ONU : l’Algérie sous-représentée

Louisa Dris-Aït Hamadouche

“La diplomatie algérienne est devenue réactive et difficilement audible”

Liberté, 20 septembre 2017

Louisa Dris-Aït Hamadouche est maître de conférences à la Faculté des sciences politiques et des relations internationales à Alger III et enseignante associée à l’ENA (École nationale d’administration) où elle enseigne la gestion des crises et des conflits.

Liberté : Depuis quelques années, la délégation algérienne qui participe aux sessions de l’ONU est conduite par le Premier ministre ou par le MAE, comme celle de cette année conduite par Abdelkader Messahel. Au plan symbolique, cela change quoi par rapport à la présence du Président ?

Louisa Dris-Aït Hamadouche : La diplomatie est un instrument où le formalisme, les règles, le protocole, le statut et les titres sont extrêmement importants. Ils sont même primordiaux. Une délégation représentée par le chef de l’État (ou l’équivalent, à savoir le chef du gouvernement quand il s’agit d’un régime parlementaire) ne jouit pas du même statut qu’une délégation présidée par un ministre. Les rencontres en marge de la conférence, par exemple, se font entre interlocuteurs de même rang. Les négociations qui impliquent une décision également. Par conséquent, et contrairement à ce que sous-tend votre question, la différence n’est pas seulement symbolique, elle est également d’ordre pratique.

Cette absence récurrente du Président a-t-elle un impact sur notre poids diplomatique à l’étranger ?

Le poids du Président dans la diplomatie algérienne est très lourd pour deux raisons : l’une est structurelle, l’autre conjoncturelle. S’agissant de la première, la politique extérieure et la diplomatie qui en est l’instrument sont, comme le stipule la Constitution, du domaine réservé du chef de l’État. C’est lui qui définit les principes, les objectifs et les moyens de ce domaine régalien par excellence, depuis l’indépendance du pays. Quand il n’est pas directement aux commandes, le Président délègue un ministre dont il est proche pour s’assurer qu’il n’en perd pas le contrôle. S’agissant de la raison conjoncturelle, le poids du président Bouteflika dans la politique extérieure a été décuplé par son intérêt proprement personnel pour l’action diplomatique. D’acteur majeur, le chef de l’État est devenu acteur monopolisateur de la diplomatie, aidé en cela par la conjoncture et les besoins de l’époque. Le régime hyperprésidentialiste qui s’est installé, parallèlement à la maladie du Président, a débouché sur l’effet boomerang. La concentration et la centralisation autour d’un président actif se sont transformées en blocage et en engourdissement quand le Président s’est affaibli. La diplomatie algérienne est devenue réactive, défensive et difficilement audible, comme l’a démontré la gestion des révoltes arabes et des conflits armés limitrophes. Par ailleurs, ce système rigide, car centralisé et très hiérarchisé, peut difficilement s’adapter aux exigences de la diplomatie moderne. Une diplomatie qui n’est plus dans la représentation, mais dans l’influence, avec des acteurs pluriels et divers, contribuant dans les domaines politique, économique et culturel à réaliser les intérêts de l’État.

Propos recueillis par : Karim K.


ABDELKADER MESSAHEL CONDUIT LA MISSION DIPLOMATIQUE À NEW YORK

ONU : l’Algérie sous-représentée

Une diplomatie active ne saurait s’accommoder de cette “léthargie” qui sévit en haut lieu, pour ne pas dire au sommet de l’État.

Le Premier ministre Ahmed Ouyahia étant pris par des engagements internes, la présentation du plan d’action de son gouvernement devant l’Assemblée populaire nationale (APN), le choix s’est orienté vers le ministre des Affaires étrangères, Abdelkader Messahel, pour représenter l’Algérie à la 72e Assemblée générale des Nations unies (ONU) qui s’est ouverte, hier, à New York. Cette sous-représentation au plus grand rendez-vous planétaire offrirait un argument supplémentaire aux partisans de la mise en œuvre de l’article 102 de la Constitution. Ces derniers, qui s’attachent tant à l’application de la Constitution, ne manqueront pas, probablement, de signaler la défection à l’AG de l’institution onusienne.
Une fois encore, le Président algérien ne s’exprimera pas du haut de la tribune de l’ONU, un exercice qu’il affriolait jadis. De même qu’il ne donnera pas de poignées de main chaleureuses à ses homologues, chefs d’État et présidents, à l’image de Donald Trump, avec qui il n’a toujours pas fait connaissance. C’est donc au ministre des Affaires étrangères, Abdelkader Messahel, à qui échoit le rôle de présider la délégation algérienne à cet important rendez-vous annuel de la diplomatie mondiale qui, pour de nombreux observateurs, est à marquer d’une pierre blanche. Beaucoup s’attendent, en effet, que cette 72e session de l’Assemblée générale des Nations unies constitue un véritable virage dans l’histoire de cette institution crée en 1945.
Faut-il rappeler sur ce chapitre que le chef de la diplomatie algérienne ne pourra avoir, en la circonstance, que des entretiens bilatéraux limités avec des interlocuteurs de son rang. Pourtant, cette session de l’Assemblée générale des Nations unies n’est pas si “ordinaire” qu’elle pourrait paraître. Parmi les grands thèmes internationaux qui seront abordés, figure en bonne place la réforme de l’organisation des Nations unies à laquelle avait précisément appelé l’Algérie, arguant des “aspirations légitimes des pays en développement, et de l’Afrique en particulier”. “Notre souhait est que l’ONU puisse réaliser des avancées substantielles sur les grands chantiers de la réforme, qu’il s’agisse de la revitalisation de l’Assemblée générale, de la réforme du Conseil de sécurité et du renforcement du rôle du Conseil économique et social”, avait déclaré, à ce sujet, Bouteflika en septembre 2009. Cette question, du reste, récurrente n’a eu de cesse d’être soulevée, depuis son avènement au pouvoir en 1999.
À l’instar de plusieurs chefs d’État et de gouvernement africains, cette demande d’élargir le Conseil de sécurité de l’ONU pour inclure les pays africains au sein de ses membres permanents était même devenue, on se souvient, un “cheval de bataille” dans la bouche du Président algérien. Et voilà qu’à l’heure où cette aspiration tend à se concrétiser réellement, l’Algérie est sous-représentée pour faire entendre sa voix, laissant le champ libre notamment à deux pays africains, en l’occurrence l’Égypte et l’Afrique du Sud, qui jouent des coudes, dans les coulisses, afin d’occuper un siège permanent au sein du Conseil de sécurité, un organe déterminant, au demeurant, dans le fonctionnement du système onusien. S’agissant, enfin, des enjeux régionaux, cette 72e session de l’Assemblée générale des Nations unies va se pencher également sur des sujets sécuritaires qui concernent directement notre pays, à l’instar de la crise libyenne à nos frontières, le terrorisme au Sahel ou encore la crise des migrants. Incapable d’influer sur ces processus régionaux en cours, l’Algérie semble reléguée au second plan dans la gestion de dossiers qui pourtant l’implique directement.
Ayant perdu la main, notre pays ne pourra plus jouer, dans le cas d’espèce, son rôle “coutumier” de facteur d’équilibre dans la région, conforme à son rang, à son histoire et à sa tradition.

