«Ce n’est pas le gouvernement qu’il faut remanier,c’est le système, dans sa globalité, qu’il faut changer»

LE POLITOLOGUE MOHAMED CHAFIK MESBAH, AU SOIR D’ALGÉRIE, À PROPOS DU RÉCENT REMANIEMENT MINISTÉRIEL

«Ce n’est pas le gouvernement qu’il faut remanier,c’est le système, dans sa globalité, qu’il faut changer»

Pour mémoire, Mohamed Chafik Mesbah, docteur d’Etat en sciences politiques de l’Université d’Alger puis diplômé du Royal College of Defence Studies de Londres, est officier supérieur de l’ANP à la retraite.

Entretien réalisé par Salim Barki, Le Soir d’Algérie 29 juin 2008

Le Soir d’Algérie : Vous êtes connu pour avoir développé des positions réservées sur la gestion de M. Ahmed Ouyahia lorsqu’il exerçait, pour la première fois, les fonctions de chef du gouvernement. Votre point de vue, depuis, a-t-il évolué ?

Mohamed Chafik Mesbah : Si c’est une question à caractère personnel, je m’abstiens de répondre. Cet exercice offre si peu d’intérêt pour l’opinion publique nationale. Je préfère m’en tenir à l’analyse politique sans vous laisser m’entraîner vers ce terrain où les attitudes se fondent sur l’émotion…
Tenons-en-nous, alors, à l’analyse politique. Vous avez été surpris par le retour de M. Ahmed Ouyahia à la tête du gouvernement ?
Je vous livre une réponse mitigée. D’une part, sans trop céder aux illusions, j’entrevoyais une mince possibilité où le président de la République, pour faire face à la situation délétère où se débat le pays, aurait été tenté d’expérimenter une solution politique. Pas un bouleversement du système, juste une oreille d’écoute plus attentive en direction d’une société en ébullition, une ouverture relative du champ d’expression et le choix d’un mode de participation un peu plus effectif des citoyens à la prise de décision. Si telle avait été l’option retenue, le choix aurait, certainement, été porté sur une autre personnalité que M. Ahmed Ouyahia. D’ autre part, je n’excluais pas, il est vrai, l’hypothèse d’une réponse plus conforme à la logique du système en place. Dans l’esprit du système rentier, c’est la conduite autoritariste des affaires publiques qui est censée être la plus adaptée. Rien d’étonnant, en définitive, que ce soit cette option qui ait prévalu avec le retour de M. Ahmed Ouyahia à la tête du gouvernement.

Ce retour inopiné de M. Ahmed Ouyahia à la tête du gouvernement porte plus l’empreinte du président de la République ou de l’armée et des services de renseignement ?

Je m’en tiens d’abord à l’aspect formel des choses. Avez-vous noté la désinvolture avec laquelle le chef de gouvernement sortant a été remercié et le chef de gouvernement nouveau désigné ? Le président Abdelaziz Bouteflika n’a eu de cesse, depuis qu’il est chef de l’Etat, de s’atteler à réduire à la portion congrue la fonction de chef du gouvernement. Pourquoi, à la veille d’une révision constitutionnelle presque certaine, changerait-il de position en accordant l’importance que vous supposez à la fonction ? Vous aurez constaté, d’ailleurs, que M. Ahmed Ouyahia a été convoqué pour diriger un gouvernement formé sans qu’il ait été consulté. C’est dire si le président de la République est pressé d’en finir avec un régime qui de son point de vue est trop bicéphale. Je considère, en fait, que M. Abdelaziz Bouteflika vient, tout simplement, d’adapter, sur un plan pratique, sa démarche résolue vers le troisième mandat. C’est dire que le retour aux affaires du nouveau chef du gouvernement procède bien d’une décision souveraine du chef de l’Etat. Que dire de ce «deal» entre pôles de puissance qui est évoqué ? Dieu combien les microsomes algérois aiment fantasmer ! Cette supposition me paraît relever de la pure spéculation. Il est intéressant, par contre, de s’interroger sur la feuille de route confiée à M. Ahmed Ouyahia. Elle semble reposer sur trois axes d’effort essentiel. Premièrement, M. Ahmed Ouyahia fixé sur des tâches de gestion quotidienne qu’il devra bien prendre à cœur, c’est un candidat potentiel à l’élection présidentielle de 2009 muselé. Deuxièmement, avec M. Ahmed Ouyahia à la tête du gouvernement, il est probable que la révision de la Constitution, par référendum ou par voie parlementaire, sera menée à bon port quel qu’en fût le prix. Troisièmement, avec M. Ahmed Ouyahia chef du gouvernement, c’est, nous le disions peu avant, la garantie d’une conduite plus autoritariste des affaires publiques.

