Bouteflika : l’année des grandes indécisions

POLITIQUE, DIPLOMATIE, CORRUPTION, ÉMEUTES, GRÈVES

Bouteflika : l’année des grandes indécisions

Par : Mounir Boudjema, Liberté, 8 avril 2010

Avril 2009-avril 2010. En onze années de règne, le président Bouteflika n’a jamais eu une année aussi chaotique. Alors que certains évoquent le “mandat de trop”, son bilan politique est aussi chétif que ses apparitions en public.

Bouteflika a traversé cette année quasi invisible. Aucun geste fort. Aucun discours éloquent. Pas d’orientations claires. Le président Bouteflika semble avoir perdu l’énergie et l’envie de celui qui voulait laisser une marque dans l’Algérie contemporaine. Les raisons de cette faillite sont multiples. Personne n’avait prédit, à l’issue d’une victoire sans saveur aux élections de 2009, une telle bérézina.
D’abord, l’homme Bouteflika a eu l’année la plus difficile sur le plan privé. Aussitôt sa victoire consommée, on le signale à Genève pour un contrôle médical de routine. À moins que cela soit celui de son frère, Mustapha. Car, Bouteflika, la famille, s’est exposée, à cause des drames privés, au voyeurisme populaire. À l’image des Kennedy, on décortique leurs sorties à l’étranger, on scrute les agissements de l’un, Saïd Bouteflika, “le Raspoutine” d’El-Mouradia, à qui l’on prête la démesurée ambition de fonder un parti pour 2012, ou l’autre, Nacer, rappelé aux côtés de son frère ; et on disserte sur le “clan familial”.
Bouteflika voit glisser son image de chef de la nation à celle de chef de famille. Inexorablement, péniblement. Le paroxysme a été atteint avec la mort de feue Hadja Mansouriah Ghezlaoui. Un événement douloureux qui rameute les opportunistes de la politique. Tous savent la relation privilégiée que le Président avait avec sa défunte mère et empêchent, de facto, les enfants à faire le deuil en privé. L’enterrement est public et il fallait toute la lucidité de la famille pour que le JT de la télévision ne reprenne pas les funérailles. La preuve que les Bouteflika ont cessé de s’appartenir et ont fini par être emportés par la rumeur. Sociale ou politique. Celle des cafés et des salons d’Alger.
À tel point que Bouteflika cède, face à cette pression, et commande à ses frères d’afficher la cohésion familiale au même JT pour les besoins fallacieux d’une rencontre avec la famille… Zidane. Les Bouteflika agissent comme des “people”. Zidane, Mami, Khaled. Toujours une star qui donne un reflet déformé de ce que les Bouteflika veulent transmettre. S’ensuit une longue période de doutes. Personnels. Psychologiques. Les observateurs se posent les questions les plus ardues : a-t-il toujours envie ? De quoi donc ? De gouverner, bien sûr. Car ce qui maintient les présidents est cette mégalomanie douce et nécessaire de rester au sommet. La flamme. Bouteflika prête encore le flanc. Il ne donne pas l’impression de vouloir encore continuer et réduit ses apparitions publiques. Il boude même la cérémonie du MDN pour le 5 Juillet. Tensions au sommet ? Probablement pas. Du moins pas encore. Car l’homme retrouve une nature qu’on dit capricieuse, imprévisible et sa légendaire humeur cassante. L’abandon se fait alors que l’Algérie traverse des turbulences à cause de la LFC 2009 qui voit une levée de boucliers des investisseurs étrangers et de leur capitale et un gouvernement, vidé de sa substance exécutive par la révision constitutionnelle, ferrailler avec les partenaires étrangers.
À Washington, Paris, Madrid, Berlin, Rome ou Londres, les interrogations se font de plus en plus désagréables. Bouteflika ne donne plus l’impression de maîtriser les équilibres. Émeutes, grèves en cascade et bientôt l’ouverture des enquêtes sur les affaires de corruption. Est-il réellement derrière cela ? Les doutes reviennent surtout que des proches, et pas des moindres, sont cités. L’édifice présidentiel se lézarde. Le ministre de l’Énergie, le plus affecté par le scandale Sonatrach, se targue de la confiance d’un Président silencieux. Que peut-il dire sur la corruption qu’il n’a pas déjà dit ? Il a même fixé la priorité nationale, avant la lutte antiterroriste, en 2007. Les corps de sécurité prennent à la lettre les orientations présidentielles et investiguent. Longtemps et dans la discrétion. Les dossiers s’accumulent. Les magistrats s’impatientent. Il faut trancher dans le vif. Et Bouteflika ne dit rien. Du moins en public. La sérénité se transforme en indécision. “Er-Raïs” ne répond plus. C’est l’heure des choix. Douloureux encore et des sacrifices impossibles. Bouteflika a-t-il été trahi par les siens ? Il faut régler cette équation dangereuse surtout que l’homme est loyal envers ceux qu’il aime. La veuve de Ben Bella est enterrée avec les honneurs nationaux. Larbi Belkheir, Bachir Bouamaza et Ali Tounsi sont inhumés dans l’indifférence présidentielle. On décortique ces gestes qui valent autant qu’une parole politique. Bouteflika dit tout à travers les non-dits. Il laisse faire les interprétations, les rumeurs et les porte-voix. La parole d’El-Mouradia est distribuée autrement. “Le clan des Malgaches” (Zerhouni, Ould Kablia, Temmar) monte au créneau pour défendre la décision présidentielle. Les proches (ses frères et Belkhadem) se chargent des coulisses politiques. Et il y a Chakib Khelil. Celui qui conditionne le recentrage de la présidence. En interne et à l’international. L’onde de choc des scandales n’est pas absorbée. Et Khelil joue sa peau au GNL 16. Les capitales étrangères ont compris et font durer le plaisir. Elles attendent. Aucune puissance ne veut mettre son nez dans cette cuisine algérienne qui sent les scandales épicés et l’indigestion.
Politiquement, c’est le désert. Au multipartisme administratif qui met en coupe réglée l’opposition, ne succède aucune perspective. Pourtant, Bouteflika voulait toutes les cartes en main et les a eues avec cette regrettable sensation de gâchis. Le Président s’isole dans son mutisme et ne propose que la récurrente réconciliation nationale qui fait le lit d’un retour sournois de l’intégrisme social qui affecte aussi bien les institutions que la société algérienne. L’absence d’un projet de société se fait cruellement sentir. On exhibe la rente, on réforme en surface et on construit des barrages, des lycées et des autoroutes pour tromper le progrès. Mais l’échec est toujours aussi solide dans l’incapacité de construire la citoyenneté et fonder un État moderne. Même l’éclaircie du football, qui a probablement donné le plus de joie au Président et des motifs de croire à la vivacité de la nation, est devenue un capital vite dilapidé.
Ainsi, le 9 avril 2010 est un anniversaire morose. Et il semble réellement improbable que le Président parle. Même si la plupart de ses partisans veulent qu’il parle. Mais le bruit du silence est lourd. Le silence de Bouteflika est très écouté chez le peuple qui veut bien y croire encore. Pour un troisième mandat.


