébine semblent présenter une perspective de mise en oeuvre avec à la clef de sérieuses inconnues quant à leur impact sur le fragile tissu industriel et sur des agricultures déjà fortement malmenées dans les pays de la rive sud. Une des grandes questions sous-jacentes est bien entendu le financement de l’activité et de l’investissement en Afrique du Nord. La dernière étude en date annoncée hier par un bref article du Financial Times tente d’apporter des éléments de réponse à cette préoccupation lancinante. Il ressort de l’article du quotidien britannique qu’un rapport d’experts préconise la création d’une banque européenne dédiée au soutien financier de l’investissement dans les trois pays du Maghreb pour remplacer les réseaux informels et pallier à l’inefficacité des systèmes bancaires domestiques. Il est vrai que la BEI, Banque Européenne d’Investissement, malgré une présence croissante dans la région n’a pas vocation, comme la BERD créée pour aider à la transition dans les pays de l’ex-bloc de l’Est, à focaliser ses moyens sur le Maghreb.

Ce qui retient l’attention dans la démarche présentée est que la nouvelle banque ne serait pas elle-même financée par des fonds publics mais par la collecte de ressources auprès d’Européens d’origine maghrébine ou de résidents maghrébins en Europe (Nous observons que seules les capacités d’épargne hors Maghreb sont prises en compte au moment où les balances nationales sont partout excédentaires). Le Financial Times nous apprend que serait ainsi disponible, en termes de gisement de ressources potentielles pour la banque envisagée, une épargne maghrébine estimée à 100 milliards d’euros. Il serait intéressant au passage de savoir sur quelles bases et à partir de quelles sources ce montant a été défini; s’agit-il principalement d’une épargne liquide dormante ou de placements à terme ? Comment se répartissent ces 100 milliards entre bas de laine déclarés et thésaurisation non fiscalisée ? Enfin, il serait utile de distinguer ce qui relève d’avoirs constitués à partir du travail de ceux afférents aux transferts plus ou moins légaux et à la fuite des capitaux. Ces éléments constituant, entre autres informations, la connaissance du marché, ce qui est, à l’évidence, la clef de voûte de toute élaboration de stratégie de captation et de mise en valeur de ce fabuleux gisement d’épargne.

La loi du cash et de la compensation informelle

Même si dans les trois pays le droit des affaires est inachevé, il demeure que la réalité de l’environnement bancaire des trois économies maghrébines est sensiblement différenciée, les pratiques financières des communautés originaires des trois pays sont également divergentes. Ainsi, à titre d’illustration, les banques marocaines ont depuis longtemps orienté leurs services vers les MRE (Marocains résidents à l’étranger) et développé une gamme de prestations de qualité. Les établissements marocains canalisent, en particulier depuis 2000, une part très importante – en forte croissance continue – des importants transferts vers le Maroc. Les banques tunisiennes, en dépit d’efforts conséquents, restent assez loin des performances marocaines mais parviennent à contrôler une partie conséquente des transferts de leurs concitoyens à l’étranger. Ce qui n’est pas encore le cas pour les banques algériennes. Il est notoire que les transferts de notre émigration sont essentiellement le fait d’une myriade de banques clandestines qui procèdent à des opérations de change sur le marché parallèle. La loi du cash et de la compensation de la main à la main étant la norme transactionnelle depuis le début des années 1970. Ces opérations vont de petits montants de quelques centaines d’euros destinés à soutenir la famille au pays à des règlements de plusieurs millions d’euros dans les deux sens. En effet, beaucoup de sociétés étrangères (en particulier dans le secteur des hydrocarbures) opérant en Algérie ont souvent recours au change parallèle plus avantageux et plus rapide pour obtenir les dinars nécessaires à leur fonctionnement. En sens inverse, de nombreuses cessions de biens en Algérie sont réglées en Europe – en euros – par des intermédiaires connus des opérateurs du marché immobilier notamment. Le marché est contrôlé par des acteurs significatifs adossés à des assurances diverses et qui ne souhaitent pas être facilement concurrencés. Le problème se situe donc bien en amont de l’instrumentation technique.

