Algérie-Union uropéenne: Insistance sur la politique de bon voisinage

ALGERIE – UNION EUROPEENNE

Insistance sur la politique de bon voisinage

Le Quotidien d’Oran, 25 janvier 2006

Saisissant l’occasion de la réunion à Alger de ses chefs de délégation auprès des pays méditerranéens et des pays d’Europe de l’Est non encore membres de l’Union, la commission européenne tient à rouvrir le dossier de la politique de voisinage avec les autorités algériennes.

Les chefs de délégation de la commission européenne auprès des pays méditerranéens ainsi que ceux de l’Europe de l’Est non encore membres de l’Union européenne, se sont réunis pendant deux jours (lundi et mardi) à l’hôtel El-Aurassi d’Alger sous la présidence de leur directeur général adjoint chargé des relations extérieures et des affaires politiques, le Grec Fokion Fotiadis. Qualifié par le chef de la délégation accréditée à Alger, Lucio Guerrato, de «réunion interne où sont traitées beaucoup d’affaires de famille», ce genre de rencontre est présenté comme étant routinier et concerne exclusivement le fonctionnement des structures internes à la commission européenne». Dans ce cas, pourquoi la tenir à Alger ? interrogeons-nous. «Et pourquoi pas Alger ?» répond Guerrato. D’ailleurs, il précise que celle de l’année dernière s’est tenue en Syrie et celle d’il y a deux ans au Maroc. Il s’agit pour les représentants de la commission européenne de discuter de ses fonds, de ses rapports régionaux et interrégionaux mais aussi et surtout des nouveaux instruments de la politique de voisinage. En fait, c’est le dernier volet qui semble avoir pesé pour que, cette fois-ci, la réunion interne se tienne à Alger.

«La politique de voisinage s’applique à tous nos voisins mais dans des réalités différentes», explique Guerrato en soulignant que «les situations ne sont pas les mêmes mais il y a des transferts de fonctionnaires des pays européens pour apporter assistance aux pays du voisinage, par exemple pour les banques et la justice». Guerrato rappelle qu’il y a quatre ans, «j’ai fait ça avec la police algérienne à travers un transfert de ses fonctionnaires et ceux de pays européens». Pour lui, «l’Algérie n’a pas de politique de voisinage, elle a eu pour cela une période de réflexion mais je crois c’est le moment d’en reparler».

En aparté des travaux d’hier à l’hôtel El-Aurassi, le directeur général adjoint aux relations extérieures et des affaires politiques, Fokion Fotiadis, le chargé européen de la coopération, Hugh Richardson, ainsi que Lucio Guerrato, ont bien voulu répondre aux questions des journalistes. «Cette réunion a lieu à Alger pour deux choses», commence par dire Fotiadis, fraîchement installé aux affaires politiques de la commission européenne. «C’est parce qu’elle regroupe les ambassadeurs de tous les pays concernés par la politique de voisinage qui est extrêmement importante pour l’Union européenne et donne un signal de notre volonté de la mettre en oeuvre parce qu’à notre avis, l’Algérie joue un rôle très important dans cette stratégie européenne». Selon lui, la politique de voisinage pourrait apporter aux pays méditerranéens des avantages très importants, à l’exemple de «l’intégration de leurs entreprises dans le marché interne européen, leur utilisation de l’appui de l’Union européenne pour le processus des réformes économiques et aussi avoir à leur disposition une série d’instruments pour leur stabilité, leur développement et leur prospérité». Fotiadis estime qu’il y une forte relation entre la politique de voisinage et le processus de Barcelone puisqu’elle le complète». En gros, «c’est aider à une coopération plus accrue entre les pays de la région». La deuxième raison pour lui est que «nous souhaiterions avoir des discussions avec les autorités algériennes pour la mise en oeuvre de l’accord d’association dont la signature marque un point fort dans nos relations bilatérales». Il s’agira selon lui, pour les deux parties, de savoir sur «quels points on devrait se concentrer pour commencer notre coopération». Il annonce à cet effet, une réunion ministérielle à Bruxelles en mars prochain qui regroupera les responsables algériens et ceux de l’UE. La coopération «accrue» devra, selon Fotiadis, se traduire dans divers secteurs économiques, en premier les transports, l’énergie, la pêche, la privatisation, les banques et autres investissements. Le dialogue politique figure en évidence dans cette feuille de route européenne pour examiner en particulier les problèmes sécuritaires et l’émigration clandestine. La différence entre l’accord d’association et la politique de voisinage ? Fotiadis la voit à travers «l’intégration des entreprises d’un pays méditerranéen dans le marché intérieur européen que la politique de voisinage prévoit mais pas l’accord».

