L’Algérie et l’approvisionnement énergétique de l’Europe

Dossier : Energie

L’Algérie et l’approvisionnement énergétique de l’Europe

Une guerre diplomatique sur fond d’enjeux économiques

Par : ZAHIR benmostefa, Liberté, 19 juillet 2007

C’est une véritable bataille diplomatique que se livrent entre eux les pays européens. L’offre du président de la République française, Nicolas Sarkozy, de nouer un partenariat énergétique stratégique avec l’Algérie rentre dans cette logique “de chacun pour soi et l’Europe pour tous” de sécurisation des approvisionnements en gaz et en pétrole de l’Hexagone. À cet égard, il serait inopportun de parler du rapprochement Gaz de France-Sonatrach comme “la cerise sur le gâteau” d’une coopération soutenue entre la France et l’Algérie.

La dépendance accrue de l’économie mondiale à l’égard du pétrole et du gaz installe les hydrocarbures au centre d’un enjeu politique international.
L’approvisionnement en hydrocarbures, selon les experts, va connaître d’ici à 2030 une multiplication par deux. Les investissements dans les hydrocarbures vont croître de 3 000 milliards de dollars pour le pétrole et de 700 milliards pour le gaz. Dans ce contexte, le Maghreb tout à la fois ouvert sur la Méditerranée, proche du continent européen et porte de l’Afrique, constitue, aujourd’hui, un enjeu majeur dans la bataille énergétique mondiale. Une situation géographique dans laquelle l’Algérie occupe une position centrale qui se révèle chaque jour de plus en plus déterminante pour la sécurité énergétique de l’Europe.
En ce sens, il n’est pas inutile de rappeler la recherche désespérée des Européens de la sécurité des approvisionnements. Le cap mis sur le gaz par la majorité des Européens traduit non seulement leur volonté de sortir de la dépendance envers le pétrole, mais aussi leurs efforts de garantir une offre fiable en qualité et en volume et surtout à des prix abordables. Et il se trouve qu’aujourd’hui plus que jamais, l’Europe est envahie par les craintes et les incertitudes.
D’autant mieux que c’est la fin d’une époque où les contrats de fourniture de gaz étaient conclus avec différents pays, à différentes époques, à différentes conditions et à différents tarifs, y compris préférentiels. C’est donc assurément dans sa course à l’accès privilégié aux approvisionnements de pétrole et de gaz qu’elle va engager les manœuvres les plus audacieuses. Les problèmes d’approvisionnement en gaz, nés du différend qui a opposé la Russie à l’Ukraine, et surtout le rapprochement entre l’Algérie et la Russie qui a fait craindre la constitution d’un cartel de gaz, ont ouvert le débat sur l’autonomie énergétique de l’Europe. Cette dernière, il ne faut pas l’oublier, est dépendante de l’Algérie (10%), de la Russie (24%) et de la Norvège (17%) dans le domaine du gaz. Ce n’est donc pas par hasard que l’UE a préconisé, notamment, la création d’un réseau européen de gazoducs pour garantir son indépendance énergétique. Sauf qu’en Europe, il n’y a pas de politique commune, mais autant de politique qu’il y a de pays et chacune avec ses spécificités. C’est donc une véritable guerre diplomatique sur fond d’enjeux économiques que se livrent, entre eux, les pays européens. L’offre du président de la République française, Nicolas Sarkozy, de nouer un partenariat énergétique stratégique avec l’Algérie entre dans cette logique “de chacun pour soi et l’Europe pour tous” de sécurisation des approvisionnements en gaz et en pétrole de l’Hexagone.

