Abdesselam Ali Rachedi: «L’effondrement du régime me paraît inévitable»

Abdesselam Ali Rachedi. Ancien ministre

«L’effondrement du régime me paraît inévitable»

El Watan, 12 décembre 2015

Aux voix qui alertent sur les dangers de l’immobilisme, la réponse du pouvoir «devient de plus en plus autiste et s’enferme dans un statu quo mortel pour le pays», regrette Abdesselam Ali Rachedi. Commentant la récente sortie médiatique de l’ex-patron du DRS, M.Rachedi estime que «le général Toufik n’a réagi que parce qu’il s’est senti lui-même visé». L’ancien dirigeant du FFS rappelle tout de même qu’il est «faux de croire que le DRS a disparu avec la mise à la retraite de son chef».

– Commençons par la lettre de l’ex-directeur du renseignement et de la sécurité (DRS), le général Toufik ; quel commentaire vous inspire-t-elle ?

On croit rêver ! Voilà un homme qui a été invisible et inaudible pendant plus d’un quart de siècle, tout en détenant un pouvoir considérable et incontrôlé, qui rend publique une lettre destinée à disculper l’un de ses hommes. Il est probable que le général Hassan soit effectivement victime d’une cabale, mais ce n’est certainement pas le premier à subir ce sort au sein de la grande muette. Sans parler des milliers de civils, cadres ou simples citoyens victimes de l’arbitraire et pour lesquels le général Toufik n’est pas intervenu. Finalement, on se rend compte que le général Toufik n’a réagi que parce qu’il s’est senti lui-même visé. De plus, on ne sait pas à qui la lettre est adressée. Au chef de l’Etat ? Au chef d’état-major ?

Mais la lettre ayant été rendue publique, on devine que c’est pour prendre à témoin l’opinion publique ? Sauf qu’il n’y a pas d’opinion publique dans un pays où toute vie politique a été depuis longtemps éteinte ? De toute manière, l’on sait bien que dans le type de pouvoir qui régente notre pays, les forts du moment ont pour principe de ne jamais céder. Nous sommes encore une fois en présence d’un énième épisode de la lutte de clans et cela ne nécessite pas plus de commentaires.

– Les équilibres au sein du pouvoir, notamment dans son versant militaire, sont-ils rompus ? Serait-ce sans conséquences ?

Il n’y a rien à craindre de ce côté-là. Le régime algérien repose sur des constantes que tout le monde connaît et sur lesquelles il n’y a pas lieu de revenir ici. Pour le reste, il s’adapte, en fonction des circonstances, de manière à pérenniser le système. D’ailleurs, ça a toujours été le rôle des Services de veiller à ce que les équilibres essentiels soient préservés.

Quelle que soit la violence de la lutte de clans, elle n’atteint jamais un niveau qui mettrait le système en péril. Sauf que, plus d’un demi-siècle après l’indépendance, la caste issue de la lutte de Libération et qui a confisqué le pouvoir à son seul profit est d’un âge très avancé et court à sa fin. De plus, cette caste a délibérément empêché l’apparition d’une relève, y compris dans ses propres rangs.

– Avec la mise à la retraite du général Toufik laissant derrière lui un DRS «réduit», les deux pôles du pouvoir, «état-major et Présidence», vont-ils faire bon ménage, ou la cohabitation ne va pas trop durer ?

Il est faux de croire que le DRS a disparu avec la mise à la retraite de son chef. Comme la Sécurité militaire (SM) a survécu au limogeage de Kasdi Merbah, le DRS survivra au départ du général Toufik. Le pouvoir algérien a toujours été structuré autour de trois pôles : Présidence, état-major et DRS. A l’arrivée de Bouteflika, le pôle le plus influent était l’état-major, incarné à l’époque par feu Mohamed Lamari.

Puis le DRS, qui avait pris une importance considérable à la faveur de la lutte antiterroriste, devint prépondérant au point de devenir un Etat dans l’Etat. Il est donc naturel qu’aujourd’hui il perde de l’influence et qu’il retrouve la place qui était la sienne au sein de l’ANP et sous la tutelle du ministre de la Défense. Les Services, et surtout la police politique, sont indispensables à la survie du régime et le régime n’est pas fou au point de scier la branche sur laquelle il est assis. Quant à savoir si l’état-major et la Présidence font bon ménage, la question ne se pose pas aujourd’hui.

– Le pays vit une situation inédite — un chef de l’Etat effacé, une guerre ouverte entre les différents groupes influents — qui coïncide avec une crise économique évidente. Le risque d’effondrement est fortement redouté, est-ce votre avis ?

