Ahmed Benbitour, candidat à la présidentielle

Ahmed Benbitour, candidat à la présidentielle

Une voix sereine dans l’arène

El Watan, 9 janvier 2014

Moi Président, je briguerais un seul mandat, je vais instaurer un véritable Etat démocratique consacrant la citoyenneté et la liberté et où le principe de la méritocratie sera au cœur du système.

Les combats perdus d’avance sont ceux que l’on ne mène pas. Ahmed Benbitour fait sienne cette maxime dans sa bataille pour la conquête de la présidence de la République tout en ayant conscience de la difficulté du combat. En Algérie, le jeu politique est hermétiquement fermé et l’élection présidentielle se décide dans les cercles étroits de la «république». Pouvoir renverser cette logique implacable relève du miracle en l’état actuel des choses. «Ce n’est pas une fatalité», tempête le premier chef de gouvernement de Bouteflika… Portrait d’un outsider.

Il aurait pu voir son étoile continuer à briller au sein de l’appareil de l’Etat, s’il n’avait pas brusquement rompu avec Bouteflika huit mois seulement après sa nomination au poste de chef de gouvernement. Après une longue et sereine carrière au sein des rouages de l’Etat dont le poste culminant était celui de patron de l’Exécutif, l’enfant de Metlili (Ghardaïa) décide de quitter le navire de Bouteflika avec fracas. La cohabitation étant devenue intenable, Ahmed Benbitour s’oppose à la méthode du nouveau Président et démissionne le 26 août 2006. Il marque un coup politique retentissant, tant les démissions sont rares parmi le personnel au pouvoir et surtout que cette rupture intervient sous le règne d’un Bouteflika conquérant. Un coup dont il continue encore à glaner les retombées politiques.
C’est l’homme qui a dit : «Non.» Rare. Ce n’est pas la première fois qu’il renverse la table. Lors des événements d’Octobre 1988, il démissionne du poste de directeur des études et de la prévision au ministère des Finances. Il a refusé d’entrer dans le premier gouvernement de Ghozali.

Voué aux gémonies, et certains observateurs vont jusqu’à dire qu’avec ce geste, Benbitour venait de signer son arrêt de mort politique. Un acte suicidaire. Mais qu’à cela ne tienne, libéré des contraintes qu’exigeaient ses fonctions antérieures, Ahmed Benbitour retrouve sa liberté de parole et surtout d’action. Sa cote de popularité explose et gagne en crédibilité aux yeux d’une opinion publique habituée à des dirigeants béni-oui-oui. Son divorce d’avec le pouvoir réveille toute l’énergie qui sommeillait en lui, longtemps étouffée par le long compagnonnage avec les différentes équipes aux commandes des affaires.
«Après une longue carrière au sein des rouages de l’Etat, je suis arrivé à une conclusion cruelle : le pays part à la dérive. Ce processus s’est aggravé durant la décennie écoulée. Il présentait les caractéristiques de la défaillance. Entre 2011 et 2012 il est passé à l’état de la déliquescence», épingle celui qui était, au milieu des années 1970, professeur à l’Institut national de la planification et des statistiques d’Alger. «Ignorance institutionnalisée, corruption généralisée, un nombre restreint d’individus prennent des décisions en lieu et place d’institutions habilitées, culte de la personnalité et émiettement des centres du pouvoir», sont autant d’indicateurs qui mènent à la dérive. Une sentence qui crucifie le règne de Bouteflika. D’où l’urgence, pour lui, de changer radicalement tout le système de gouvernance.

Parti informel

Si d’emblée il balaye l’idée de créer un parti politique, il s’engage tout de même et à sa manière, à l’âge de 54 ans, dans le combat politique autrement. Sauver la nation de l’effondrement ! Fort de son expérience, notamment en matière économique, Ahmed Benbitour se fraye une place dans le paysage politique. Il intervient régulièrement dans les débats publics en injectant de nouvelles idées et en mettant à profit les nouvelles technologies de communication. Il investit les réseaux sociaux pour diffuser ses opinions politiques, faire connaître ses positions et surtout pour élargir son «cercle d’initiative citoyenne pour le changement» et rallier beaucoup de fidèles à sa cause. Une démarche à long terme dont l’objectif a été de partir à la conquête de la citadelle imprenable au moment opportun. Depuis une année, une équipe de travail est mise en place avec des cellules locales au niveau de chaque wilaya et de daïra : des cercles citoyens de soutien au programme du changement. «Nous avons installé des groupes de travail restreints au niveau local qui se réunissent et travaillent de manière régulière sur des dossiers en essayant de les adapter à la réalité du terrain. Il y a une interaction entre la base et le sommet.»

