Mohcine Belabbas charge Toufik, Bouteflika et le groupe des « 19-4 »

Mohcine Belabbas charge Toufik, Bouteflika et le groupe des « 19-4 »

Hadjer Guenanfa, TSA, 10 décembre 2015

Mohcine Belabbas évoque l’existence de deux polices politiques en Algérie. La première est officielle tandis que la seconde est officieuse parce qu’elle s’est retrouvée en dehors des appareils. Le président du RCD fait clairement allusion au général Toufik et estime que cette deuxième police politique est à l’origine de la lettre du groupe des 19.

Quelle lecture faites-vous du message du général Toufik ?

Cette sortie, à travers une déclaration publique, confirme que le général Toufik est bel et bien affaibli et qu’il n’est plus l’homme dont on parlait il y a encore quelques mois. Elle démontre qu’il n’avait pas d’autres choix que de s’exprimer lui-même et qu’il était contraint de le faire soit parce que des acteurs sur lesquels il comptait pour peser sur l’opinion n’ont pas fait le travail comme il le leur a demandé, soit parce que des proches l’ont obligé à se prononcer publiquement.

En tout cas, quand un ancien responsable des services secrets dans un pays comme l’Algérie tente de prendre à témoin l’opinion publique qu’ils ont toujours façonnée à leur guise, c’est que quelque chose bouge dans le pays. Cette sortie confirme aussi que de tout temps, la justice algérienne, qu’elle soit militaire ou civile, n’a jamais été indépendante. Mais cela, ce n’est pas une nouveauté. Ce qui est nouveau, c’est les présumées dérives que dénonce ce responsable qui ont atteint ses intérêts ou ceux de ses proches. Pour le reste, je crois qu’il pensait qu’il y avait une possibilité de conditionner l’opinion publique à travers cette déclaration.

En fait, ce qui est à la fois important et nouveau dans cette affaire c’est que le citoyen algérien refuse d’être otage des luttes de clans où le système a voulu enfermer le débat et du même coup le destin national. C’est de mon point de vue la chose la plus utile à suivre en termes d’éclairage politique. Au RCD, nous l’avons dit à plusieurs reprises, la lutte des clans est le problème et non la solution.

Que pensez-vous de la polémique suscitée par cette déclaration ?

Désormais, il y a une décantation dans le sens où on commence à connaître la composante des différents clans. Mais l’Algérie n’a pas besoin de ce genre de polémiques, surtout en ce moment. La situation est inquiétante. Mais cette inquiétude n’est pas due au fait que des généraux qui sont traduits en justice ou les luttes claniques mutent en affrontements ouverts et publics ; ce qui doit nous interpeller c’est que la Nation algérienne est menacée par un système politique qui a cumulé plusieurs drames et échecs depuis 1962. La Nation est menacée parce que nous sommes dans une période où la crise économique s’est accélérée à cause de l’imprévoyance de dirigeants incompétents où les recettes financières se sont amoindries, ce qui limite les marges d’un régime habitué à gérer par la dilapidation, sachant qu’il y aura toujours de quoi éviter la famine. Les deux clans qui s’affrontent doivent comprendre que nous avons besoin, en ce moment, de responsabilité et de lucidité. On ne doit pas rajouter de l’huile sur le feu.

Il est important que les acteurs politiques pensent à tirer le débat vers le haut et non vers le bas comme on le constate actuellement. Les échanges de quolibets entre acteurs de différentes chapelles donnent une piètre image des acteurs politiques algériens.

De qui ces clans sont-ils composés ?

Au RCD, nous avons parlé ces derniers temps de l’existence de deux polices politiques et le temps nous a donné raison. Aujourd’hui, nous avons une police politique officielle et une police politique officieuse qui essaie de rattraper le terrain perdu. Cette dernière, éjectée des appareils, essaie de peser à la périphérie des institutions. La composante de ces clans est constituée d’individus qui ont toujours défendu le système d’une manière ou d’une autre. Ce sont d’anciens acteurs qui ont occupé de hautes fonctions au sein des institutions de l’État. Ce sont d’anciens ministres, d’anciens présidents de l’assemblée nationale qui essaient de se recycler. D’où cette ambiguïté dans une démarche qui en appelle au chef de l’État tout en s’agrippant à celui qui est supposé avoir la volonté sinon la capacité de le contester et peut être même de le remplacer.

À chaque fois qu’il y avait un remaniement gouvernemental, l’opinion publique commençait à spéculer sur l’appartenance de chaque ministre en disant telle personne est un ministre adoubé par le DRS, tel autre est un intime du cercle présidentiel. Désormais, on a des confirmations sur l’appartenance de certains de ces responsables politiques. La difficulté pour ces recrues c’est d’assumer leur tutelle sans s’exposer sur l’avenir incertain ; d’où ces appels au chef de l’État et l’allégeance au général Toufik.

Qui sont ces deux polices politiques ?

Tout le monde confirme aujourd’hui qu’il y a toujours eu une police politique qui a désigné les chefs d’État, qui a mené des redressements à l’intérieur des partis politiques et qui a distribué les quotas, bref qui a décidé avec le résultat que chacun peut constater aujourd’hui, du destin d’un peuple. Personnellement, je dis que cette police politique a été déstructurée mais qu’elle n’a pas été dissoute. Et cette nuance est de taille. Néanmoins, ces acteurs, qui ont agi dans le cadre de cette police politique depuis toujours peuvent se retrouver même en dehors de l’appareil officiel. Ils continuent à intervenir de façon plus ou moins directe sur la vie publique avec les mêmes pratiques et sur des sphères où ils ont eu le temps d’établir leurs réseaux et leurs clientèles.

Comment procèdent-ils ?