Effondrement de quoi ? Si c’est celui du régime, cela me paraît inévitable, au vu de l’âge très avancé des principaux dirigeants, la plupart issus de la Guerre de Libération. Depuis plusieurs années, les voix ne manquent pas pour alerter sur les dangers de l’immobilisme. En réponse, le pouvoir devient de plus en plus autiste et s’enferme dans un statu quo mortel pour le pays. On a même eu recours à un scénario hollywoodien pour instaurer un invraisemblable 4e mandat ! Vous dites que le chef de l’Etat est effacé. Médiatiquement, oui. Mais en pratique, il s’acquitte de ce qui est attendu de lui. De plus, les décideurs militaires sont toujours là pour veiller au grain.

– Vous étiez l’un des premiers à prévenir une «impasse budgétaire inéluctable», et voilà que nous y sommes. La loi de finances 2016 apporte-t-elle des réponses nécessaires à la crise ?

Effectivement, j’avais attiré l’attention, dès 2012, sur le risque d’une impasse budgétaire, et ce, au moment où le baril de pétrole était au plus haut. J’avais notamment développé mon point de vue dans un entretien avec El Watan, le 16 mai 2013. Sous Bouteflika, les finances publiques avaient pris une trajectoire non soutenable du fait que les dépenses augmentaient beaucoup plus vite que les recettes, et ce, en dépit d’une embellie pétrolière exceptionnelle. Inévitablement, les dépenses finiraient par dépasser les recettes avec l’apparition d’un déficit de plus en plus important. Normalement, les recettes proviennent des impôts sur l’activité économique. Or, chez nous, elles dépendent à 80% des revenus des hydrocarbures.

Quant aux dépenses, une grande partie est dilapidée dans l’entretien d’une clientèle nombreuse et insatiable et à l’achat de la paix sociale, au lieu d’être utilisée dans l’investissement productif, seul créateur de richesses et d’emplois. La chute récente du prix du baril n’a fait que rendre plus visible l’inexistence d’une économie productive et révélé l’irresponsabilité des gouvernants dans la propension à la dépense. Devant cette situation, le pouvoir a eu recours à une solution de facilité par la dévaluation du dinar, faisant donc payer aux citoyens les conséquences de son incurie.

La loi des finances 2016 n’a pas apporté de réponses à la hauteur des enjeux. A titre d’exemple, les nouvelles taxes rapporteront moins de 100 milliards de dinars pour un déficit prévisionnel de 2000 milliards de dinars. En réalité, il n’y a pas de solution dans le cadre du régime actuel car il faudrait une remise en cause de tous ses fondements. A titre d’exemple, peut-on encore accepter que le budget des anciens moudjahidine soit de 248 milliards de dinars, lorsque l’on sait que 90% d’entre eux sont des faux ?

– Une partie de la classe politique vilipende ce qu’elle appelle «une oligarchie qui s’empare des segments des pouvoirs politique et économique». Les «affairistes» sont–ils en passe de devenir un nouveau pôle du pouvoir ?

Je ne crois pas qu’il existe une classe politique au sens que la sociologie politique donne à ce terme. Je ne crois pas non plus qu’il existe une oligarchie dans le sens où une poignée de gens détiennent le pouvoir du fait de leur richesse. Le problème est beaucoup plus simple. Il s’agit d’un phénomène de corruption qui a pris une certaine ampleur. Il y a des gens qui se sont enrichis en raison de leur proximité avec le pouvoir et non du fait de leur qualité d’entrepreneur. Ils n’ont d’avenir que dans leur collusion avec le régime. Depuis toujours on sait que la corruption est l’une des constantes du régime.

– Sommes-nous en présence d’une mutation à l’intérieur du système avec l’émergence de nouveaux acteurs ?

Le système est à bout de souffle et même totalement obsolète. Il ne peut plus, ni subir de mutation ni voir l’émergence en son sein de nouveaux acteurs. Qui dit acteurs, dit base sociale. Quelle pourrait être la base sociale de ces soi-disant nouveaux acteurs ? Ou alors, s’agit-il encore du fantasme de l’oligarchie ?

Bio express

Professeur de médecine, ancien recteur de la Faculté de médecine, avant d’être nommé dans le gouvernement de Mouloud Hamrouche au poste de ministre délégué aux Universités.

Abdessalem Ali Rachid a rejoint le Front des forces socialistes (FFS) au lendemain de l’ouverture démocratique et au sein duquel il avait occupé des postes dirigeants, avant de le quitter en 1999. Député d’Alger durant la législature 1997-2002. Il lance le parti «Alternative» auquel le ministère de l’Intérieur a refusé d’accorder l’agrément.

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