Une sorte de parti politique informel. Ses partisans viennent d’extractions sociales diverses. Ils sont des cadres gestionnaires, des universitaires et des personnalités d’appui avec une caution morale. Un commando prêt à mouiller sa chemise. L’insurrection, qui a secoué nombre de pays arabes début 2011, renversant sur son passage des tyrans au pouvoir depuis des décennies, était ce moment favorable pour lui de révéler son ambition. Partir à la conquête du pouvoir. «2011 a été un moment de basculement où les populations ont occupé le centre et ont été capables de faire partir les dirigeants. Cependant l’absence de programme et de leadership a fait que la transition dans ces pays patine encore. En Algérie il est dans l’intérêt du pouvoir de partir pacifiquement, mais il nous faut un programme, un leader et une mobilisation citoyenne», préconise le candidat Benbitour. Pour lui, l’élection présidentielle d’avril 2014 constitue ce moment historique pour réaliser le changement. Un tournant à ne pas rater.

Programme de transition

Ni libéral ni socialiste. Ahmed Benbitour se définit comme un homme pragmatique s’inspirant des expériences réelles, échappant ainsi aux «dogmes doctrinaux». Il milite pour un Etat régulateur qui définit les règles de fonctionnement, mais pas un Etat producteur. S’appuyant sur l’économique, un de ses points forts, Benbitour inscrit dans son programme l’urgence de sortir de l’économie de la rente et de la prédation pour mettre en place une économie de production qui s’appuie essentiellement sur le privé national. Il s’engage à créer «un million de PME et PMI avec la mise en place de 15 pôles régionaux de production soutenus par un investissement massif». Dans son programme, le secteur des services sera au cœur de la croissance avec la promotion des compétences nationales. Il prévoit, à cet effet, la création de deux hauts-commissariats à la présidence de la République. Un pour la promotion des compétences nationales et un autre pour les réformes économiques et sociales. Cette réforme économique va de pair avec la mutation politique et institutionnelle. Il prône «une refondation de l’Etat qui se décline par le renforcement des institutions démocratiquement élues avec le devoir de réédition des comptes.

Refondation de l’école, restructuration de l’administration et de la justice et une modernisation de l’armée en lui imprimant une nouvelle doctrine qui consisterait à sortir du concept de défense nationale vers celui de sécurité nationale. Une jonction entre la défense nationale, la diplomatie et l’économie». Dans la République d’Ahmed Benbitour, autocratie, patrimonialisme, paternalisme, l’inaptocratie et disparaîtront au profit de la méritocratie. S’il est porté à la magistrature suprême, Ahmed Benbitour s’engage à briguer un seul mandat qui consisterait essentiellement à «endiguer la crise multiforme et achever la transition qui dure depuis 25 ans et instaurer définitivement l’Etat de démocratie». Sur les questions sociétales, Benbitour s’engage à faire respecter la liberté de conscience et l’égalité entre l’homme et la femme. «Je vais instaurer une République de citoyens. Les Algériens doivent comprendre que la lecture de la religion change avec le temps et l’espace. Il faut avoir une vision progressiste de l’islam.

Il n’est pas question d’imposer un quelconque choix aux gens», défend-il. Avoir un programme, des objectifs et un leadership suffisent-ils pour couper la tête au despotisme et réaliser le changement ? Pas si évident que ça.Ahmed Benbitour ne se fait pas d’illusion non plus. Son défi est «d’amener le pouvoir à comprendre une fois pour toutes qu’il est dans son intérêt de partir. L’amenuisement de la rente provoquerait une explosion aux conséquences redoutables», prévient-il, ayant à l’esprit que le changement est un long processus qui prendrait quinze ans pour enfin instaurer et consolider un Etat démocratique. Benbitour se dit, par ailleurs, que l’élection présidentielle ne sera ni libre ni ouverte. Et c’est pour cela qu’il appelle à l’installation d’une commission indépendante pour «la gestion de tout le processus électoral en mettant à sa disposition tous les moyens du ministère de l’Intérieur».
Gagner une élection démocratiquement dans les conditions politiques actuelles s’avère difficile, pour ne pas dire impossible. Mais Ahmed Benbitour refuse une défaite sans livrer le combat.

Profil :

Formation et diplômes

• 1970 : licence en sciences mathématiques appliquées à l’université d’Alger
• 1973 : diplôme d’études approfondies en statistiques (DEA)
• Maîtrise en administration des affaires (MBA)
* 1984 : PHD en sciences économiques au Canada

Fonctions politiques, parlementaires et ministérielles

• 1975-1979 : professeur à l’Institut national de la planification et des statistiques (INPS, Alger) puis professeur à l’Institut national de la productivité et du développement industriel (Inped, Boumerdès)
• 1991-1992 : chargé de mission à la présidence de la République
• 1992-1993 : ministre délégué au Trésor
• 1993-1994 : ministre de l’Energie
• 1994-1996 : ministre des Finances
• 1998-1999 : sénateur au Conseil de la nation
Président de la commission économique
• 23 décembre 1999 : chef de gouvernement.
• 26 août 2000 : il démissionne.
• Il est l’un des artisans des accords avec le Fonds monétaire international (FMI), le Club de Paris et le Club de Londres.
Il a notamment publié L’expérience algérienne de développement : 1962-1991, L’Algérie au 3e millénaire et Défis et potentialités.

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