Diplomatie

Le Succès feu de paille

Par : Salim Tamani

L’inscription de l’Algérie sur la liste noire, les attaques des vieux partisans de “l’Algérie française” contre les dirigeants algériens, la volte-face du Mali dans l’affaire des otages français ainsi que le refus de la justice française du non-lieu en faveur du diplomate Mohamed Ziane Hasseni, une affaire qui dure depuis le 14 août 2008, posent aujourd’hui le problème
du poids diplomatique du pays sur les scènes régionale et internationale.

Si la diplomatie algérienne, incarnée depuis 1999 par la personnalité du président Bouteflika, a eu son mot à dire aussi bien sur les plans régional qu’international à travers la création du Nepad, le sommet de l’UA à Alger et le dialogue Occident-Iran dont l’Algérie a constitué un canal important de discussions, cette réussite n’a pas pour autant duré dans le temps au point de permettre au pays, frappé d’un embargo dans les années 1990, de redorer son blason dans le concert des nations. Le chef de l’État, qui connaît si bien les rouages de la diplomatie internationale pour avoir été pendant longtemps sous Boumediène ministre des Affaires étrangères, a eu à gérer depuis son accession à la magistrature suprême, il y a maintenant plus de 11 ans, des dossiers complexes allant du rétablissement des ponts avec Téhéran, au retour du pays sur la scène arabe et africaine et à la diversification du partenariat économique, politique et même militaire, cassant ainsi cette image de chasse gardée de la France qui collait au pays depuis l’Indépendance.
Mais cette stratégie personnalisée de la gestion des affaires étrangères a connu, ces cinq dernières années, des couacs importants à travers d’abord la persistance de la crise avec la France, le froid diplomatique avec Washington, le recul de l’investissement arabe en Algérie, même si l’on pourrait la lier aux effets de la crise financière internationale qui a créé des situations de repli sur soi, et la perte d’influence dans le Sahel au point où le Mali, dont la solution à la rébellion touareg a toujours été l’œuvre d’Alger depuis 1992, ose narguer l’Algérie et accepte le deal français dans l’affaire des otages européens en libérant des terroristes.

