L’ambassadeur d’Espagne à Alger: « L’Algérie est une priorité pour nous »

Juan leña (Ambassadeur d’Espagne à Alger)

« L’Algérie est une priorité pour nous »

El Watan, 25 janvier 2005

L’Algérie et l’Espagne, deux pays liés par un traité d’amitié depuis 2002, tiendront, en février prochain, une rencontre au sommet pour fixer de nouvelles perspectives à leur coopération, déjà importante dans de nombreux domaines. L’Espagne est le quatrième client et le sixième fournisseur de l’Algérie. En constante hausse, le volume des échanges entre les deux pays a dépassé les trois milliards de dollars en 2004. Dans un entretien accordé à El Watan, l’ambassadeur d’Espagne à Alger, Juan Leña, fait le point sur le chemin déjà parcouru et évoque les possibilités de coopération qui pourraient s’offrir, à l’avenir, aux deux nations. Pour M. Leña, les forts liens unissant Alger et Madrid classent l’Algérie au rang de priorité pour l’Espagne. Un état de fait qui permet, selon lui, d’aller encore plus loin dans la coopération bilatérale.

La coopération entre l’Algérie et l’Espagne semble prendre un nouvel élan en 2005. Une réunion de haut niveau est d’ailleurs prévue très prochainement entre les deux pays. Quelle évaluation faites-vous de cette coopération depuis l’arrivée au pouvoir du président du gouvernement espagnol, José-Luis Zapatero ?

Cette coopération se développe assez bien même s’il reste encore beaucoup à faire. Il existe un grand potentiel qu’il nous faut mettre à profit. Le marché algérien est très important et offre de grandes perspectives de coopération. En ce sens, l’agenda de travail convenu par nos deux pays du temps du gouvernement de M. Aznar n’a pas changé. M. Zapatero s’est, à ce propos, longuement entretenu, lors de sa visite en juillet dernier en Algérie, avec le président Bouteflika et s’est engagé à poursuivre les objectifs définis par l’Algérie et l’Espagne avant son arrivée au pouvoir.

A savoir ?

Le président du gouvernement espagnol a rappelé que l’Algérie demeure, pour l’Espagne, un partenaire stratégique. Notre partenariat inclut le domaine des échanges économiques et commerciaux, un dialogue politique et culturel. J’évoquerai aussi les échanges entre nos différentes institutions. Et là je pense à la diplomatie parlementaire et à la coopération existante dans le domaine de la défense. L’Algérie est pour nous une priorité. L’Algérie est un pays proche, un pays ami avec lequel nous avons une histoire partagée. Il nous tient à cœur de développer nos liens et nos échanges.

D’autant que les deux pays sont liés par un traité d’amitié depuis l’année 2002…

Tout à fait. La visite, par exemple, hier à Alger (l’entretien a été réalisé mercredi dernier, ndlr) du chef d’état-major de la défense espagnole, le général d’armée Felix-Sanz Roldan, s’inscrit dans le cadre des échanges prévus par le traité d’amitié, de voisinage et de coopération signé en 2002 par nos deux pays et l’accord conclu en juillet 2003 liant nos ministères de la Défense. Sachez aussi que nous avons un cadre conventionnel et des traités qui nous lient déjà depuis quelques années. Cela dit, ces cadres de coopération ne doivent pas empêcher nos deux pays de relever d’autres défis et d’atteindre de nouveaux objectifs.

Puisque vous parlez de défis, il est prévu dans près d’un mois une rencontre au sommet entre Abdelaziz Bouteflika et José-Luis Zapatero. Pourriez-vous nous dire quels sont les objectifs immédiats que se fixent les deux pays en matière de coopération ?

Je crois qu’il faut mettre à profit l’opportunité de cette réunion de haut niveau, prévue de se tenir le 24 février prochain à Madrid, pour définir d’autres projets de coopération concrets. Je peux vous citer en exemple le projet Medgaz dans lequel le gouvernement espagnol est très engagé et qui a requis un investissement de près de 600 millions de dollars. Medgaz est un projet stratégique pour les deux pays et dans lequel sont engagées beaucoup d’entreprises privées qui ne sont pas algériennes et espagnoles. Il y a des firmes françaises et britanniques. Donc, c’est un projet qui a une envergure et qui a un caractère stratégique pour l’Algérie, l’Espagne et l’Europe. Je pense donc qu’il est important d’aller dans cette direction. Au point de vue bilatéral, il serait ainsi souhaitable d’identifier un certain nombre de grands projets. L’Espagne a les capacités technologiques et financières pour les réaliser. Maintenant, il convient de trouver en Algérie des partenaires pour engager une coopération dans des secteurs importants.

