Bilan politique avril 1999/avril 2013

Bilan politique avril 1999/avril 2013

La consécration du fait du prince

El Watan, 9 avril 2013

Le bilan politique de quatorze années de gouvernance consacre un net recul sur les acquis démocratiques de 1989.

Abdelaziz Bouteflika est depuis ce jour le président qui a cumulé le plus grand nombre d’années à la tête de la République algérienne. Quatre années nous séparent du 9 avril 2009 où il est proclamé pour la troisième fois consécutive président de la République et quatorze années sont passées depuis ce jour d’avril 1999 où il fut placé à la tête de l’Etat. Bouteflika continue actuellement, et à la faveur d’un troisième mandat qu’il a obtenu grâce à une révision imposée de la Constitution en 2008, de mener à terme ce mandat qui prendra officiellement fin en avril 2014. Il est donc le premier magistrat du pays et ministre de la Défense nationale qui enregistre le plus de longévité à ces postes, bien plus que ne furent, même malgré eux, Houari Boumediène et Chadli Bendjedid (mandat de13 ans chacun), des présidents pourtant installés au temps du parti unique. L’ère de Bouteflika n’a donc de «libérale» que le nom, il fait autant que ses prédécesseurs et «exige» des plébiscites à la Naegelen. Plus encore qu’une mandature présidentielle, Bouteflika a participé à la conception du système politique en 1962, c’est-à-dire qu’il est du système et pour le système. Quatorze années de règne, quatorze années d’orchestration d’un jeu clanique aux relents passéistes. Le bilan politique de Bouteflika à la tête de l’Etat traduit en termes de nombre d’années et de méthode de gouvernance la dérive d’un système qui tend à s’imposer à contre-courant de l’histoire.

Répression dans le sang des manifestations des jeunes du printemps noir, promulgation de lois liberticides consacrant la fermeture du champ politique et médiatique, atteintes successives et marquées aux libertés individuelles et collectives, consécration de la règle de l’impunité, interdictions de l’espace public aux rassemblements et manifestations pacifiques, mesures restrictives à l’exercice syndical et associatif, dynamitage des formations politiques et surexploitation des organisations de masse. Le bilan politique de quatorze années de gouvernance consacre, sans conteste, un net recul sur les acquis démocratiques de 1989. Comme si les pendules de l’horloge Algérie ont pris la marche à reculons, un retour graduel aux méthodes de l’ère prétorienne de 1962 et 1965 est opéré. L’image d’un président omnipotent est distillée par les médias d’Etat devenus des instruments de propagande officielle au service du Chef de l’heure. Les institutions officielles ne sont plus que le reflet de sa volonté, tout est fait sous le contrôle du Chef. Le deal armée-Bouteflika a tôt fait de mettre en place une monarchie déguisée, où l’intérêt des clans prime sur celui du pays. Les fanfaronnades sur le retour de l’Algérie sur la scène internationale ne font plus recette.

La diplomatie du plus grand pays d’Afrique n’a cessé d’accuser, au fil de ces dernières années, humiliations et camouflets. Les feuilletons de scandales financiers ont ôté quant à eux le voile sur un mode de gestion catastrophique des deniers publics. La corruption coule dans les veines du système et sa clientèle, transformant le pays en un énorme objet de transactions douteuses. Jamais l’Algérie n’a été aussi riche, pourtant jamais elle n’a autant semé le désespoir chez sa population. Des milliers d’Algériens s’essayent à de fatales évasions en mer, d’autres au suicide, alors que certains se livrent aux immolations. L’Algérie cumule des classements désastreux dans différents rapports mondiaux.

De pays autoritaire à agresseur des libertés et des droits, en passant par pays du mal-vivre, l’Algérie est réduite par le fait d’une mauvaise gouvernance à côtoyer les derniers pays de la planète. Alors que l’on parle d’alternance et d’espoir démocratique dans les quatre coins du monde, l’Algérie célèbre aujourd’hui quatorze années du règne d’un seul président.
Un Président qui apparaît et parle de moins en moins et pourtant pour qui certains s’activent à préparer le terrain pour un autre mandat ou participent en tout cas à faire accréditer l’idée que c’est toujours la logique du clan qui déterminera qui sera le prochain prince.