La diversité n’a pas payé
Il y a bien évidemment une raison à cette situation kafkaïenne, même si l’on doit admettre que les relations internationales ne sont plus ce qu’elles étaient il y a dix ans ou vingt ans. Israël est plus arrogant que jamais, la France a abandonné sa politique arabe depuis l’élection de Sarkozy et les États-Unis poursuivent leur guerre là où ils veulent dès lors qu’ils sont les véritables gendarmes d’un monde unipolaire même avec un Barack Obama à la Maison-Blanche. L’invasion de l’Irak a bel et bien constitué cette fracture. Personne n’a pu empêcher cette nouvelle “gâterie” américaine qui a rendu encore plus fragile le monde arabe.
Dans cette situation aussi complexe que le sont d’ailleurs les relations internationales, que peut faire l’Algérie pour faire entendre sa voix ? Le président Bouteflika qui a joué la carte de la diversité a échoué. Pourquoi ? En évitant de choisir des alliés qui sont à même d’influer sur les décisions, le chef de l’État a poursuivi une politique de non-alignés qui n’a plus son poids aujourd’hui. La Chine dont les relations avec l’Algérie se sont renforcées ces dernières années n’a pas été d’un grand apport diplomatique pour le pays.
Même la Russie, un pays avec lequel l’Algérie a signé un gros contrat d’armement d’une valeur dépassant les 7 milliards de dollars, n’est plus d’un soutien politique considérable dès lors que le régime du Kremlin a lui aussi abandonné sa dimension arabe en axant ses efforts sur le retour de la grande Russie dans le concert des nations face à l’hégémonie américaine.

Crise Algéro-française
Si l’affaire du diplomate Mohamed Ziane Hasseni, mis sous contrôle judiciaire pendant plus de six mois en France, car accusé dans l’affaire de l’assassinat de Ali Mecili en 1987 à Paris, a marqué le début d’un chantage de l’État français à l’Algérie, les dernières déclarations de Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères conditionnant l’amélioration des relations algéro-françaises par le départ de la génération de dirigeants algériens issus de la guerre d’indépendance, même s’il a été rappelé à l’ordre par son Premier ministre, François Fillon, confirment au-delà du double discours de l’Hexagone sur l’Algérie qu’il y a réellement crise. Et dans cette affaire qui semble perdurer, on se demande pourquoi la diplomatie algérienne demeure muette. Et même lorsque l’ambassadeur d’Algérie à Paris a décidé de réagir en démentant l’existence d’une tension entre les deux capitales en parlant de “points de crispation”, il n’a fait que se substituer volontairement ou involontairement à l’Élysée. Car, officiellement et jusqu’à présent, Paris n’a pas fait de même. Et il s’agit de savoir aussi pourquoi la justice française continue de bloquer le règlement du cas Hasseni. Est-il un élément de chantage ? Si oui, dans quel intérêt et pour quel objectif ?

