Hugh Roberts : “Je ne crois pas à une succession à la cubaine”

Hugh Roberts : “Je ne crois pas à une succession à la cubaine”

Liberté, 11 octobre 2015

Dans cet entretien, Hugh Roberts livre une analyse distanciée sur l’effervescence politique qui caractérise la scène politique nationale avec la réorganisation opérée par le chef de l’État dans certaines institutions, notamment les services de renseignement.

Liberté : Vous avez été membre de l’International Crisis Group (ICG) pour l’Afrique du Nord. Quel regard portez-vous sur l’Algérie que vous avez eu à visiter à plusieurs reprises et quel constat faites-vous sur le système politique algérien ?
Hugh Roberts : Je dois préciser que je ne fais plus partie de l’ICG. On avait fait deux rapports sur l’Algérie en 2003 et en 2004. En 2003, c’était sur les événements du Printemps noir de la Kabylie et, en 2004, sur la décennie noire, la question de la violence islamiste et les tentatives que faisaient les Algériens de tourner la page avec le projet de réconciliation nationale du président Bouteflika. Bref, on a rendu compte de cela. Mais pour revenir au cœur de votre question, mon point de vue est qu’il y a toute une continuité entre le système politique algérien actuel et les pratiques du Mouvement national historique, du moins sur certains aspects, dans la mesure où il y a des traditions qui se maintiennent, à savoir la prise de décision dans le secret et l’opacité. Il subsiste encore des aspects de la démarche maquisarde dans la manière de gérer le pays.
Évidemment, jusqu’à maintenant, il y a eu le poids et l’influence de l’ANP et des services de renseignement sur les institutions et les gouvernants du pays. Un postulat qui est de plus en plus remis en cause. J’avais publié un article il y a 8 ou 9 ans que j’ai intitulé “Démilitariser l’Algérie”, après que Bouteflika eut réussi à se faire réélire pour un second mandat. Je dois rappeler que le chef de l’état-major de l’époque s’était opposé au second mandat du chef de l’État. Ce fut un tournant : est-ce que l’on assiste à un processus de rééquilibrage de l’élite politique algérienne en faveur de l’aile civile ? Il y a eu un effacement, du moins relatif, du rôle des généraux dans la gestion politique.
Dans mon article, après le départ de Mohamed Lamari, je me suis interrogé sur le départ du chef des services de renseignement. Maintenant que c’est chose faite, ces changements sont faits au profit de qui ? Est-ce qu’on va assister à la mise en place de nouvelles pratiques en ce qui concerne le choix des responsables et de leur provenance ? Est-ce le retour en force des organisations politiques civiles ?
À mon avis, ce n’est pas du tout acquis. La mutation du système politique algérien reste encore difficile à cerner. D’autant plus que, me semble-t-il, depuis un moment, on est en crise de succession. Et cette succession, plutôt triple, est plus problématique, aussi bien à la tête de l’État, de l’armée que des services. Cette donne a grippé le gouvernement algérien. Ceci est un aspect. L’autre aspect, c’est la faiblesse des institutions. Certes, l’ANP est une institution forte, organisée et disciplinée, mais ce n’est pas le cas des autres institutions. Il y a donc tout un travail à faire pour que le pays se dote d’un État performant et légitime aux yeux des Algériens afin de renforcer ces institutions, comme interface formelle. Mais, en Algérie, c’est l’informel qui est hégémonique dans la prise de décision.
Il faut donc que l’armée, tout en restant performante dans son domaine, permette à la classe politique d’assumer ses responsabilités, en rendant les institutions formelles efficaces. C’est un enjeu central, à mon avis.