Nadjia Bouaricha


L’homme, le visage et le poids de l’âge

Le visage exprime beaucoup de choses. Comme le président Abdelaziz Bouteflika, 76 ans, ne parle presque plus, les traits de son visage «écrivent» les messages.

Avec les étrangers qu’il reçoit en audience dans des salons souvent fleuris et où des assiettes de petits fours sont déposées sur de belles tables, le chef de l’Etat est un homme souriant. Sourire large. Suffisamment large pour qu’il ne soit pas raté par les caméras. Bouteflika veut qu’on voie bien cette image. Le sourire présidentiel disparaît lorsque le locataire d’El Mouradia a en face de lui des interlocuteurs algériens, locaux. Pas de besoin d’amabilités. Une sévérité tactique ? Depuis 1999, date de son retour au pouvoir à Alger après «une longue traversée du désert», l’homme adopte la même attitude. A l’aéroport, devant les militaires qui le saluent lors de ses départs ou ses arrivées, Abdelaziz Bouteflika a le visage fermé, les yeux grands ouverts et le regard déterminé, froid. Manière de suggérer peut-être qu’il est le chef suprême des forces armées, chef des chefs.

L’histoire ne l’oublie pas : Bouteflika, alors jeune ministre, fut membre du Conseil de la Révolution, sorti des entrailles de la nuit après le coup d’Etat militaire contre Ahmed Ben Bella en juin 1965. Bouteflika fut pendant longtemps ministre des Affaires étrangères d’un colonel devenu président sous pseudonyme, Houari Boumediène. Boumediène avait lui aussi le regard faussement sévère. Face aux Algériens. Surtout. Bouteflika, qui aime les habits sombres gris-bleu-noir, est adepte du secret. Depuis son arrivée au Palais blanc d’El Mouradia, il ne s’est jamais adressé aux journalistes directement. Pas de conférence de presse. Aucune, sauf celle ayant suivi son élection en avril 1999, après le retrait des autres candidats. Pas d’interviews de vive voix avec la presse algérienne. Pas de débats ouverts et transparents sur les sujets qui agitent la nation. Tous les rapports remis par les différentes commissions qu’il avait installées (réformes de l’Etat, de l’école et de la justice) n’ont pas été publiés par la présidence de la République.

Les rapports de la Commission officielle des droits de l’homme que dirige l’avocat Farouk Ksentini sont également maintenus en secret, classés dans les archives sans être lus par les Algériens. Héritage des temps anciens ? Possible. Bouteflika n’a pas écrit de livres, pas de mémoires… On ne sait presque rien sur sa vie antérieure. L’histoire officielle a retenu sa carrière politique en tant que ministre des Affaires étrangères et son engagement au Mali pour le compte de la guerre de Libération nationale. L’homme, qui adorait les bains de foule dans ses déplacements à l’intérieur du pays lors de ses deux précédents mandats, saluait toujours de la même manière : la main droite ouverte levée. Et quand la foule est nombreuse dans une salle, il lève les deux bras. Sinon, il met les deux mains sur le cœur pour intensifier le salut. Cela ressemble presque à un rituel.

Chaque fête de l’Aïd, El Adha ou El Fitr, Bouteflika répète les mêmes gestes, fait la prière dans la même mosquée algéroise, assis de la même manière… Il échange les salutations de l’Aïd de la même façon aussi. Adore-t-il se répéter ? On ne le sait pas. N’aime-t-il pas le changement ? On ne le sait pas aussi même si le président de la République ne s’est pas privé de changer le gouvernement au moins huit fois en treize ans. Ses ennuis de santé ont obligé l’homme à parler moins, à se déplacer moins et à communiquer par messages et lettres lus à sa place. La candidature pour un quatrième mandat obligera-t-il Bouteflika à montrer un autre visage ? Ou continuera-t-il sur la même voie ? Autant Bouteflika est prévisible, autant est-il versatile. C’est, paraît-il, une caractéristique des natifs sous le signe des Poissons. Mars est le mois du soleil et de la pluie. Et le vent !