Le scandale de la “black list”
Pour un pays qualifié de “partenaire stratégique” dans la lutte contre le terrorisme international, être inscrit sur une liste noire par les États-Unis d’Amérique est une autre preuve de l’échec de notre diplomatie. Au-delà du fait que la communauté mondiale efface d’un trait le combat de l’Algérie mené pendant une vingtaine d’années contre la violence de l’islamisme, c’est toute la stratégie d’explication du processus politique mis en œuvre depuis la grâce amnistiante jusqu’à la Charte pour la paix et la réconciliation qui est remise en cause.
Il faut relever dans ce sens que l’Algérie, qui a été la pionnière dans la lutte contre le terrorisme, n’a pas exploité diplomatiquement et comme il se doit les attentats du 11 septembre 2001 perpétrés par Al-Qaïda contre les tours jumelles de New York. Le processus de réconciliation nationale mis en œuvre à cette époque a-t-il empêché le président Bouteflika d’aller jusqu’au bout ou craignait-il une reprise de la violence islamiste dans un pays qui venait à peine de sortir de 10 ans de terrorisme ?
Le premier bénéficiaire des attentats du 11 septembre devait être l’Algérie. Pourquoi ne l’a-t-elle pas été ? Washington qui a classé le pays comme un allié stratégique des Etats-Unis dans la guerre internationale contre le terrorisme n’est pas allé jusqu’au bout de cette logique en répondant favorablement aux sollicitations d’Alger pour une meilleure coopération sécuritaire. Pourquoi ? En inscrivant l’Algérie sur la liste noire des “pays exportateurs du terrorisme”, le tout nouveau président américain Barack Obama, qui est pressé de plaire à tout prix aux lobbies qui l’ont élu, ne pouvait pas faire pire. Mais il s’agit de savoir pourquoi on en est arrivé là ? Et l’élargissement de la liste à tous les pays dans le monde ne devrait pas être un motif de satisfaction.

Le Mali fait même parler de lui
Dans l’affaire des otages européens dont un Français capturés par les terroristes en Mauritanie et détenus au nord du Mali, Bamako, qui a pourtant affirmé officiellement suivre Alger dans sa démarche, s’est rétracté sous la pression de Paris qui a dépêché dans la région et à plusieurs reprises son chef de la diplomatie, Bernard Kouchner. Résultat, des terroristes sont relâchés en échange de la libération du ressortissant français qui s’est avéré être plus tard un agent de la DGSE.
L’Algérie n’a-t-elle plus les moyens de se défendre malgré son aisance financière ? Le lobbying est une question de moyens et de compétences. À partir de là, il s’agit de savoir où se situe le verrou qui empêche notre diplomatie à travers ses chefs de mission à l’étranger de se redéployer à moins que l’Algérie soit mal représentée à l’extérieur.
Si l’on n’a pas pu pour une raison ou une autre prévenir la tempête, il est temps de se remettre au travail afin que l’élan diplomatique ne soit pas qu’un simple feu de paille.


La lutte contre la corruption n’a jamais été aussi révélatrice de graves dépassements

Les scandales éclaboussent le sommet de l’État

Par : AZZEDINE BENSOUIAH

L’entame du troisième mandat présidentiel s’annonce mal, très mal, si l’on juge des “performances” jusque-là réalisées. Les scandales de corruption ont défrayé la chronique durant la première année de la troisième mandature.