A quels secteurs pensez-vous en particulier ?

Je pense aux secteurs des chemins de fer et des travaux publics. Les projets d’électrification de la ligne Alger-Oran, de dédoublement de cette voie et l’autoroute est-ouest peuvent vraiment intéresser des entreprises espagnoles. Cet intérêt pourrait également concerner le secteur du bâtiment et les projets de réalisation du million de logements et de dessalement de l’eau de mer initiés par le président Bouteflika. Cela va de même pour la distribution de l’eau dans les grandes villes. Les entreprises espagnoles ont une expertise et une expérience qu’elles peuvent aussi mettre à contribution.

Il y a aussi le secteur de l’énergie…

Oui, il y a bien évidemment le secteur de l’énergie. Dans ce domaine, nous avons fait beaucoup de choses en Algérie et cela continue. La compagnie pétrolière espagnole Repsol a, par exemple, décroché le projet intégré de Gassi Touil, dont l’investissement dépasse les 2 milliards de dollars (environ 1600 millions d’euros, soit 2100 millions de dollars). Mais comme je viens de le dire, cela n’empêche pas d’identifier encore d’autres projets. Durant la réunion de haut niveau, nous pourrions discuter de ces aspects, saisir l’opportunité pour donner le feu vert à ces projets et trouver les moyens de financement. Ces aspects peuvent se discuter. La rencontre de février prochain doit ainsi servir à rapprocher nos deux pays, à leur permettre d’avancer dans la coopération économique, financière et commerciale et de passer en revue les échéances politiques du moment.

Où en est l’exécution de l’accord de conversion de la dette en investissements signé entre l’Algérie et l’Espagne, portant sur un montant de 40 millions d’euros ?

Cet accord n’a pas été utilisé. C’est un peu la faute des entreprises espagnoles et des Algériens. Mais le fait demeure, c’est qu’il n’a pas été utilisé. Une chose est sûre, l’Espagne est prête à mettre en pratique cet accord de reconversion. Sachez néanmoins qu’il ne s’agit pas là d’un fait significatif. Vous conviendrez que le montant évoqué n’a pas une importance extraordinaire. Cela dit, il faut quand même que les facilités financières, quand elles existent, soient utilisées par les entreprises. A ce propos, je vous signale également que les crédits FAD n’ont pas été très utilisés. C’est la raison pour laquelle, d’ailleurs, j’ai parlé de l’utilité d’une visibilité et d’une identification des secteurs et des projets pour attirer plus facilement les grandes entreprises espagnoles.

Toujours au chapitre de la dette, est-il question de relever le taux de conversion de la dette en investissements de 10 à 30%, comme cela a été fait entre l’Algérie et la France ?

Pour le moment, cela n’est pas à l’ordre du jour. Le ministre algérien des Finances a préféré, pour des raisons précises, retarder l’étude de ce dossier. Cela dit, l’Espagne est prête à discuter.

Y a-t-il des firmes espagnoles qui s’intéressent aux entreprises algériennes actuellement ouvertes à la privatisation ?

Il y a effectivement des entreprises espagnoles qui s’intéressent au dossier des privatisations. Fertiberia, qui est une grande entreprise espagnole spécialisée dans la fabrication des engrais, s’intéresse à Asmidal. Les discussions ont déjà démarré, mais elles ne se sont pas encore concrétisées. Je précise néanmoins que le travail est bien entamé. Si les discussions aboutissent, cela permettra à une grande entreprise espagnole d’avoir une présence sur le marché algérien de l’industrie chimique. Cette perspective est d’autant importante dans la mesure où cela permettrait à d’autres entreprises espagnoles de suivre l’exemple. Pour cela, il serait utile que l’Algérie songe à faciliter la venue des entreprises étrangères.