«Pensez-vous que l’Algérie est prête pour discuter de la politique de voisinage qu’elle rejette d’ailleurs ?» demandons-nous. «Nous respectons les décisions des autorités algériennes mais cela n’empêche pas qu’il y ait des négociations», répond-t-il non sans préciser que «c’est une question d’explication de manière détaillée de l’approche», répond Guerrato. «Nous avons une certaine expérience de la politique de voisinage et pour cela nous voulons avoir un dialogue plus soutenu avec nos voisins», ajoute-t-il. Elle permet en outre, toujours selon lui, «la participation de ces pays dans les programmes communautaires au titre desquels nous avons fait, pour commencer, des propositions pour 5 ou 6 secteurs». Le directeur européen de la coopération, Hugh Richardson, affirme que la commission européenne réserve un budget de 400 millions d’euros qu’il estime ne pas être «une bagatelle». Il évoquera les programmes d’appui aux PME, la privatisation, le secteur financier » et d’autres dossiers plus spécifiques comme les télécommunications, les transports ou la modernisation de la police des frontières». Ce qu’il qualifie de «couverture assez large mais pas exclusivement économique» puisque le dialogue politique est toujours présent «et dans lequel un dialogue sur l’émigration est toujours important». Guerrato revient à la charge pour dire que «nous sommes en train de revoir nos procédures dans un exercice assez vaste mais plus rapide et plus simple, ce qui devra servir à accélérer les projets et ce qui devra pousser en même temps, les autorités algériennes à faire ce même exercice». Le tout devra se traduire, selon Fotiadis, «le plus possible par une coopération tangible, efficace et visible». Interrogé sur la place de l’initiative d’Istanbul au milieu de ce «package» que l’Union européenne met «à la disposition des pays méditerranéens», Guerrato indique que «la politique de défense fait partie de la PESC (Politique européenne de sécurité commune) mais on ne sait pas sur quelle forme l’articuler parce que c’est très difficile de faire une politique de défense cohérente sur une thématique générale». En ajoutant, «les instruments ne sont pas bien structurés ni appropriés.

C’est pour cela qu’on multiplie les visites bilatérales à l’exemple de la visite à Alger du chargé européen du terrorisme». Guerrato souligne en s’interrogeant: «la politique de défense est toujours une question nationale doublée par la présence de l’OTAN, donc il faut chercher comment établir une relation entre les deux».