Et contrairement aux affaires précédentes, où l’on avait droit à de petits responsables locaux, parfois des directeurs d’entreprise publique ou des trabendistes, cette fois-ci, les affaires de corruption ont éclaboussé de hauts cadres en fonction au sein des institutions.
Premier secteur touché : les travaux publics qui ont bénéficié d’un budget faramineux, dans le cadre des plans successifs de soutien à la relance économique. L’autoroute Est-Ouest, qualifiée de “projet du siècle” a avalé plus de 12 milliards de dollars. Une somme qui en fait saliver plus d’un. Le secrétaire général puis le chef de cabinet du ministère sont mis sous contrôle judiciaire. D’autres cadres du secteur seront convoqués par la justice. Et alors que le scandale n’avait pas encore livré tous ses secrets, d’autres secteurs seront secoués par des scandales de corruption. Le secrétaire général du ministère de la Pêche passera, lui aussi, à la trappe, suivi quelque temps après par de hauts responsables du département des Transports, dont le directeur général de l’entreprise du métro d’Alger, un projet qui a du mal à sortir du tunnel, malgré toutes les promesses.
Mais le scandale qui a constitué un véritable séisme reste celui lié à Sonatrach, première entreprise du pays et sa principale source d’entrée de devises. Le patron de la compagnie pétrolière, ses deux fils, ainsi que plusieurs cadres dirigeants de Sonatrach sont accusés de passations de marchés douteux. Les Algériens retiennent leur souffle, les partenaires étrangers commencent à se poser des questions. Et ce ne sont pas les réponses maladroites du ministre de l’Énergie et des Mines qui calmeront les esprits. La divulgation en cascade d’affaires de corruption touchant des personnes jusque-là “immunisées” atteindra son apogée avec l’affaire de la DGSN qui se terminera dans le sang. Le patron de la Police algérienne est abattu, dans son bureau, par un de ses adjoints, pour une affaire de passation de marchés douteux. Les choses semblent avoir atteint un point de non-retour, même si le gouvernement maintient qu’il ne s’agit pas d’une campagne “mains propres” ou de chasse aux sorcières, comme on a eu l’habitude d’en connaître par le passé.
La thèse de lutte de clans au sein du pouvoir est avancée à l’étranger, confirmée maladroitement par notre ministre de l’Énergie et des Mines. Le gouvernement a beau tenter de marteler que la lutte contre la corruption n’avait rien d’une campagne, ni de conjoncturel, et qu’elle se poursuivait conformément aux orientations du président de la République.
Ce dernier, trop discret sur cette question, a même fait l’impasse, pour la première fois depuis son accession au pouvoir, sur les célébrations du double anniversaire du 24 Février. Le gouvernement, notamment les ministres dont les départements sont éclaboussés par des scandales, affiche une sérénité déconcertante. Dans d’autres pays, des ministres démissionnent pour moins que cela. Il est vrai que les sommes engagées dans les plans de relance économique successifs sont faramineuses et attisent tous les appétits, ici et là. Il est vrai aussi que l’État algérien n’avait jamais engagé auparavant des projets d’une telle envergure, mais il est surtout vrai que le lancement des ces projets s’est effectué dans une conjoncture marquée par la généralisation du phénomène de la corruption et de la culture de l’impunité.
Il n’y a pas un secteur qui soit épargné par le phénomène, y compris celui de la justice censé être le rempart contre toutes les tentations et le dernier recours des victimes.
Or, si par le passé, les affaires de corruption se limitaient à livrer des lampistes, des présidents d’APC, des petits directeurs d’unité, il est question, à présent, de gros poissons, en attendant de voir défiler les gros bonnets devant les tribunaux.
L’État essaye d’organiser la riposte, en apportant des changements successifs au dispositif de lutte contre la corruption, en renforçant le contrôle sur les opérations d’importation et de transfert de devises, mais il reste à faire l’essentiel : faire comprendre à tout le monde que l’État est bel et bien décidé à ne plus permettre que l’on se serve de l’argent du contribuable pour se remplir les poches. Le meilleur signal serait de parvenir, enfin, à ramener Rafik abdelmoumen Khalifa pour le juger à Alger et démêler l’écheveau du scandale du siècle. Mais cela dépend de la justice britannique dont les procédures sont aussi complexes et du poids diplomatique du pays.


Le pneu brûlé comme mode de revendication

Des émeutes et des logements

Par : Djilali Benyoub

Un dossier dans une main, un pneu dans l’autre, c’est l’attitude d’un demandeur de logement subtilement dessiné par un caricaturiste. Une parfaite illustration de la nouvelle culture de la revendication sociale qui s’est installée et accentuée dans le pays, tant les besoins ont augmenté et les canaux de communication disparu dans les approximations des visions officielles de réponse aux multiples réclamations pressantes.