Pensez-vous qu’elle ne le fait pas assez ?

Non, je crois qu’elle le fait. L’Algérie donne beaucoup d’informations, y compris par le biais d’Internet. Je crois sincèrement qu’il y a une volonté de faciliter la circulation de l’information économique et de faire en sorte que les opérateurs économiques étrangers viennent nombreux en Algérie. Pour le moment, il n’y a pas beaucoup d’entreprises espagnoles intéressées par la privatisation. Mais si le cas de Fertiberia arrive à se concrétiser, je suis persuadé qu’il provoquera un effet d’entraînement sur les autres grandes entreprises espagnoles. En outre, la présence de banques espagnoles en Algérie permettrait de donner confiance aux investisseurs espagnols. En ce sens, je vous apprends qu’il existe en ce moment des institutions financières espagnoles qui songent à s’installer en Algérie.

Il est de plus en plus évoqué la possibilité quant à la conclusion d’un important accord financier entre l’Algérie et l’Espagne. Confirmez-vous cette information ?

Nous avions un accord financier qui a expiré en octobre 2004. Celui-ci a été reconduit. Mais si véritablement il y a des projets intéressants dotés d’une visibilité et qui intéressent les deux pays, nous pourrons effectivement parler, pendant la réunion de haut niveau, d’un nouveau cadre financier. L’Espagne est prête à aller dans ce sens pourvu qu’il y ait des projets concrets (chemins de fer, autoroute est-ouest, logements, stations de dessalement d’eau de mer, etc.). Il faudrait voir ce que nous pouvons faire et dans quelles mesures des capacités financières peuvent être mises à la disposition de l’Algérie. Durant la réunion de haut niveau, nous pouvons effectivement étudier la possibilité d’élever le niveau des ressources.

Pouvez-vous nous rappeler les grands axes de l’accord financier liant actuellement l’Algérie à l’Espagne et reconduit en octobre 2004 ?

C’est un accord d’environ 105 millions d’euros. Il est composé de crédits FAD (20 millions d’euros), de crédits mixtes (OCDE et FAD) englobant un montant de 80 millions d’euros. 5 millions d’euros sont consacrés au financement d’études de faisabilité.

Qu’en est-il de la coopération judiciaire entre l’Espagne et l’Algérie ?

L’Espagne a, avec l’Algérie, un accord d’entraide judiciaire en matière pénale ratifié. Il entrera prochainement en vigueur. Nos deux pays fignolent actuellement un accord d’entraide en matière civile et commerciale. Les ministres algériens et espagnols ont évoqué aussi la possibilité de conclure un accord d’extradition. L’Espagne est également prête à contribuer dans la formation des magistrats et des personnels de l’administration de la justice. Les discussions entre les deux pays ont porté, en outre, sur l’éventualité d’un accord portant sur le transfert de personnes condamnées. Sachez encore que le champ de la coopération est ouvert à la formation, aux échanges d’informations et à la coopération entre nos deux polices.

L’Espagne et l’Algérie font face au même fléau : le terrorisme. Y a-t-il une coopération dans ce domaine entre les deux pays ?

Oui, il existe une coopération. Elle concerne les ministères de la Justice, de l’Intérieur et les services de renseignements des deux pays. Aujourd’hui, pour lutter contre le terrorisme, il est très important de partager l’information et l’intelligence. Je dois dire que la coopération algéro-espagnole dans ce domaine fonctionne bien. Je vous informe d’ailleurs qu’il y a des délégations espagnoles qui viennent régulièrement en Algérie pour s’entretenir avec leurs collègues. Par ailleurs, cette coopération en matière de lutte antiterroriste ne se limite pas au seul cadre bilatéral. Elle se discute également dans les cadres des « 5+5 », de l’Otan et de l’Euromarfor et dans lesquels est présente l’Algérie. La coopération est tous azimuts et nous en sommes satisfaits.