L’armée et les services de renseignement ne seraient pour rien dans le retour en grâce de M. Ahmed Ouyahia…

M. Ahmed Ouyahia, directeur de cabinet à la présidence de la République puis plusieurs fois chef du gouvernement, a, certainement, entretenu des rapports de convenance personnelle prononcés avec certains chefs militaires. Mais la hiérarchie militaire, depuis l’accession de M. Abdelaziz Bouteflika à la présidence de la République, a subi une transformation radicale. Vous feriez bien d’en tenir compte…

Le nouveau chef du gouvernement est attendu sur trois fronts essentiels. L’aggravation de la situation sociale et économique, la détérioration de la situation sécuritaire et le recul diplomatique de l’Algérie. M. Ahmed Ouyahia manifestera-t-il la maîtrise nécessaire et disposera-t-il d’une marge de manœuvre suffisante pour s’attaquer à ces trois fronts ?

Pour ce qui concerne la situation sociale et économique, M. Ahmed Ouyahia, volontiers présenté comme un «homme de poigne», pourrait, en effet, marquer le retour à une conduite plus jacobine des affaires publiques. Pourra-t-il faire taire la cacophonie actuelle entre membres du gouvernement et promouvoir, sans délai, un projet alternatif de développement économique et social véritable ? M. Ahmed Ouyahia dispose d’une marge réduite. 2009, c’est demain. Il ne pourra pas, par ailleurs, exercer de contrôle véritable sur les départements ministériels dont est en charge le premier cercle de l’entourage présidentiel. La marge de manœuvre dont il dispose est, infiniment, réduite. S’agissant de la situation sécuritaire, sans qu’il soit autorisé à interférer dans la chaîne organique des appareils en charge de la lutte antiterroriste, M. Ahmed Ouyahia pourrait disposer d’une certaine latitude pour redynamiser le Cemis — organe de coordination inter-ministériel de la lutte contre le terrorisme — en vue d’instaurer une harmonie plus efficace entre services de sécurité et de renseignement qui seraient soumis, alors, à une tutelle plus apparente. Une marge de manœuvre réelle mais soumise, néanmoins, à contrôle. S’agissant du domaine diplomatique, celui-ci relève, expressément, du pouvoir régalien du président de la République, particulièrement jaloux de ses prérogatives en la matière. En dehors des missions expresses, une interférence intempestive de M. Ahmed Ouyahia sur ce registre constituerait un cas de casus belli.

Nonobstant la feuille de route que vous évoquez, il est prêté à M. Ahmed Ouyahia une ambition présidentielle entretenue par la proximité de pôles de puissance…

Quels pôles de puissance ? Dites, clairement, lesquels. S’il s’agit de l’institution militaire, permettez-moi d’en douter. Les services de renseignement, alors ? Vous voulez emboîter le pas à M. Ali Yahia Abdennour, cet homme à tous égards respectable, qui, candidement, croyait me révéler, il y a peu, que M. Ahmed Ouyahia était un officier d’active au sein des services de renseignement algériens ? Je ne crois pas que M. Ahmed Ouyahia lui-même irait jusqu’à cautionner une telle plaisanterie. C’est sans doute à un scénario à la Poutine que, de bonne foi peut-être, songent ceux qui évoquent cette proximité avec des pôles de puissance. Poutine, c’est cet officier du KGB qui, héritier en quelque sorte de Youri Andropov, le véritable précurseur des réformes dans l’ex-Union soviétique, avait eu pour mission de faire dépasser à la Russie l’état de crise chronique où elle se trouvait sans devoir toucher, pour autant, aux intérêts des pôles de puissance qui l’avaient intronisé. Ne sous-estimez pas la différence de situation qui sépare les deux pays, autant par le contexte international que par la conjoncture interne. Ce scénario exige un requis de conditions qui est loin d’être réuni en Algérie. D’abord, une bienveillance étrangère liée, dans le cas de la Russie, à son poids international et à la pertinence du projet proposé. Ensuite, un socle solide de valeurs morales empruntées à la Russie éternelle, véritable point d’appui du projet Poutine. Le soutien, enfin, d’une communauté du renseignement solidaire avec l’adhésion des autres institutions nationales et de la population, totalement acquises au projet. Nous sommes loin de ce cas de figure.