Acteurs politiques, élus et instances ont montré leurs limites par une absence volontaire ou faute de prérogatives claires, laissant le terrain à l’expression du désordre devenu une ultime alternative. La scène se réduit ainsi à un face-à-face entre, d’une part, le citoyen qui réclame un SNMG de droit et, de l’autre, le seul appareil dynamique de l’état, la police.
L’autorité de l’État est ainsi assimilée à un uniforme bleu et une matraque. Une autre caricature. Après une année du troisième mandat de Bouteflika, il ne reste que les cendres des pneus brûlés et les chiffres de ses promesses électorales concernant le volet social. Si l’enveloppe sociale de la loi de Finances dépasse de loin le budget de certains états parmi les plus développés, 10 milliards de dollars, concrètement, les choses avancent à un rythme inversement proportionnel aux ambitions du programme du président. C’est une sorte de rapport absurde qui s’est installé dans cette relation où l’abondance financière ne converge pas logiquement avec les espoirs d’une population pour laquelle un emploi ou un logement constitue des projets de la vie.
Paradoxalement, tous les projets lancés au début des années 2000 demeurent inachevés, alors qu’officiellement les bilans évoluent avec des statistiques fantaisistes. Ce qui accentue depuis des années l’exaspération et la colère d’une foule croissante de demandeurs de logement dont la vie, une décennie durant, est transformée en une file d’attente. Alors que le mécontentement augmentait, on ne trouva de réponse qu’en changeant les formules et les chargés de la distribution, faisant tout de même de l’élu, le P/APC, le bouc émissaire pour encaisser les réactions “légitimes” des exclus.
Autre illustration de cet état d’esprit, Diar Echems, non que le quartier fasse exception, mais surtout sa proximité avec la présidence. Les émeutes ont fait le tour des chaînes étrangères, la une des journaux et un magnifique black-out des médias publics. Et pourtant ça marche, comme le prouvent les promesses et le relogement des familles de ce quartier bidonville. La recette semble efficace à tel point que même l’aspect linguistique a suivi cette évolution. N’évoque-t-on plus d’ailleurs la question sous l’angle d’acquisition ou d’octroi, mais sous le vocable de “relogement”. Autrement dit, sous le signe de l’urgence. Les images télé présentent “la chose” comme une réalisation, une réelle préoccupation des pouvoirs publics sans expliquer le choix des habitants de Diar Echems et non ceux du bidonville de Hydra ou de ces centaines de bidonvilles qui “ceinturent” Alger. Ils suivront l’exemple par reflexe, par, désormais habitude revendicative, et souvent par dépit devant les chiffres mensongers. Car, si le million de logements promis lors du mandat précédent était prêts à la date prévue, la pression sur la demande aurait diminué, surtout qu’elle sera soutenue par le lancement de l’autre million du programme actuel.
Comme un mot d’ordre tacite, “arracher son logement”, un peu partout, toute l’année est ponctué par des émeutes pour le logement, particulièrement dans les bidonvilles et les quartiers défavorisés.
Après la réaction brutale, les pouvoirs publics trouvent, curieusement, toujours des logements disponibles à distribuer. Pourquoi avoir alors attendu l’éclatement des émeutes pour les livrer ? Et cette façon de faire qui place la problématique du logement
dans un enjeu politique ne risque-t-elle pas d’influer négativement sur le programme tracé en reportant l’attente sur les véritables demandeurs répertoriés et classés ? Ainsi se reproduit indéfiniment le cercle vicieux de la demande et de l’offre du logement. “Au moins, quand le président visitait les villes, il y avait toujours cet espoir d’inauguration de cités d’habitation !” résumait un observateur.


Investissement, LFC 2009, ZALE, OMC et privatisation

Les contrecoups d’une démarche

Par : Meziane Rabhi

“Nous nous sommes trompés. Nous nous sommes rendu compte que nous avons fait fausse route. En matière de privatisation et d’investissement, nous nous sommes cassé le nez.” Le ton a été donné, en juillet 2008, par le président de la République Abdelaziz Bouteflika dans un discours devant les maires.

