Etat d’urgence, médias publics, informel, logement : Bouteflika s’achète un répit

Etat d’urgence, médias publics, informel, logement : Bouteflika s’achète un répit

samy injar, Maghreb Emergent, 03 Février 2011

Le président Bouteflika a tenté ce jeudi 03 février de reprendre l’initiative face à la montée des mouvements de contestations sociaux et politiques dans le sillage de la vague d’émeutes majeure du début du mois de janvier. Il a annoncé, lors d’un conseil des ministres, la levée toute prochaine de l’Etat d’urgence, et l’ouverture de l’antenne de l’audiovisuel aux partis légaux. Il a multiplié les décisions en destinations du monde économique pour dépasser les blocages. Trop peu, trop tard ? Les prochaines semaines le diront.

Le communiqué officiel qui a sanctionné le premier conseil des ministres de l’année 2011 ouvre une brèche dans la cuirasse des autorités algériennes. L’Etat d’urgence va être levé dans « un très proche avenir » a affirmé le président de la république dans ce communiqué expliquant « …aussi, pour mettre un terme à toute polémique infondée sur cette question, je charge le gouvernement à s’atteler, sans délais, à l’élaboration de textes appropriés qui permettront à l’Etat de poursuivre la lutte antiterroriste jusqu’à son aboutissement, avec la même efficacité et toujours dans le cadre de la loi ». Un juriste membre de la coordination nationale pour le changement qui appelle à une marche le 12 février prochain à Alger, notait à chaud que c’était la première fois que « le pouvoir algérien recule sur une revendication politique depuis le printemps noir de 2001 et la reconnaissance de tamazight comme langue nationale et le retrait des brigades de gendarmerie de Kabylie ». Le communiqué rapportant les propos du président Bouteflika insiste sur le fait que la levée de l’Etat d’urgence ne va rien changer à l’interdiction des marches à Alger et considère par ailleurs que les libertés politiques sont déjà effectives en Algérie, ce qui a appelé, en soirée, des commentaires critiques à son égard. Le RCD qualifie les mesures de « manœuvres dangereuses » tandis que Fodhil Boumala, universitaire et un des promoteurs de l’appel « pour un changement démocratique », considère que « le pouvoir veut couper l’herbe sous les pieds de la marche du 12 février » dont un des mots d’ordre était la levée de l’Etat d’urgence.

Le président a du « respect » pour les revendications politiques

Le président de la république qui, dans ce communiqué officiel, a usé d’un ton magnanime inhabituel, face à la montée des protestations multiformes n’a pas voulu passer sous silence le volet politique de l’expression contestataire de ces dernières semaines : « par ailleurs, chacun a relevé les commentaires, analyses, ou mêmes revendications de nature politique, apparus ces derniers temps. Leur expression variée requiert le respect, car nous sommes dans un pays de démocratie pluraliste, sauvegardée au prix de sacrifices nationaux considérables. Mais ces vues exigent aussi quelques rappels et précisions», a-t-il déclaré avant d’apporter le traditionnel bémol, à la posture de l’écoute, en affirmant que l’Algérie respectait les libertés fondamentales, prenant la liberté de la presse et le multipartisme en témoins. Le président a ainsi répondu à une autre des nombreuses revendications portées depuis longtemps par l’opposition en affirmant à propos de l’accès des partis politiques à la télévision et aux radios, « aucune loi ou instruction ne l’ont jamais interdit à quelque formation ou association légale que ce soit. La télévision et la radio doivent donc assurer la couverture des activités de l’ensemble des partis et organisations nationales agréés, et leur ouvrir équitablement leurs canaux ».

Un desserrement de l’étau sur les médias publics

La réaction des autorités, largement déstabilisés par les évènements en Algérie, en Tunisie et en Egypte, était attendue, mais personne n’arrivait à situer le terrain qu’elle privilégierait, le politique ou l’économique. Des indications ont montré qu’un desserrement de l’étau sur les médias publics se préparait. Les chaines de radio publiques ont largement couvert la grève des paramédicaux, lancés lundi dernier et ont surtout annoncé, parmi les premiers titres de la journée de jeudi, le dépôt d’un projet de loi d’un groupe de députés hétéroclite, pour la levée de l’Etat d’urgence. L’invitation, toute récente, de Louiza Hannoune, ancienne militante de la gauche révolutionnaire, devenue un des soutiens les plus constants du président Boutéflika puis du gouvernement ces dernières années, à ouvrir le champ politique et médiatique, était un autre indicateur de l’évolution des arbitrages de ces derniers jours. Le conseil des ministres, sans précédent par le nombre de décisions qu’il a eu à prendre, s’est également attaqué aux autres causes pressenties de la tension sociale, de la désorganisation de la distribution et de la hausse des prix. Il a ainsi renoncé à faire appliquer le chèque obligatoire pour les transactions de plus de 500 000 dinars à partir de fin mars prochain. Il a pris une série de mesure pour faciliter l’accès au logement (crédit et aides), pour protéger le pouvoir d’achat, extension de la subvention des prix à de nouveaux produits de base. Le financement des PME et le micro crédit sont tout aussi encouragés. Pour remettre un peu d’initiative dans un secteur public économique à l’arrêt, le conseil des ministres a décidé de dépénaliser l’acte de gestion.

Pour la première fois de sa carrière…

Le président de la république a, selon le communiqué officiel, également décidé une série de mesure d’allègement des procédures administrative dans le but de rendre plus efficace l’action des services publics au profit de citoyens. Le communiqué promet un autre conseil des ministres avant la fin du mois de février et un suivi périodiques des mesures engagées. Le président Bouteflika a fini par prendre en considération le changement brutal de situation politique dans le pays depuis les émeutes du 05-09 janvier, et la concomitance des révolutions en Tunisie et en Egypte. Il s’est mis en mode « ouverture » minimaliste. Un registre qu’il ne connaît pas du tout et qu’il subit pour la première fois dans sa carrière politique. Il ne faut pas chercher de cohérence aux décisions de ce conseil des ministres « historique » de l’ère Bouteflika. Il cède dans le désordre une parcelle partout où il espère gagner un temps de répit.