Fayçal Métaoui


 

Quatorze ans de gabegie et de ratages économiques

Les efforts consentis durant ces quatorze dernières années dans le rattrapage en équipements et infrastructures de base, à coups de renfort d’argent public, peuvent-ils suffire à justifier un bilan économique bien terne du président en exercice ?

Assurément pas. Car malgré l’indéniable bonne tenue des indicateurs macroéconomiques et le confortable pouvoir d’achat extérieur, dont jouit désormais l’Algérie, l’ère Bouteflika aura surtout été celle des dilapidations en tous genres et des rendez-vous ratés avec le développement. Point de relance de l’investissement productif, nulles prémices de réindustrialisation, aucune perspective de diversification de l’économie nationale et guère de conditions propices à l’instauration d’une croissance tirée, non plus par la ressource pétrolière, mais par le marché et l’entrprise. Le pays vit ainsi une crise d’investissement productif sans précédent. A peine une part de deux points de pourcentage du produit intérieur brut (PIB) est consacrée à l’investissement dans l’industrie et les services modernes. La productivité et la compétitivité intérieure tendent tellement à s’annihiler que la facture d’importation ne cesse d’enfler, atteignant déjà le seuil critique des 50 milliards de dollars. Face au mal de l’inflation, dont le niveau a frôlé les 9% en 2012, l’Exécutif ne propose nul remède pour atténuer l’effet d’érosion qu’exerce la flambée des prix sur les derniers rattrapages salariaux consentis.

Pis encore, l’on se contente de tergiverser sur l’origine monétaire ou non de cette inflation, alors que les pratiques spéculatives semblent s’ériger de plus en plus en principal mécanisme de régulation du marché domestique. Durant cette dernière décennie, faut-il se rendre à l’évidence, les logiques rentières, que favorise le pouvoir en place dans sa gestion de la chose économique, a ouvert la voie à toutes sortes de dérives, de fraude et de gabegie, sous le couvert de programmes massifs d’équipements publics et de dispositifs de soutien destinés à entretenir une paix sociale, qui reste, somme toute, fragile.

Même avec un taux de chômage global ramené à 10%, celui des jeunes, soit la frange prédominante de la population, caracole encore à un niveau alarmant de plus de 21%, comme ne cesse de le mettre en évidence le Fond monétaire international (FMI). Entre-temps, la mise en œuvre de plans d’investissements publics, massivement budgétivores et inaptes à générer une croissance durable, donne inexorablement lieu à de fortes réévaluations financières, synonymes, bien entendu, d’allocations inconsidérées de ressources publiques, sinon de dilapidation et de détournement de l’argent de la collectivité nationale. Rien que pour le quinquennat 2005-2009, les réévaluations opérées sur des autorisations de programmes publics ont été de l’ordre de 40%, soit un surcoût global de 1050 milliards de dinars par rapport aux coûts prévus initialement, selon l’évaluation toute officielle de la Caisse nationale d’équipement pour le développement (CNED), relevant du ministère des Finances.

Aux côtés d’arguments officiels prétextant de pardonnables défaillances techniques, comme principale origine de ces fortes réévaluations, il y a assurément lieu d’évoquer des cas de pratiques criminelles de dilapidation d’argent public.
Du scandale de l’autoroute Est-Ouest au feuilleton d’épouvante de l’affaire Sonatrach, force est en définitive de souligner que l’ère Bouteflika a été jalonnée, jusque-là, d’autant de ratages économiques que d’épisodes de gabegie et de corruption.

Akli Rezouali