Il avait alors tiré un constat d’échec de la politique de privatisation et d’investissement. Une série de mesures “d’encadrement” de commerce extérieur et des investissements étrangers sont venues, une année après, joindre le geste à la parole. La loi de finances complémentaire 2009 avec ses dispositions, en particulier sur l’investissement étranger, les importations, l’institution du crédit documentaire comme unique moyen de paiement du commerce extérieur, a constitué l’évènement économique parmi les plus saillants de la première année, du
3e mandat du président de la République M. Abdelaziz Bouteflika. Si la philosophie générale qui fonde cette loi peut être comprise par les chefs d’entreprise, la préoccupation légitime des pouvoirs publics étant de contenir la croissance des importations et de maîtriser les équilibres de la balance des paiements, il n’en demeure pas moins que les profonds bouleversements dans l’organisation de l’économie nationale que certaines mesures ont introduits, sans aucune concertation avec les acteurs économiques et sans débat national — la loi étant prise par ordonnance — ont suscité et continuent de susciter de profondes inquiétudes au sein de la communauté des chefs d’entreprise. D’aucuns estiment que les mesures édictées par la loi de finances complémentaire pour 2009 ne constituent nullement la réponse appropriée ni aux préoccupations conjoncturelles des pouvoirs visant l’équilibre de la balance des paiements ni à celles des entreprises qui se trouvent lourdement pénalisées.
Si la facture des biens de consommation s’est substantiellement allégée, en revanche la hausse des importations de biens d’équipement, une conséquence directe des investissements publics massifs engagés au cours du plan quinquennal 2005-2009, a largement contribué à une quasi-stagnation des importations de marchandises du pays. Du côté des entreprises, c’est la panique. Confrontées à une rareté des intrants, des arrêts de travail répétitifs de plusieurs jours sont enregistrés par beaucoup d’entreprises. La dernière enquête de l’Office national des statistiques révèle que le niveau d’approvisionnement en matières premières reste “inférieur aux besoins exprimés”. Selon certaines informations, plusieurs entreprises privées s’apprêtent à mettre en place des plans sociaux avec d’importantes réductions d’effectifs. Incontestablement la mise en place du crédit documentaire comme unique moyen de paiement des importations a engendré d’importants dysfonctionnements de la sphère économique, en même temps, elle a fabriqué l’inflation.
Ce n’est pas l’unique incohérence de la politique économique. L’Algérie s’est empressée d’adhérer à la grande zone de libre-échange malgré les craintes soulevées par les chefs d’entreprise de production. Les importations de l’Algérie réalisées dans le cadre de la Zone arabe de libre-échange (Zale) ont connu une hausse de 46,6% en 2009, par contre ses exportations ont chuté de près de 50%. L’Algérie a perdu au change. Après plus d’une année d’adhésion de l’Algérie à cette zone (janvier 2009), la “liste négative” des produits exclus des avantages accordés dans le cadre de la Zone arabe de libre-échange a été revue à la hausse, le 15 janvier dernier, pour atteindre 1 511 produits. Le temps a fini par donner raison aux opérateurs économiques. C’est le cas aussi pour les autres dossiers, l’OMC, l’accord d’association avec l’Union européenne… le gouvernement semble naviguer à vue. Qu’il s’agisse de la restructuration des entreprises industrielles du secteur public ou bien d’autres grands dossiers économiques, leur mise en œuvre est marquée par beaucoup de lenteur, d’hésitation et même de recul. Il faut dire qu’en Algérie, comme ailleurs, les réformes économiques sont loin d’être une opération technique appelant des solutions purement techniques. Elles ont un enjeu de pouvoir, impliquant une modification des rapports de force au sommet de l’État et une redistribution des pouvoirs économiques et donc politiques. Ce qui explique l’absence de consensus entre les cercles dirigeants sur le modèle de développement à promouvoir, les choix de priorité en matière de politique industrielle, la place et le rôle du secteur privé dans l’économie… Comme l’avait souligné l’ancien ministre des Finances, M. Abdelatif Benachenhou, les nouveaux acteurs de la croissance existent, mais certainement pas assez nombreux. L’investisseur privé national et étranger investit et est disposé à investir davantage pour peu que les obstacles anciens et les nouvelles barrières soient levés. Les succès sont multiples et encourageants. Il suffit de prendre le soin de les regarder. Les projets sont nombreux et prometteurs.
Des opportunités importantes de substitution aux importations et de promotion des exportations hors hydrocarbures sont de nature à porter la croissance hors hydrocarbures à deux chiffres et à créer des milliers d’emplois pour peu que les pouvoirs publics libèrent les initiatives.


Le front social en effervescence continue

Loin de l’embellie promise

Par : Malika Ben

La première année du troisième mandat de Bouteflika a été jalonnée de grèves cycliques qui témoignent d’un véritable malaise social. Qu’a-t-on fait des 1 000 milliards de dinars accordés au volet social dans le cadre de la loi de finances 2010 ?