PLUSIEURS FERS AU FEU
À cet égard, il serait inopportun de parler du rapprochement Gaz de France-Sonatrach comme “la cerise sur le gâteau” d’une coopération soutenue entre la France et l’Algérie. De surcroît quand cette relation est qualifiée par le chef de l’État français de “pragmatique”. C’est indéniable, pour son approvisionnement en gaz et en pétrole, la France, sans dépendre de l’Algérie, souhaite étendre son implantation dans une région où les découvertes très prometteuses de ces dernières années ont attiré les principales firmes pétrolières anglo-saxonnes.
L’Algérie, qui semble avoir plusieurs fers au feu, garde un œil bienveillant sur son voisin européen. Mais, ce n’est pas pour autant qu’elle dédaignera une coopération étroite avec la Russie. Surtout que les enjeux qui se profilent sont de taille.
La Commission européenne ne cache pas sa volonté de concrétiser un accord de coopération énergétique avec l’Algérie, ne serait-ce que pour démontrer à Moscou que l’UE peut prendre ses aises avec l’approvisionnement en gaz russe. Mais sa vulnérabilité reste tout de même réelle. Comment réduire cette vulnérabilité ? Nombreux sont les analystes qui pensent que les pays européens vont agir dans ce sens, mais en rangs dispersés pour faire feu de tout bois et user de toutes les manœuvres pour empêcher la Russie et l’Algérie d’attenter à leur sécurité énergétique. Ces pays européens et bien plus la France sont soupçonnés par nombre d’analystes de nourrir et d’entretenir ce qu’on peut appeler la “malédiction pétrolière” qui sévit toujours dans un pays comme l’Algérie. “La malédiction pétrolière” est un phénomène plus connu sous le nom de “mal hollandais” traduisant le facteur d’instabilité que présente la rente pétrolière.
Une rente censée, au contraire, constituer une source extraordinaire de développement. Et c’est le talon d’Achille qui demeure dans la mire d’une Europe et particulièrement d’une France convaincue que sa sécurité énergétique reste tributaire en grande partie de ses efforts à empêcher que les entrées massives de devises dans un pays producteur de gaz et de pétrole ne lui permettent d’accéder à une indépendance par rapport à l’industrie, à la technologie et au savoir-faire occidental, et donc de traiter d’égal à égal avec eux. Ceci dit, il ne sera pas inutile de faire le clin d’œil à la frilosité des capitaines d’industrie français à l’égard de l’Algérie en matière d’investissements étrangers directs et de dire que celle-ci ne s’explique pas seulement par “le manque d’assiettes foncières, par l’archaïsme du système bancaire, un manque de main-d’œuvre qualifiée et les lourdeurs administratives”. Brandis comme un épouvantail, ces faux prétextes pour empêcher l’économie du pays de décoller et le maintenir dans son statut de “comptoir” ont fini par convaincre les Algériens eux-mêmes d’une obsolescence de réformes avant même que celles-ci ne soient réellement engagées. Il ne faut pas oublier que sur le plan commercial, la France reste — de très loin — le premier fournisseur de l’Algérie : en 2005, elle lui a vendu 4,7 milliards d’euros (+10,3% par rapport à 2004) de produits et de biens.
Une position que la France a réussi à maintenir au prix de basses manœuvres et de compromis avec les autres pays européens pour les empêcher de doter l’Algérie du savoir-faire nécessaire à son indépendance économique. Les plus hautes autorités algériennes, devant cette inertie savamment étudiée, ont même exercé la pression sur les sociétés françaises pour qu’elles accroissent leurs investissements dans notre pays. En vain. Manifestement, cet investissement français, qui tardait à venir, n’était pas seulement une affaire de capitaines d’industrie, mais relevait plus d’une politique qui tend toujours à confiner les pays de la rive sud de la méditerranée au rôle de sous-traitant. Sauf que l’Algérie, ces dernières années, commence à vaincre le “mal hollandais”. Et donc, apprendre à se passer de plus en plus des services des français. Ce qui était loin d’échapper aux français. “Compte tenu de leur aisance financière, les Algériens n’ont pas d’état d’âme”, résumait un économiste de l’hexagone. Et ce qui ne gâchait rien, l’Algérie, grâce à une diplomatie agressive avec un véritable coup de pousse de l’enjeu stratégique qui se joue dans cette partie de l’Afrique, a réussi à mettre sur les rangs les États-Unis et même la Russie et ainsi à faire jouer la concurrence. D’autres partenaires ont également fait leur apparition dans le paysage économique algérien tels que les pays du Moyen-Orient ou encore les pays d’Asie qui frappent à la porte. Nicolas Sarkozy aura compris que la France était en train de perdre toutes les batailles en Algérie. Particulièrement celle de la géostratégie face aux États-Unis, celle des échanges commerciaux face aux chinois et celle du gaz face à ses voisins européens, l’Espagne et l’Italie, dont elle dépend grandement dans son approvisionnement à partir de l’Algérie.

PARTENARIAT POSITIF
Sarkozy aura ainsi mis un point d’honneur en venant à Alger pour convaincre les responsables algériens du parti qu’ils pourraient tirer d’un partenariat énergétique stratégique avec la France. Et ce n’est sûrement pas le nucléaire comme on pourrait le supposer qui sera son terrain de prédilection, car sur ce registre, nombreux sont les pays possédant la technologie et le même savoir-faire qui sont sur les rangs et il suffit pour l’Algérie de faire jouer la règle de la concurrence pour disqualifier la France.
Cependant, cette dernière n’est pas sans ignorer que l’Algérie reste très désavantagée par rapport à la Russie par exemple en matière de coût de production et qu’elle est en quête d’un sérieux coup de main technologique pour réduire les coûts de production et donc étendre ses possibilités de mettre des quantités plus importantes sur le marché. Ce qui ne sera pas pour déplaire à la France qui aura ainsi de plus grandes possibilités de sécuriser avec des prix abordables, ses approvisionnements énergétiques grâce à un partenariat stratégique dont les termes restent cependant à négocier avec le fournisseur algérien. Un partenariat qui peut être très bénéfique et à plus d’un titre aussi pour l’Algérie, sachant d’abord qu’elle aussi doit sécuriser ces parts de marché, ensuite trouver la possibilité de vendre directement sur le sol français, enfin négocier au mieux le prix du produit.
En l’état actuel de ses possibilités de production, l’Algérie n’a pas de souci à se faire sur le chapitre d’une éventuelle mise en concurrence, avec la Russie et la Norvège et donc peut dédaigner l’offre de Sarkozy d’un partenariat énergétique stratégique d’autant mieux qu’un rapprochement avec Moscou reste tout bénéfice pour elle. Par contre, la France doit faire valoir des arguments d’un autre ordre qu’énergétique pour détourner l’attention des Algériens de l’option d’un “cartel de gaz” qu’elle redoute autant que tous les pays de l’union et surtout pour mieux se positionner par rapport aux options italiennes et espagnoles, qui peuvent être créditées dans le domaine énergétique d’une avancée significative avec notre pays. Et l’épisode du Medgaz, qui empoisonne aujourd’hui les relations algéro-ibériques, reste paradoxalement ce bel exemple de la position stratégique de l’Algérie en matière d’approvisionnement énergétique de l’Europe. Car, si l’Algérie est arrivée à brandir la menace de son retrait du projet de Medgaz, c’est assurément qu’elle dispose d’une alternative qui ne lui fera rien perdre au change. Aujourd’hui plus que par le passé de l’autre côté de la Méditerranée, l’impérieuse nécessité de sécurisation des approvisionnements somme l’Europe de choisir entre “la peste et le choléra”.

Z. B.