Une pétition de députés envoyée à Bouteflika

Une pétition de députés envoyée à Bouteflika

Un salaire de plus de 37 millions et un passeport diplomatique

par Abdelkrim Zerzouri, Le Quotidien d’Oran, 25 décembre 2013

Les députés dans leur majorité revendiquent plus de « dignité », notamment à travers la révision du point indiciaire de leurs salaires, une amélioration des indemnités et l’octroi d’un passeport diplomatique. Ces revendications circulaient depuis un certain temps dans les couloirs de l’hémicycle du boulevard Zighoud-Youcef mais, n’ayant pas trouvé écho positif, les députés ont augmenté la pression en lançant une pétition portant sur les demandes en question, une pétition approuvée par plus de 300 signataires, affirme-t-on. Les parlementaires du FLN et du RND que nous avons pu joindre hier au téléphone confirment cette tendance en étayant leur démarche par de nombreux arguments. Le passeport diplomatique est une exigence qui s’inscrit en droite ligne du « statut de député », soutient-on. Lequel député (sans passeport rouge) est malmené, voire humilié, avec le citoyen lambda dans les aéroports étrangers. Bien sûr, les députés dénoncent avec fermeté ce traitement avilissant subi par nos compatriotes dans les frontières, mais il faut commencer, peut être, par donner de l’importance aux élus du peuple pour commencer à se faire respecter chez les étrangers. Et en matière de salaire et d’indemnités, les signataires de la longue pétition estiment qu’ils sont très loin situés par rapport aux députés des pays voisins. Les parlementaires exigent une hausse consistante de salaire. Depuis l’augmentation de 2008, pour rappel accordée quelques semaines avant l’adoption de la Constitution, laissant croire qu’on est à la veille d’une autre révision du genre, le salaire de base d’un député s’élève à 294 595 DA par mois (un net de près 26 millions de centimes), soit 15 505 points indiciaires à raison de 19 DA par point. « Tous les cadres supérieurs de l’Etat ont bénéficié d’augmentations depuis 2008 et l’on ne devrait pas exclure les députés de cette revalorisation salariale », insistent les concernés. Ils exigent aujourd’hui que le point soit porté à 24 DA afin d’obtenir un salaire de base de 372 120 DA, nous a précisé un député du FLN. En plus d’une série de primes (indemnité complémentaire, primes d’utilisation de téléphone, remboursement des frais de location, frais de secrétariat parlementaire et frais de restauration), qui permettraient de porter le salaire à plus de 40 millions de centimes. « Comment voulez-vous qu’on vive avec 63 000 dinars de prime mensuelle d’hébergement, alors que le prix affiché par l’hôtel Aurassi par exemple atteint les 3 millions/jour ? », s’interroge-t-on. « Si l’état prend en charge nos frais d’hébergement à ce prix pour une douzaine de jours par mois, nous accorde un bureau avec des secrétaires, un véhicule de service, ainsi que d’autres exigences dont la note est réglée par nos soins, on s’arrêtera de revendiquer une augmentation de indemnités », relèvent des députés du parti majoritaire qui est à l’origine de cette initiative (pétition). Quoique l’on précise que tous les députés, toutes tendances politiques confondues, adhèrent au principe des revendications soumises au président de l’APN et au président de la République. « La pétition fait consensus au sein de l’APN, ce ne sont pas uniquement des exigences d’un parti en particulier », soutiennent des parlementaires du FLN. Ces derniers n’ont pas manqué de souligner qu’ils sont indignés par la campagne de médiatisation des revendications des députés, « pourquoi on ne le fait pas avec les ambassadeurs, qui touchent eux au strict minimum 13 000 euros, ou encore les ministres et autres PDG et cadres supérieurs de l’Etat ? » En tout cas, rappellent les parlementaires, « nous revendiquons le droit du député pour ce mandat et pour les prochains. Mais, pour ce qui est de l’adhésion de l’ensemble des députés à la pétition en question, comme le soutiennent ses initiateurs, on relève la position contradictoire du FFS, ainsi que celle supposée d’autres partis de l’opposition que nous n’avons pas pu joindre hier et qui constituent une minorité au sein de l’APN, les 162 députés qui manquent sur le listing de la pétition, en quelque sorte. Le FFS, par la voix de son chef du groupe parlementaire, M. C. Bouaïche, a désavoué, hier, la démarche en question et nié toute participation de députés de son parti à cette pétition. « L’assemblée est diabolisée aux yeux de l’opinion et il n’en faut pas plus pour ternir davantage l’image du député. Et puis, sérieusement, il y a d’autres problèmes à aborder, plus importants que le passeport diplomatique ou autres indemnités, comme par exemple la commission d’enquête que nous avons demandé pour faire la lumière sur les tristes évènements de Ghardaïa et qui reste sans suite jusqu’à aujourd’hui », estime notre interlocuteur. Ajoutant dans ce sillage que « le député serait plus avisé de demander plus de prérogatives au lieu de s’intéresser à des questions d’ordre matériel, plus grave encore à travers une pétition ! ».


