Les clans forcés à la trêve ?

Après un mois de guerre ouverte entre les alliés du Président

Les clans forcés à la trêve ?

Liberté, 26 janvier 2018

La question qui se pose est de savoir s’il s’agit d’une trêve durable et définitive ou alors juste d’un armistice momentané.

Il y a quelques jours encore, les forces agissantes au sein du pouvoir se livraient la guerre avec une agressivité peu commune. Les alliés, scindés en factions, étaient à la manœuvre dans le “grand bateau”, ou alors dans la “grande galère de la majorité qui est très large” pour ainsi reprendre les nuances faites par Ahmed Ouyahia, lorsqu’il répondait à la question de savoir s’il y avait “des clans au pouvoir”. Ce jour-là, samedi 21 janvier 2018, le secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND), et néanmoins Premier ministre, Ahmed Ouyahia, donnait une conférence de presse au siège de son parti, à Ben Aknoun, à Alger. Il était venu, certes, apporter des éclaircissements sur bon nombre de questions, mais surtout annoncer une “trêve politique”. “Je le reconfirme et, dorénavant, vous n’entendrez que cela : nous n’engagerons plus aucune prise de bec avec le FLN. Des instructions très claires ont été données dans ce sens à mes collègues du bureau national, à commencer par le porte-parole du parti. Le FLN est un partenaire stratégique”, avait-il soutenu. Pendant presque un mois, soit depuis la tripartite du 23 décembre de l’année écoulée, les attaques, souvent frontales, menées par le Front de libération nationale et son secrétaire général, Djamel Ould Abbes, pleuvaient sans répit sur sa personne. La signature d’un pacte de partenariat public-privé entre le gouvernement, la Centrale syndicale (UGTA), le Forum des chefs d’entreprise (FCE) et la Confédération du patronat algérien (CAP), a valu à Ahmed Ouyahia un lynchage en public. C’est à croire qu’il n’agissait pas sous l’autorité du président de la République. Djamel Ould Abbes, qui revisitait le contenu de la tripartite “officielle”, avec le même partenaire économique et social, au siège de son parti le FLN, le 3 janvier 2018, à Hydra, le suggérait à plus d’un titre. À travers le porte-parole de son parti, et de manière plutôt officieuse, Ahmed Ouyahia organisait sa propre défense, en sa qualité de Premier ministre. C’est alors que les échanges d’amabilités s’élargissent pour atteindre d’autres cercles, notamment celui de l’ancien ministre de l’Énergie, le “citoyen” et “ingrat” Chakib Khelil. Lorsqu’Ahmed Ouyahia était venu solder ses comptes avec celui-ci, et fermer “la parenthèse” des hostilités avec l’ex-parti-unique, le feu avait déjà suffisamment pris dans la maison de l’entourage présidentiel. Et rien n’indiquait qu’un incendie d’une telle ampleur allait pouvoir être maîtrisé. Parce que s’il y a lieu de le rappeler, une tripartite parallèle a été organisée. Des décisions prises lors d’un Conseil des ministres ont été remises en cause et contrariées, allant jusqu’à freiner, voire mettre en péril le fonctionnement de l’Exécutif.
Un communiqué signé par le secrétaire général de la présidence de la République, et néanmoins cadre du FLN, Haba El-Okbi, est venu annuler des décisions prises par le Conseil participatif de l’État (CPE), présidé par Ahmed Ouyahia, dans le cadre du partenariat public-privé (PPP). Et enfin, une “source autorisée”, citée par l’agence de presse officielle (APS), intervenait pour mettre le Premier ministre à l’abri de la polémique, de l’aveu d’Ahmed Ouyahia lui-même, d’ailleurs.

“En tant que système, le pouvoir est organisé” !

La situation était donc allée pour s’exacerber. Et même l’opposition, d’ordinaire très prompte à saisir les clivages au sein du pouvoir, pour souligner la nature clanique qui caractérise la gestion des affaires de l’État, s’est positionnée de manière à demeurer le plus loin possible de la tempête qui s’abattait sur le “grand bateau” du régime. Le parti islamiste, le Mouvement pour la société et pour la paix (MSP), qui avait pris très au sérieux cette crise clanique, est allé jusqu’à suggérer à Ahmed Ouyahia et à Djamel Ould Abbes de trouver un terrain d’entente, de peur que le feu ne gagne d’autres sphères et ne vienne se répandre dans la société. Le secrétaire général du RND, qui admettait que la partie entre lui et ses détracteurs commençait à se disputer “hors-jeu”, donc en dehors des limites que le système s’impose, avait d’ailleurs remercié le chef du MSP, Abderrezak Makri, pour son “conseil d’ami”. Parce que sur le front social, en réalité, la seule et véritable hantise du pouvoir, la moindre étincelle peut prendre en les circonstances actuelles.
En attestent les grèves qui commencent à toucher, graduellement, tous les paliers (santé, éducation, enseignement supérieur, transport aérien…), les rassemblements et les marches improvisées dans plusieurs régions du pays. Mais comme “en tant que système, le pouvoir est organisé”, et c’est Ahmed Ouyahia qui le disait ce samedi, le régime est toujours disposé à se serrer les coudes lorsqu’il y a péril sur sa pérennité. Quelle que soit leur puissance, les clans au pouvoir ne pouvant, en effet, survivre à la chute du régime. Maintenant que le Premier ministre – qui semble bien s’accommoder — ne décide pas seul, du moins le dernier mot ne lui revient pas, s’agissant de l’ouverture du capital des entreprises publiques au privé, le FLN et Djamel Ould Abbes calment aussi le jeu.
La crainte de voir Ahmed Ouyahia mettre de son côté les oligarques pour un éventuel retour d’ascenseur s’il venait à se présenter à la présidentielle de 2019, est pour le moment dissipée. Reste à savoir, maintenant, pendant combien de temps sera respectée cette “trêve politique”.

Mehdi Mehenni