Le précédent raté de l’UMB

Le constat est ancien. Il avait, on s’en souvient, largement servi de fondement à la création de l’UMB – Union méditerranéenne de banque – au milieu des années soixante-dix. La faiblesse de la performance de cette banque inhérente à une crise de vocation originelle, sa gestion erratique avaient conduit à sa liquidation pure et simple en 1986. L’UMB, banque consortiale algéro-française, ne pouvait rivaliser avec les banques hexagonales ni en termes de réseau ni en matière d’expertise. De surcroît, la clientèle algérienne ciblée craignait, à tort ou à raison, d’être la cible de pratiques inquisitoriales et de communication intempestive de données relevant du secret bancaire.

Dans l’état actuel tant des conditions objectives – organisation du marché bancaire et environnement législatif et réglementaire – que subjectives – la réputation de la place financière algérienne reste à construire -, il paraît difficile d’inverser une tendance établie depuis fort longtemps sans une modification fondamentale des règles du jeu. Dans ce contexte, le rôle potentiel des banques publiques algériennes paraît peu déterminant compte tenu de leurs handicaps hérités et du retard accumulé; les banques privées ne bénéficient pas encore, c’est un euphémisme, de la confiance du public, les scandales et convulsions qui ont frappé l’Union Bank, la Banque Khalifa et la BCIA sont dans toutes les mémoires et en particulier dans celles, traumatisées, de déposants résidents en France. Les banques françaises, qui bénéficient de l’avantage décisif de connaître intimement le marché des épargnants maghrébins ou d’origine maghrébine en France, accélèrent leur déploiement en Algérie et pourraient éventuellement mettre d’accord tout le monde en s’arrogeant une place hégémonique dans ce secteur.

Les banques françaises en pole position

En matière de sécurité opérationnelle ces établissements offrent des garanties qu’aucune banque créée ex-nihilo n’est en mesure d’offrir. Ces banques, françaises mais aussi américaines, sont idéalement équipées pour assurer la fiabilité et la rapidité des transferts de capitaux mais également pour offrir une gamme complète de services intégrés. Avec un bémol cependant: les crédits à moyen et long termes. En effet, la disponibilité de ressources longues et une prestation de qualité ne suffisent pas à impulser des opérations d’investissement d’une certaine complexité dans un cadre dysfonctionnel et un environnement généralement peu propice. De plus, ces banques ne sont pas encouragées à considérer des opérations à la rentabilité longue dans une situation où les commissions sur les transactions à court terme sans risque sont très rémunératrices.

Au delà de ces considérations fonctionnelles, il demeure que la recommandation de ce rapport financé par la Caisse d’épargne française repose, selon des spécialistes nationaux, sur deux idées très discutables: la première consiste à penser que le climat de morosité des affaires est essentiellement lié à l’absence d’épargne interne. La seconde idée est que sur un terrain où le système financier fonctionne mal, une institution externe peut fonctionner utilement.

La réalité, estiment-ils, est que le système financier fonctionne mal en raison de l’absence, à proprement parler, de droit des affaires cohérent, stable et achevé dans les trois pays étudiés, ceci est particulièrement vrai pour l’Algérie. Cela sans qu’il soit besoin d’évoquer les déficiences du système de prix et de la dépendance totale vis-à-vis de l’extérieur des monnaies.

En définitive, notent-ils, cette proposition somme toute récurrente, l’idée d’une BERD méditerranéenne est une sorte d’arlésienne bureaucratique, ne rencontrera pas de réalité opérationnelle avant que les économies, les systèmes de gouvernement et les cadres règlementaires ne soient réformés de fond en comble. Alors pourraient émerger dans l’ordre, un droit des affaires et de la propriété, des marchés sécurisés, des politiques budgétaires et monétaires puis des banques connectées à l’économie réelle et non au dollar, au service de l’économie et non plus pensées dans le seul but de prélever des commissions dans le cadre de recyclages spéculatifs.

M. Saâdoune