M.-C. L.


Sa dernière activité internationale remonte à janvier 2012

Bouteflika : la longue absence

La défection du chef de l’État, Abdelaziz Bouteflika, aux grands rendez-vous internationaux remonte à avant son premier accident cardiovasculaire d’avril 2013. Ironie de l’histoire, la célébration en janvier 2012 du premier anniversaire de la révolution du Jasmin, qui a mis fin à un règne de 23 ans du président déchu Zine al-Abidine Ben Ali, a été le dernier événement auquel Bouteflika a assisté ou participé à l’étranger. Très affaibli par son AVC, le Président s’était vu contraint de se faire représenter à de grands événements internationaux par d’autres personnalités de l’État.
Ainsi, en janvier 2017, au moment où le Maroc s’apprêtait à effectuer son retour contesté dans le giron de l’organisation continentale (Union africaine), Bouteflika s’est fait représenter par l’ancien Premier ministre, Abdelmalek Sellal, dont personne n’ignore les “impairs” diplomatiques lors de ses visites dans certains pays, comme l’Allemagne ou l’Italie.
La presse internationale avait à l’époque soulevé ce fait. “En dépit des enjeux importants que représente l’examen du retour du Maroc dans l’organisation panafricaine et l’élection du nouveau président de la Commission de l’UA, plusieurs chefs d’État n’ont, toutefois, pas fait le déplacement à la capitale éthiopienne.
Ainsi, Abdelaziz Bouteflika, miné par la maladie depuis son accident cardiovasculaire de 2013, n’a pas fait le voyage d’Addis-Abeba et a préféré faire représenter son pays par le Premier ministre, Abdelmalek Sellal”, avait souligné le quotidien français Le Monde. Au “Sommet de la solidarité sur les réfugiés” qui s’est tenu dans la capitale ougandaise Kampala fin juin dernier, l’Algérie a dépêché son ministre des Affaires étrangères, Abdelkader Messahel, en sa qualité de représentant du président de la République.
Le même Abdelkader Messahel, du temps où il était ministre des Affaires maghrébines, de l’Union africaine et de la Ligue des États arabes, a encore représenté M. Bouteflika aux travaux du Comité des dix chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine sur la réforme du Conseil de sécurité des Nations unies, qui s’est tenu du 15 au 17 mai 2017 à Malabo (Guinée équatoriale). Aux travaux de la 29e session de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine (UA), qui a eu lieu les 3 et 4 juillet dernier dans la capitale éthiopienne, c’est à l’éphémère Premier ministre, Abdelmadjid Tebboune, qu’échut la mission de représenter l’Algérie à la place du chef d’État absent des radars depuis des semaines.
À cette session, M. Tebboune a présenté le présumé rapport qu’a établi le président Bouteflika en tant que coordinateur de l’UA pour la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent. Quelques semaines auparavant, le président du Conseil de la nation, Abdelkader Bensalah, a eu la mission de représenter l’Algérie à deux sommets importants. Le premier s’est déroulé le 29 mars à Amman, en Jordanie, où les membres de l’organisation panarabe se sont rencontrés à l’occasion du 28e Sommet arabe, dans un contexte de crise politico-sécuritaire au Proche-Orient et de lutte contre le terrorisme islamiste auquel l’Algérie est toujours confrontée.
Le deuxième évènement marquant était le Sommet des États arabes et musulmans avec les États-Unis de Donald Trump qui a eu lieu à Riyad le 21 mai dernier et auquel M. Bensalah avait participé en tant que représentant du président de la République.
M. Bensalah avait été également chargé par M. Bouteflika, qui était encore convalescent, de le représenter aux travaux du 3e Sommet afro-arabe, qui a eu lieu les 19 et 20 novembre 2013 au Koweït. Et la liste est loin d’être exhaustive.

Lyès Menacer