Résumons-nous. M. Ahmed Ouyahia dispose-t-il d’un potentiel suffisant pour postuler à la magistrature suprême ?

Si je m’abstiens de tout jugement de valeur pour ne point altérer l’analyse, force est de constater, cependant, que chaque fois qu’il a exercé les fonctions de chef du gouvernement, M. Ahmed Ouyahia loin de pousser, de manière substantielle, à la transformation du système a œuvré, plutôt, à sa consolidation. S’il s’agit d’accéder à la magistrature suprême pour perpétuer le système, M. Ahmed Ouyahia constitue, alors, un candidat potentiel. Pour pouvoir accéder à la magistrature suprême, il faut, néanmoins, être porteur d’un vrai projet national, disposer d’un véritable ancrage social et bénéficier de relais agissants au sein de la société et dans l’Etat. M. Ahmed Ouyahia ne dispose pas, que nous sachions, d’un projet national audacieux, son image au sein de la société est, plutôt, altérée, et, enfin, les appuis dont il pourrait se prévaloir se limitent, quasiment, au RND. Connaissant cette formation de l’intérieur et entretenant des rapports d’amitié avec des figures éminentes en son sein, je constate que la gestion politique de ce parti s’est transformée, progressivement, en une gestion administrative. Nous ne disposons pas de sondages d’opinion fiables ni de résultats incontestables de scrutins pour avancer des conclusions étayées sur le vrai poids électoral du RND. Le RND tire profit, actuellement, d’un état de léthargie chronique du FLN, mais, à la faveur d’une bataille électorale libre et transparente, il est probable qu’il serait largement distancié tant par le FLN que par, le cas échéant, un vrai parti islamiste d’essence plébéienne.

Vous oubliez l’image internationale dont peut jouir M. Ahmed Ouyahia…

Je ne dispose pas d’informations suffisantes pour affirmer que la candidature de M. Ahmed Ouyahia serait, éventuellement, appuyée par des puissances étrangères. Une connaissance relative des mécanismes de prise de décision chez ces puissances étrangères laisse imaginer, cependant, que leur appui à une candidature pour ce type de scrutin est, systématiquement, subordonné à la vraisemblance de cette candidature en termes de pertinence de l’ancrage social et politique dont jouit le candidat dans son pays. Permettez-moi de relever, de ce point de vue, que bien d’autres personnalités nationales, même marginalisées par le système, peuvent se prévaloir d’un ancrage national autrement plus solide.

Ne craignez-vous pas d’être bien isolé dans vos certitudes ? Les cercles d’initiés savent, parfaitement, que c’est l’institution militaire et les services de renseignement qui continuent de réguler la sphère politique…

Il faudrait que les hommes politiques, au sein du système comme dans l’opposition, se déterminent. Il n’est pas possible, d’un côté, de plaider pour le retrait de l’armée du champ politique et suggérer, de l’autre, à cette institution et aux services de renseignement un rôle à jouer dans la régulation de la succession de chefs d’Etat. Sans m’attarder sur les caractéristiques internes de la communauté du renseignement, il me paraît que cette influence excessive prêtée aux services de renseignement est un prétexte commode que nos leaders politiques invoquent, avec récurrence, afin de masquer leur résignation à l’ordre établi. Dites-moi, par Dieu, quel est ce pays où un appareil de renseignement ou de sécurité, aussi puissant soit-il, a pu résister à la volonté d’un peuple déterminé dont l’énergie est canalisée par une élite légitime et performante ? Plutôt que de fantasmer sur le rôle de l’institution militaire et des services de renseignement, pourquoi ne pas investir le champ politique et occuper le terrain social en vue de canaliser l’énergie exceptionnelle qui agite la société dans ses entrailles afin de l’orienter vers l’objectif d’une transformation pacifique du système ? Sinon, laissons en paix l’armée et les richesses pétrolières du pays, seuls patrimoines communs à tous les Algériens.