Une demande surréaliste dans un contexte surréaliste

Les députés de la «majorité» marchandent-ils avec le pouvoir ?

par Salem Ferdi

Au moins 220 députés -certains parlent de 300- ont bien signé une pétition réclamant la révision de la prime de logement, du point indiciaire, de la retraite pour les députés qui exercent une activité professionnelle et, last but not least, un passeport diplomatique. Ce sont les députés du pouvoir, FLN, RND et TAJ, qui ont le plus apposé leur signature à ces demandes. Des revendications liées à l’impératif de préserver leur « dignité » de haut-cadres de l’Etat, ainsi que l’affirment certains d’entre eux. Les députés de l’opposition, comme ceux du FFS, tiennent d’ailleurs fortement à se démarquer de ces demandes. «On revendique des pouvoirs pour le parlement et non des primes et des passeports diplomatiques », explique l’un deux. En tout cas, selon nos sources, le bureau du parlement a signifié aux initiateurs de la pétition qu’elle n’est pas la bienvenue. Il semble donc que la pétition ne risque pas d’avoir des lendemains. Mais pourquoi les députés de la «majorité» se sont-ils sentis en mesure de faire de telles demandes qui, c’est une évidence, ne risquent pas d’améliorer l’image qu’ont les Algériens du travail des parlementaires ? Certains l’expliquent par un marchandage : les députés faisant savoir qu’ils avaliseront la révision constitutionnelle annoncée en contrepartie de ces « concessions » sur leur statut. Mais la question de la révision constitutionnelle semble avoir été définitivement décalée à l’après-présidentielle, les députés pétitionnaires n’ont pas vraiment quelque chose à marchander.

Chiche !

C’est plutôt une affaire de « climat », explique un connaisseur, les «députés ne sont pas mieux informés que les journalistes. Ils baignent dans un halo de rumeurs et de spéculations qui les poussent à « croire » qu’ils peuvent élever des demandes qui seront « comprises au vol » par le pouvoir politique. Un député de l’opposition retourne d’ailleurs la question de manière piquante : « Supposons que le gouvernement dise brutalement «niet » à ces députés-pétitionnaires, pas d’augmentation de salaires, pas de primes… Vous croyez qu’ils ne lèveront pas la main pour approuver la révision constitutionnelle qui leur sera soumise ? ». Bref, quelles que soient les propositions du pouvoir en matière de révision constitutionnelle, qu’elle ait lieu avant la présidentielle (très improbable) ou après, les traditionnels leveurs de mains… les lèveront. L’hypothèse d’une « fronde » ou d’un « marchandage » – qui suppose au moins qu’on est prêt à engager un bras de fer- est totalement inenvisageable au regard de la pratique de ces députés.

Comment dès lors expliquer cette initiative des députés ? Une tendance, pas nouvelle, à « prendre sa part » de rente sans se soucier des dégâts que cela peut causer à leur image au sein de l’opinion ? Après tout, les députés du gouvernement ont surtout le souci d’être bien vu par le gouvernement, l’opinion est largement secondaire. Une autre explication de cette « pétition » sera l’effet chez ces parlementaires de la situation de surréalisme politique qui règne en Algérie à quelques mois de la présidentielle. Les députés du FLN, du RND et de TAJ auront ainsi décidé d’apporter leur contribution à ce surréalisme politique où tout n’est pas qu’une rumeur immobile. Quand des députés d’un parlement dépouillé de ses prérogatives parlent de sous et de passeports diplomatiques… on y baigne totalement. L’un des rares effets – et c’est peut-être le vrai message subliminal – de cette initiative est d’accentuer le discrédit de la politique.