Pourquoi, à votre avis, le système politique refuse toute évolution ?
Le système évolue, mais est-ce que c’est dans le bon sens ? Pas forcément. Un aspect est déjà là : une question que j’ai posée dans un colloque, il y a 4 ans, sur la légitimité politique. Le Président lui-même avait claironné en 2004 que c’en est fini de la légitimité historique. C’est-à-dire, si ce n’est pas le fait d’avoir participé à la guerre de Libération nationale qui autorise quelqu’un à accéder à un poste de haute responsabilité politique, quels seront dorénavant les critères de légitimation ? De mon point de vue, on assiste, aujourd’hui, à une concurrence entre la légitimation interne, c’est-à-dire, à partir de l’opinion publique nationale, et une légitimation externe, par des partenaires étrangers qui influent la décision politique. Est-ce que les dirigeants sont portés à chercher des appuis à l’extérieur plutôt que d’avoir les soutiens à l’intérieur, monnayant des concessions constitutionnelles ? Encore une fois, je pense que cette question n’est pas encore posée avec suffisamment de clarté dans les débats.

Le président de la République a procédé à la restructuration du DRS, ponctuée par la mise à l’écart d’un certain nombre de généraux, dont Toufik. Ces changements à la hussarde ne participent-ils pas dans la guerre de succession ?
Je préfère parler de factions, puisque les forces en présence ne sont pas des groupes de parenté. Oui, évidemment, il y a eu toute une lutte pour cette question de la succession, “triple” pour ainsi dire, à la Présidence, à la tête l’armée et des services.
Avec le départ du général Mediène, c’est une victoire d’une faction, une victoire provisoire de la Présidence. Il reste donc à savoir comment la succession présidentielle va se faire, au profit de qui et avec quelles perspectives. La question de la succession à la tête de l’état-major reste, elle aussi, posée. Toufik avait l’ambition de jouer un peu l’arbitre, mais qui va arbitrer la succession maintenant ? That’s the question…

À votre avis, l’armée aura-t-elle son mot à dire dans la succession de Bouteflika ?
C’est certain qu’elle aura son mot à dire. Et là se pose la question : comment la Présidence conçoit-elle la succession. J’ai toujours eu du mal à croire qu’il était question d’une succession dans la famille de Bouteflika ; je ne crois pas à une succession à la cubaine. J’ai du mal à croire à ça. Même si certains aspects semblent être réunis, je suppose qu’il y aurait une grande résistance à ce scénario, y compris et peut-être surtout dans le commandement de l’armée. De plus, l’opinion algérienne n’accepterait jamais une succession familiale ; ce n’est pas dans les traditions du pays qui reste imbu du sentiment républicain. Plus que les Égyptiens. L’on se rappelle du débat sur la succession de Hosni Moubarek par son fils Gamal ; on était absolument mobilisé contre cette perspective. L’Algérie n’est pas une société dépolitisée, comme on veut le faire croire ; les Algériens sont capables de réagir. Une succession du frère du Président ne passera pas. Je pense qu’ils sont suffisamment réalistes à la Présidence pour se rendre compte de cela. L’hypothèse la plus plausible est que Bouteflika et son clan puissent vouloir jouer l’arbitre de la succession pour obtenir du prochain pouvoir des assurances de ne pas remettre en cause la gestion d’Abdelaziz Bouteflika. On chercherait donc à sauvegarder les intérêts de la famille du chef de l’État. Mais, comment va-t-on légitimer le prochain président ? Et selon quels critères ?

Que pensez-vous du préalable posé par l’opposition regroupée dans la CLTD sur l’institution d’une commission indépendante chargée de l’organisation des élections, de toutes les élections ?
D’abord, il y a lieu de faire une différence claire entre les soi-disant élections présidentielles et les législatives. À mon avis, il n’y a jamais eu d’élections présidentielles. Ce qu’on appelle élection, c’est une manière de faire adhérer la population à un choix qui a déjà été fait auparavant, y compris l’élection de Zeroual. Chaque mandat de Bouteflika est la conclusion d’un conclave secret des décideurs informels. Et pour légitimer ce choix, on convoque le peuple pour le faire voter. Vous voyez, ce ne sont pas de vraies élections avec le primat du suffrage universel, contrairement aux législatives, même si y a eu aussi truquages. De plus, le choix électoral de la proportionnelle qui fait d’une wilaya une circonscription électorale est discutable, à mon avis.