Le volet social constitue le meilleur indicateur de la situation générale d’un pays. C’est en quelque sorte le principal thermomètre qui indique s’il y a problème ou pas. Si l’on devait prendre la température sociale de l’Algérie en cette première année de la reconduction de Bouteflika à la tête du pays, l’on découvrirait aisément que la situation n’est pas aussi bonne. Et c’est le moins qu’on puisse dire.
Le front social est en effervescence continue à tel point que l’on croirait qu’au lieu d’avancer, le pays recule à pas de géant. On en veut pour preuve le fait que les grèves aient marqué l’année 2009 et le début de l’année 2010.
La contestation dans le secteur de la santé publique remonte, comme par hasard, au 11 avril 2009. C’est-à-dire au lendemain même de l’élection présidentielle, les médecins donnaient le signal. Une colère qui s’est accentuée tout au long de cette année, et qui n’a pas encore connu de solutions. Si ce n’était les menaces de radiation lancées par le ministre de tutelle, les médecins n’auraient pas arrêté leur mouvement de grève au bout de trois mois.
Et quand un médecin renonce au serment d’Hippocrate, même si sur ce plan-là le ministre a exploité cette brèche en les accusant de non-assistance à personne en danger, il n’en reste pas moins que cette situation a révélé la profondeur du malaise social. À vrai dire, rien ne laissait présager un tel bouillonnement du front social. D’autant que l’euphorie était grande chez certains et bon nombre de citoyens pensaient que le Président qu’ils ont plébiscité pour la troisième fois consécutive avait une dette envers eux, et qu’il allait très vite leur renvoyer l’ascenseur.
Surtout que l’homme est connu pour ses positions et ses grandes décisions. Les premiers discours du Président “de tous les Algériens”, notamment celui de l’investiture, étaient très annonciateurs et laissaient présager un tournant décisif dans le quotidien et les attentes des citoyens, notamment sur le plan social. Si le crédit à la consommation a été l’hirondelle, cette dernière n’en a pas pour autant précédé le printemps social. “En dépit de la grave crise économique qui sévit à travers le monde, la mise à exécution de nos programmes de développement social a été rendue possible grâce aux orientations de notre politique financière”, avait rassuré le Président dans son allocution d’investiture avant de se lancer dans l’énumération des vaste chantiers de réforme dans le système éducatif, l’insertion et l’emploi des jeunes, le logement, la santé, la hausse du SNMG et de nombreuses autres mesures visant l’amélioration du cadre de vie des citoyens. “Je reste pleinement conscient des difficultés que continuent de vivre des franges importantes de notre population, conscient de leurs aspirations légitimes. C’est pourquoi la haute priorité qui a prévalu en ce qui concerne l’amélioration des conditions de vie des citoyens sera maintenue”, s’était engagé Bouteflika.
La loi de finances est venue conforter quelques mois après les engagements du premier magistrat du pays. 1 000 milliards de dinars ont été accordés pour la politique sociale de l’État, soit 12,55% du produit national brut (PNB), au titre des subventions aux établissements hospitaliers, aux versements des pensions de retraite, bourses estudiantines… Autant d’engagements qui avaient mis du baume au cœur des Algériens.
Mais l’espoir aura été de très courte durée. Il n’aura fallu que quelques mois pour que les électeurs se rendent à l’évidence. Si certains se sont résignés en attendant des jours meilleurs, d’autres, à l’image de secteurs stratégiques de la Fonction publique, ont décidé de manifester leur colère synonyme de leur déception.
Le front social s’est vite embrasé prouvant, si besoin est, que l’embellie sociale n’était qu’un simple dossier de campagne comme tant d’autres d’ailleurs. La grève du secteur de la santé s’est vite propagée. La contagion était des plus rapides et variée. Bon nombre de départements importants ont rejoint le “club” des contestataires. Le débrayage des enseignants a défrayé la chronique et failli aboutir à une année blanche si ce n’était, une fois de plus, les mesures d’augmentations des salaires qui, bien que contestées par la corporation, ont permis un certain apaisement. Ceci sans oublier les grèves qui ont été relancées dans des secteurs qui, pendant les deux premiers mandats de Bouteflika, ne sont pas sortis de la zone de turbulences. Cheminots, chauffeurs de taxi, pharmaciens, boulangers, travailleurs des zones industrielles de Rouiba, Réghaïa, Annaba… étaient de la partie. Même les psychologues censés soutenir les citoyens vulnérables dans leurs déprimes n’étaient pas en reste.
Mieux, des secteurs qui n’ont jamais eu recours à ce droit constitutionnel ont été “contaminés”. Ce fut le cas pour les fonctionnaires des communes et le secteur de la formation professionnelle qui ont, pour la première fois depuis leur existence, opté pour la grève. Un mouvement qui n’était pas propre à la capitale, mais qui a touché plusieurs autres wilayas du pays. C’est ce qui a fait dire à beaucoup d’observateurs que ce qui a été concédé de la main droite est vite repris de la main gauche. La petite augmentation du SNMG n’a finalement servi qu’à la couverture des hausses vertigineuses des prix des produits de large consommation. S’il est vrai que l’Algérie est un pays importateur, il n’en reste pas moins que la baisse du niveau de vie et la disparition de la couche moyenne font que l’Algérien touche son salaire en dinars, mais vit au rythme des fluctuations de l’euro ou du dollar. Jusqu’à quand ?