Je l’ai déjà dit à TSA. Nous nous sommes posés des questions sur un certain nombre d’initiatives et surtout sur ceux qui sont à l’origine de ces initiatives. J’étais au courant, depuis plus de six mois, d’une lettre devant être envoyée au chef de l’État. Les acteurs qui devaient la signer au départ ne sont pas ceux qui l’ont signée par la suite. On a seulement changé les noms. Mais cela veut dire qu’il y a des acteurs qui ont piloté cette initiative dans l’ombre et je pense que ces acteurs sont ceux qui étaient à la tête de la police politique pendant des années. C’est une initiative qui a été soigneusement planifiée avec son contenu, des objectifs avoués et ceux dont on découvrira plus tard la portée, ses acteurs, sa stratégie de communication…

Vous voulez parler du général Toufik et du groupe des 19 ?

Depuis l’élection présidentielle de 2014, beaucoup d’acteurs qui défendaient bec et ongles l’actuel chef de l’État sont redevenus ses opposants. Ils critiquent sa démarche, sa politique, ses hommes et ils oublient qu’ils étaient des acteurs clés du système durant trois mandats. Dès le départ, il était clair que des acteurs, qui sont déchus et qui considèrent qu’ils ont perdu la bataille à l’intérieur du système, allaient essayer de peser à partir de l’extérieur pour être réinjectés directement ou par le biais de leurs obligés dans le sérail. Pour ce faire, ils tentent de s’appuyer sur des acteurs politiques et sociaux qui sont toujours en activité. La vraie question est que ce sont ces manigances qui ont mené le pays dans cette impasse. Il faudra bien que les bénéficiaires de la situation comprennent deux choses : les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets ; le système n’a ni les moyens ni la capacité de reconduire la même situation.

Le statu quo est toujours maintenu même après le départ du général Toufik…

Le changement de système ne passe pas automatiquement par le changement des hommes mais par le changement des pratiques et des lois. C’est pour cela que nous parlons de transition démocratique, d’instance indépendante de gestion des élections et de Constitution consensuelle. Ce sont des instruments à mettre en place et un système de gestion à réinventer qui éviteront le chaos au pays et non le maintien du statu quo. Ce n’est pas parce qu’on a enlevé Toufik que le système va changer même s’il a une grande part de responsabilité dans la paralysie et la régression qui ont empêché l’Algérie d’aller vers un autre destin.

Ceux qui disent que le départ de Toufik à lui seul signifie l’instauration d’un État civil veulent tromper l’opinion publique. L’État civil est le résultat d’élections indépendantes et libres organisées par une instance indépendante. Nous maintenons notre revendication parce que nous pensons que c’est la meilleure solution. Seule cette procédure peut régler le problème de l’illégitimité qui frappe les dirigeants algériens depuis le premier jour de l’indépendance.

Louisa Hanoune pense que le président est isolé. Partagez-vous cet avis ?

J’ai toujours considéré que Abdelaziz Boutefika est un chef d’État et non président de la République. Chef d’État c’est une fonction de fait. Un président est un dirigeant élu régulièrement. Il est arrivé à la tête du pouvoir par des fraudes électorales méticuleusement organisées par le DRS. Lui-même l’a reconnu dans son discours de mars 2011 quand il a déclaré : « Toutes les élections organisées en Algérie depuis 1962 sont des élections à la Naegelin ».

À partir du moment où ces acteurs qui sont en train de le critiquer en ce moment lui reconnaissent le statut de président et disent qu’il est légitime, pourquoi ne serait-il pas responsable ? Si on reste dans cette logique, il n’y a qu’une seule chose à comprendre : ces acteurs sont en train de suggérer qu’il fut un temps où ce chef de l’État était isolé par leur groupe et que cela leur convenait et que maintenant qu’il serait isolé par un autre groupe, cela devient un danger pour le pays. Ceux qui suivent la scène politique algérienne savent que le RCD ne peut entendre ce genre de chimères.

Est-ce que le RCD partage les inquiétudes des députés opposés au projet de la Loi de finances 2016 ?

Nous ne sommes pas dans la même démarche. Au RCD, nous avons attiré l’attention de l’opinion publique depuis plusieurs mois. Nous avons dit que la situation était très difficile et que nous nous acheminons vers une crise financière avec des conséquences sociales terribles. Nous avons organisé une marche à Tizi Ouzou pour dire qu’il ne faut pas aller vers l’austérité et qu’il faut maintenir l’investissement, surtout en ce qui concerne les projets structurants. Nous avons dit que nous n’avons pas d’autres choix que d’aller vers des subventions ciblées. Quand on entend ceux qui dénoncent la Loi de finances, on a l’impression qu’il y a un changement de lignes au niveau du gouvernement.

Ce n’est pas le cas ?

Je ne vois pas de changement de lignes. La Loi de finances 2016 a été élaborée avec les mêmes manœuvres que par le passé. Je rappelle que le RCD les avait dénoncées en leur temps. Les augmentations des prix ne constituent pas une nouveauté tout comme le recours à la privatisation de certaines entreprises publiques. L’industrie du textile a fait naufrage depuis longtemps et le complexe d’El Hadjar avait été déjà vendu à une société étrangère dans des conditions plus que douteuses. Cette politique a été soutenue par le passé par ceux qui sont en train de s’opposer à ce projet de loi. La nouveauté, c’est l’exploitation politicienne de la Loi de finances 2016 faite au profit d’un clan.

Il est temps que le débat public revienne à des niveaux de clarté et d’expression un peu plus cohérents si on veut éviter ce spectacle pathétique où les jérémiades des exclus prétendent à être perçues comme un discours d’opposants. L’Algérie attend et mérite autre chose que ces manipulations.