L’Algérie a été épargnée par le Printemps arabe en 2011. Comment peut-on appréhender l’avenir du pays à court et moyen terme ?
Excepté le cas de la Tunisie, l’expérience du Printemps arabe a tourné au désastre : la Libye, la Syrie et le Yémen se sont retrouvés dans des situations catastrophiques. L’organisation ICG, par exemple, s’est opposée à l’intervention militaire en Libye des puissances occidentales. On avait proposé une autre démarche basée sur la négociation entre le régime de Kadhafi et la rébellion pour arriver à une transition ordonnée et pacifique. J’étais à l’époque directeur de projet pour l’Afrique du Nord au sein de l’ICG. Cette ONG avait vu juste. Mais on n’a pas été écouté, tout comme d’ailleurs l’Union africaine. Pour revenir à l’Algérie, je pense que les Algériens ne voulaient pas que de telles choses se produisent en Algérie, tétanisés qu’ils sont par la violence de la décennie noire. C’est un peu le conservatisme qui a joué là dedans. La situation en Libye et au Sahel a d’ailleurs déteint sur l’Algérie avec ce qui s’est passé à Tiguentourine, aggravant le problème de la sécurité aux frontières et rendant le pays vulnérable sur le plan géopolitique.

La chute des prix du pétrole peut-elle contraindre le pouvoir à plus d’ouverture ?
La dernière fois qu’il y a eu chute des prix en 1986, cela a provoqué une explosion sociale qui a conduit aux événements d’Octobre 1988. Le recul du prix de l’or noir va affecter en premier lieu les jeunes, avec la persistance du chômage. Le pouvoir verra sa marge de manœuvre limitée. Mais, de là à dire que cela va déboucher sur une issue positive, rien n’est moins sûr. De manière générale, dans un contexte de crise socioéconomique, on peut s’attendre à ce que la situation politique prenne un tournant plutôt négatif. La situation peut dégénérer et devenir à nouveau dramatique. À moins que de nouvelles idées se fassent jour et émergent ; ce qui n’est pas le cas présentement.

Vous avez été membre du panel des observateurs étrangers lors des élections législatives de 1997 et de la présidentielle de 1999. Comment avez-vous mené votre travail ?
Je suis venu en 1997, on m’a classé parmi les journalistes étrangers. On nous avait dit qu’on pouvait observer le vote n’importe où, y compris à Tamanrasset, mais à nos propres frais. Moi, je voulais aller en Kabylie, à Bouira et à Tizi Ouzou, ils ont accepté. On m’a accompagné. Même chose en 1999, j’avais le droit d’assister même aux meetings électoraux. Il n’y avait aucune pression sur moi dans la façon de faire mon travail. En revanche, ce que j’ai remarqué, c’est l’usage abusif des bureaux itinérants. Ces stations de vote mobiles sont un élément potentiel de fraude. Le vote spécial des corps constitués posait aussi problème. Depuis, le problème a été en partie résolu, me semble-t-il.

Dernière question, si vous permettez, est-ce qu’on peut envisager à moyen terme une Algérie véritablement démocratique ?
À mon avis, on a quand même intérêt à étudier les expériences des pays dits démocratiques. Je pense à mon pays, la Grande-Bretagne ; c’est un travail de longue haleine à travers toute une série de réformes politiques. Il faut aller par étape et savoir par où commencer. Je pense que c’est difficile pour les Algériens.
On peut le comprendre, on n’a pas vraiment trouvé la bonne voie, même si l’aspiration démocratique est là. On veut certes la démocratie, mais comment y parvenir ? Il ne faut pas oublier, le pays n’a aucune tradition de réforme démocratique, aucune expérience d’une démarche réformiste et graduelle.

Propos recueillis par : Yahia Arkat