Un rappel de la «requête algérienne» présentée au sommet de Barcelone et soulignant le règlement du conflit israélo-arabe comme condition à l’instauration d’une zone de paix et de prospérité partagée, Guerrato répond: »vous connaissez très bien les acteurs dans le conflit et la mainmise des Etats-Unis, mais nous tenons à dire que notre soutien – je ne dis pas à la résistance palestinienne, mais aux Palestiniens – est très important». Fotiadis ajoute: »Les aides financières de l’Union européenne à l’Autorité palestinienne sont les plus élevées comparées à celles du reste du monde. Nos représentants en Palestine sont d’ailleurs là avec nous à Alger». »Mais vous voulez une zone de stabilité partagée en intégrant Israël sans condition…» avons-nous relevé. «Mais pas sans la Palestine à qui nous accordons une observation importante de ses élections et nous ferons tout pour les légitimer vis-à-vis d’Israël, tout en appuyant son processus démocratique», lance Guerrato. En référence aux propos tenus récemment par Solana sur une éventuelle victoire du Hamas, Fotiadis affirme que «nous avons des accords avec l’Autorité palestinienne et des engagements, après les élections nous voudrions bien continuer sous condition que nos interlocuteurs acceptent de le faire en utilisant des moyens qui n’ont rien à voir avec la force». A propos de l’échec du sommet de Barcelone, Fotiadis estime que «dans le rapport que j’ai vu, on ne parlait pas d’échec mais on associe un plan de coopération absolument substantiel». Guerrato ajoute: »après le mariage, les problèmes surgissent, c’est le cas du processus de Barcelone qui est, malgré tout, bien vivant et qui n’a pas une autre alternative, en plus l’accord d’association est une réalisation du processus». A ceux des pays de la rive sud qui reprochent aux Européens d’être les seuls initiateurs des divers programmes de coopération ou résolutions politiques, Guerrato dit «demandez-leur d’abord s’ils ont des propositions à faire !» «C’est une question très complexe, capitale et qui nécessite une période de négociations qui va être très longue et qui n’a aucune garantie», affirme par ailleurs Fotiadis à propos de l’adhésion de la Turquie à l’UE.

Ghania Oukazi

L’Algérie réitère son niet à l’Europe

Alger refuse catégoriquement de discuter de la politique de voisinage que lui propose l’Union européenne, en soulignant sa priorité pour la mise en oeuvre de l’accord d’association.

« C’est une réunion interne à la Commission européenne qui n’a absolument rien à voir avec de quelconques discussions sur la politique de voisinage», affirme d’emblée un haut responsable à la présidence de la République à propos de la réunion des chefs de délégations européens qui a pris fin, hier à Alger.

Au sujet de leur rencontre avec les responsables au ministère des Affaires étrangères, notre interlocuteur souligne que «c’est une simple visite de courtoisie». Notre interlocuteur rappelle que «le gouvernement algérien a dit non à la politique de voisinage que lui propose l’Union européenne et c’est un non définitif sur lequel il n’est pas prêt de revenir de sitôt pour la simple raison que ce n’est pas sa priorité». Rejetant l’idée d’une quelconque négociation à ce sujet en soulignant que la position de l’Algérie n’a pas changé, il indique: «dans 5 ou 6 ans peut-être mais pour l’instant sa priorité c’est la mise en oeuvre de l’accord d’association».

La présidence de la République réitère ainsi la position algérienne sur la politique de voisinage exprimée par le Président Bouteflika en 2000, lors de son entretien à Alger avec Romano Prodi. «Qu’apporte-elle de nouveau ou comme avantage pour nous cette politique? s’interroge-t-on à la présidence de la République tout en répondant: «en ce qui concerne la sécurité et la lutte contre le terrorisme, la commission est en retard de 15 ans, à l’époque où l’Algérie combattait le terrorisme toute seule. En plus l’Union européenne n’a aucune compétence en la matière, elle n’a qu’à faire des textes». Pour ce qui est de la politique de défense européenne, les responsables algériens s’obligent à noter que «le seul parrain de la politique de défense pour la Méditerranée c’est l’OTAN qui refuse d’ailleurs que l’UE s’en mêle parce qu’elle estime que l’Union n’est pas une organisation militaire».

En fait, disent nos sources de la présidence, de commun accord avec la chefferie du gouvernement ou le ministère des Affaires étrangères «par cette politique de voisinage, c’est l’initiative du «Grand Moyen-Orient» qu’on veut nous appliquer sous forme de voisinage et c’est tellement gros que les chefs d’Etat arabes avaient boycotté le sommet». Sur un autre plan, il est relevé que «l’intégration de nos entreprises dans le marché intérieur européen n’intéresse aucune entreprise algérienne dans la mesure où aucune d’elles n’est prête à affronter le marché européen». La priorité à ce sujet est accordée à «la performance et la compétitivité de l’entreprise algérienne sur le marché local par l’amélioration de la production et de la productivité pour pouvoir, après, concurrencer celles étrangères». Et pour ceux qui l’oublient, nos interlocuteurs rappellent que «si la clause de l’intégration des entreprises algériennes n’existent pas dans l’accord d’association c’est parce que nous ne l’avons pas demandée, connaissant bien l’état de notre tissu industriel».