Comment pourraient évoluer les rapports du président de la République avec son nouveau chef du gouvernement ?

M. Ahmed Ouyahia devrait s’en tenir à la feuille de route qui lui a été fixée. Il sera tenu de ne pas empiéter sur les domaines réservés du chef de l’Etat, ni sur les compétences des ministres appartenant au premier cercle de l’entourage présidentiel. Tant que ce modus vivendi sera respecté, M. Ahmed Ouyahia pourra vaquer à ses occupations.

Quels sont les risques majeurs qui peuvent, néanmoins, menacer l’accomplissement de la mission confiée à M. Ahmed Ouyahia ?

Un premier risque évident tient à la marge de manœuvre réduite dont dispose M. Ahmed Ouyahia. Vous aurez noté que les véritables leviers de l’action gouvernementale lui échappent. M. Ahmed Ouyahia ne pourra guère contrôler, sérieusement, les ministères stratégiques (Défense, Intérieur et Affaires étrangères) ou névralgiques (Energie, Justice et Participations de l’Etat…). Un deuxième risque tient à la possibilité d’une brusque aggravation de la situation sociale. Certes, la manne financière puisée de la vente du pétrole procure à l’Etat une marge de manœuvre considérable. Mais la mauvaise qualité de la gouvernance, notamment à l’échelle locale, fait que la fracture entre société virtuelle et société réelle s’aggrave dangereusement. Les pouvoirs publics affichant une sorte de dédain vis-à-vis des manifestations et des émeutes qui affectent, pourtant, tous les points du territoire national et les services de sécurité et de renseignement pratiquant, volontiers, la politique de l’autruche, le potentiel d’explosion sociale est réel. Il est susceptible d’entraîner la chute du gouvernement de M. Ahmed Ouyahia et, probablement, du système lui-même. Un troisième risque tient à la personnalité même de M. Ahmed Ouyahia .Il pourrait persister dans son comportement vindicatif vis-à-vis des catégories sociales les plus dynamiques et les syndicats autonomes jusqu’entrer en confrontation ouverte. Soucieux de consolider sa stature de présidentiable, il pourrait se laisser aller à vouloir se mesurer au chef de l’Etat et provoquer un conflit ouvert avec lui. L’on est fondé à s’interroger sur les raisons qui ont conduit M. Ahmed Ouyahia, pour plaider en faveur d’un troisième mandat pour le président Abdelaziz Bouteflika, à invoquer l’exemple de la Corée du Sud où deux présidents successifs s’étaient partagé le pouvoir pendant trente-cinq ans. Se peut-il que M. Ahmed Ouyahia ignore les conditions tragiques dans lesquelles est intervenue la fin de leur règne ?

Le récent remaniement ministériel est-il un désaveu pour M. Abdelaziz Belkhadem ?

En aucune manière. Le président de la République dispose de collaborateurs qu’il utilise chacun selon son registre. M. Abdelaziz Belkhadem, c’est le registre politique, c’est-à-dire rassembler le courant islamiste par-delà les seuls partis islamistes agréés. M. Ahmed Ouyahia, c’est le registre de la conduite autoritariste des affaires publiques. Une répartition presque idéale des rôles aux yeux de M. Abdelaziz Bouteflika. Le rôle de M. Abdelaziz Belkhadem aux côtés du chef de l’Etat est loin d’être fini…

Le remaniement ministériel qui vient d’être effectué peut-il contribuer à améliorer la situation dans le pays ?

Avez-vous constaté que le système en Algérie fonctionne sur le mode endogamique ? C’est-à-dire qu’il perpétue, en les aggravant, les anomalies congénitales au sein de la famille. Il faut sortir de ce mode endogamique pour s’ouvrir sur l’Algérie réelle. Quel intérêt à changer de chef de gouvernement ou à amender la Constitution pour lever le verrou de la limitation du nombre de mandats présidentiels ou pour instituer le poste de vice-président ? Le diagnostic ne souffre pas d’ambiguïté : ce n’est pas le gouvernement qu’il faut remanier, c’est le système, dans sa globalité, qu’il faut changer.
S. B.