La coopération dans le domaine militaire se porte visiblement bien aussi entre les deux pays…

Je le confirme. Le traité d’amitié, de voisinage et de coopération signé en 2002 et l’accord conclu entre les deux ministères de la Défense en juillet 2003 ont permis à la coopération algéro-espagnole dans le secteur militaire de bien se développer. A ce propos, il y a une coopération assez poussée dans le domaine de la formation militaire. Des militaires algériens sont reçus dans les écoles de l’armée espagnole. Des exercices militaires sont menés conjointement par les armées des deux pays. Notre coopération concerne aussi le domaine du matériel. L’Espagne a déjà fourni à l’Algérie, en juillet dernier, six appareils de transports de troupes CASA C295. Cela pourrait être suivi par la fourniture, par les chantiers Izar, de 15 à 20 vedettes de type P2 pour la marine. Celles-ci sont destinées à la surveillance des côtes algériennes. L’Espagne a soumissionné à un appel d’offres ouvert à la concurrence du ministère algérien de la Défense. Les résultats ne sont pas encore connus. Par-delà, sachez qu’il y a une coopération accrue entre nos deux pays. Et l’Espagne est prête à faire profiter l’Algérie de son expérience militaire. A ce propos, il y a déjà tout un volet d’activités et d’échanges prévu entre nos deux armées.

Passons aux questions régionales si vous le permettez Monsieur l’ambassadeur. Certains observateurs estiment que l’arrivée au pouvoir de José-Luis Zapatero s’est accompagnée d’un « revirement » de la position espagnole sur le dossier du Sahara-Occidental. Partagez-vous ce constat ?

Il n’y a eu aucun revirement de la position espagnole concernant le dossier sahraoui. Que cela soit clair. Le gouvernement espagnol a constaté le fait que le conflit en question a entraîné un contentieux vieux de 30 ans, sans pouvoir trouver une solution juste et durable et l’Espagne a voulu, avec l’arrivée de José-Luis Zapatero au pouvoir, faire en sorte que les choses bougent un peu. Peut-être que la démarche espagnole a été mal interprétée. Mais sachez que le souhait de l’Espagne était de faire en sorte uniquement que les choses avancent un peu. Je le répète : nous n’avons pas voulu une troisième voie, comme cela a été rapporté. La position espagnole est en faveur d’une paix juste et durable dans le cadre des Nations unies. Nous voudrions, évidemment, que les parties concernées, c’est-à-dire le Maroc et le Front Polisario, s’assoient autour d’une table et fassent en sorte que le processus puisse avancer. Mais cela doit se faire dans le cadre de la légalité internationale et de la solution pertinente des Nations unies. Nous sommes pour le plan Baker. Dans la vision espagnole, l’exercice du droit à l’autodétermination est central dans la résolution du problème.

Un mot pour conclure, Monsieur l’ambassadeur…

Cette année, nous fêtons le 4e centenaire de la publication de Don Quichotte. Je vous rappelle que Cervantès a séjourné durant 5 ans en Algérie. Un hommage vient d’ailleurs d’être rendu à ce grand écrivain à Alger. Cela constitue une opportunité pour vous parler des activités de l’Institut culturel espagnol Cervantès, installé à Alger. Je suis heureux de l’importante audience que ce centre culturel, disposant d’une antenne à Oran, a auprès des étudiants et de la population. Cela nous a d’ailleurs convaincus d’étudier la possibilité de doter cet institut d’une nouvelle antenne. Le choix pourrait se porter sur les villes de Tizi Ouzou ou de Béjaïa et compte tenu, en outre, de l’histoire partagée, l’Espagne veut prêter, à l’avenir, davantage d’attention à l’Algérie. Car dans le domaine de la culture, nous pouvons aussi faire des choses ensemble. Dans cette perspective, nous comptons présenter un projet à l’Unesco pour déclarer la musique andalouse patrimoine universel. Nous voulons également investir dans la réhabilitation de sites historiques. A ce propos, nous voulons saisir l’occasion de la prochaine réunion de la commission mixte de coopération pour proposer la restauration du fort de Santa Cruz, situé à Oran. De notre point de vue, il est important de trouver les moyens de rapprocher nos deux pays. Cela peut se faire bien évidemment par le biais des échanges économiques et commerciaux, ce qui est important et déterminant. Mais il faut aussi œuvrer à rapprocher les sociétés civiles des deux pays et à tirer profit des synergies de cette histoire partagée.

Zine Cherfaoui