A leurs yeux, «les entreprises algériennes ne sont pas encore prêtes pour ce genre d’exercice et la seule à pouvoir le faire c’est Sonatrach et elle n’a pas besoin d’eux pour le faire». Pour ne pas sortir du cadre des priorités de l’Algérie, une source de la chefferie du gouvernement précise que «notre souci est que nos produits agricoles intègrent le marché européen, voilà ce que prévoit l’accord alors que les Européens leur ferment leur marché».

Par la voix de ses responsables bien aux faits des relations avec l’UE, l’Algérie déclare être intéressée par l’assouplissement des normes européennes qui sont déterminées sans consultation aucune». En tout cas, on rappelle avec insistance que les priorités de l’Algérie relatives à la mise en oeuvre de l’accord d’association sont contenues dans le plan d’action que le ministre des Affaires étrangères, Mohamed Bedjaoui a remis, en juillet dernier à Alger, à la commissaire européenne des relations extérieures, Waldner Ferrero.

«C’est ça les priorités de l’Algérie!» lance-t-on. L’on reste intransigeant au sujet du respect des opinions et des priorités des autres pays par l’UE. «L’UE veut absolument inclure les discussions sur la politique de voisinage dans son agenda, à la limite c’est du mépris vis-à-vis des autorités algériennes». Ce qui est aussi remarqué c’est que l’Union européenne s’est fait rejeter sa proposition de budget par le Parlement européen. «Comme c’est un exercice budgétisé à partir de 2007, comment compte-elle alors mettre en oeuvre ses programmes de politique de voisinage ou le programme de 5 ans qu’elle a adopté au sommet de Barcelone? interrogent des responsables algériens. D’ailleurs, «tout ce qu’elle finance actuellement pour les pays comme nous c’est son expertise par laquelle 96% de son budget lui reviennent, on a qu’à voir le programme qu’elle a initié pour les PME!» dit l’un d’eux. Les 400 millions d’euros annoncés par Hugh Richardson, le directeur européen de la coopération. «C’est dérisoire!» répondent nos interlocuteurs d’emblée.

L’on ne manque pas de souligner que «le programme de 5 ans a été adopté dans une atmosphère de réserves sans compter qu’il ne nous rapporte aucune valeur ajoutée». Les responsables algériens font aussi remarquer que le sommet de Barcelone n’a pas adopté de déclaration de politique générale comme prévue. «C’est une déclaration de la présidence britannique qui n’engage qu’elle parce que dans les faits elle n’a pas de caractère obligatoire», nous dit-on au niveau de la présidence de la République. Le programme pour 5 ans est qualifié par un responsable algérien de «virtuel parce qu’il ne comporte même pas de volet social. Les Européens nous vendent des illusions». D’ailleurs, il pose l’inévitable question: «qu’ont-il fait pour les visas, ça fait 5 ans qu’on en parle sans changement?» L’Algérie aura sa première réunion du Conseil d’association en mars prochain, comme annoncé par le directeur général adjoint européen des Relations extérieures et des Affaires politiques, présent depuis deux jours à Alger.

«Après le volet commercial qui est entré en vigueur, nous voulons passer rapidement à la mise en oeuvre du volet coopération de l’accord pour lequel nous demandons de négocier un programme de travail avec les Européens», nous dit-on du côté du MAE. Pour mettre un terme à la discussion sur la politique de voisinage, les responsables algériens affirment que «le gouvernement algérien n’a pas eu de mandat du Parlement pour négocier un accord sur la politique de voisinage, il ne l’avait mandaté que pour négocier l’accord d’association».

Ghania Oukazi