Interview de Bouteflika au journal El Pais

Le chef de l’État au journal espagnol El Pais

Bouteflika : “La lutte antiterroriste se poursuit sans relâche”

Par : quotidien espagnol El Pais(Traduction APS), Liberté, 14 mars 2007

Du gaz jusqu’au Sahara occidental, en passant par la lutte contre le terrorisme et l’après-pétrole, le président Bouteflika aborde sans complaisance plusieurs dossiers d’actualité nationale et internationale.

El Pais : Presque un quart de siècle pour la visite d’État du roi et de la reine d’Espagne en Algérie n’est pas un peu trop long ? Que signifie cette visite aujourd’hui ?
Abdelaziz Bouteflika : Évidemment, c’est toujours long lorsque des amis mettent beaucoup de temps à se rencontrer. En tout cas, cette visite a une profonde signification pour nous en ce qu’elle donne un regain de chaleur à l’amitié traditionnelle qui lie nos deux pays. Elle vient également couronner les efforts déployés ces dernières années pour impulser la coopération bilatérale et lui ouvrir de vastes perspectives.

Quel est aujourd’hui l’état des relations entre l’Algérie et l’Espagne ? N’êtes-vous pas mécontent de la position de l’Espagne sur le conflit du Sahara occidental mise, par exemple, en relief par son abstention lors des deux votes de résolutions cet automne à l’Assemblée générale des Nations unies ?
Les relations économiques sont excellentes. Les relations politiques le sont aussi, bien que nos positions sur le dossier du Sahara occidental divergent quelque peu. Nous avons toujours dit à nos amis espagnols qu’ils ont tout à gagner à assumer leur responsabilité morale et historique sur cette question en contribuant activement à rétablir le peuple sahraoui dans son droit légitime à décider démocratiquement de son destin.

L’Espagne et l’Algérie se sont fortement rapprochées (visite d’État du Président à Madrid, voyage présidentiel à Valence) entre 2001 et 2003 quand la relation hispano-marocaine passait par une mauvaise passe. Est-ce que vous regrettez le temps du président José Maria Aznar ?
Le président Aznar est un grand homme d’État qui a beaucoup contribué à tisser avec l’Algérie des relations tournées vers le futur et fondées sur le respect mutuel et la promotion d’une coopération mutuellement avantageuse. Son successeur, Monsieur Zapatero, manifeste la même volonté de développer la coopération bilatérale. Cela dit, j’ai pour l’un et l’autre beaucoup de considération et d’amitié.

Quel doit être, à votre avis, le rôle de l’Espagne dans cette dispute à propos de son ancienne colonie ?

Je viens de dire que l’Espagne a une responsabilité morale et historique dans ce dossier. Il ne s’agit nullement d’une dispute comme vous dites, mais d’un problème sérieux de décolonisation. Ce problème concerne le royaume du Maroc et le Front Polisario. L’Algérie soutient cette cause comme elle l’a fait partout dans le monde : pour Belize, Brunei, Surinam, Timor et autres régions du monde où se posait un problème de décolonisation.

Le Maroc vient de proposer un plan d’autonomie pour le Sahara occidental. Quelle réflexion vous inspire cette démarche ?
Aucune solution unilatérale ne peut être viable. Seule la reconnaissance du droit du peuple sahraoui à l’autodétermination est de nature à résoudre le problème. C’est la position constamment réaffirmée des Nations unies.

Vous êtes un ardent défenseur de l’autodétermination des Sahraouis, mais, d’après les Marocains et une certaine presse algérienne, il n’en a pas toujours été ainsi. N’avez-vous pas proposé la partition du territoire entre un État indépendant et le Maroc ? Cette solution n’est-elle pas réalisée ?
La partition du Sahara a été faite par le Maroc avec la Mauritanie de feu le président Mokhtar Ould Daddah. Si je m’en souviens, cela s’appelait les Accords de Madrid. Il n’était pas alors question de l’intégrité territoriale du Maroc. Je n’ai jamais proposé une telle partition puisque j’ai constamment, et avant même l’abandon du Sahara par l’Espagne, soutenu le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui.

Peut-on craindre, si la diplomatie continue à échouer, une reprise des hostilités entre le Front Polisario et le Maroc ?
C’est une hypothèse qui, à mon avis, ne peut être écartée, mais dont la réalisation n’est pas du tout souhaitée par nous, qui préférons la solution pacifique par l’organisation sous l’égide de l’ONU d’un référendum d’autodétermination.

L’Algérie pourra-t-elle faire un jour la guerre au Maroc ?
J’ai dit et répété à maintes reprises qu’en aucun cas, l’affaire du Sahara occidental ne peut constituer un casus belli entre l’Algérie et le Maroc.

Le contentieux sur le Sahara occidental est-il le principal obstacle à la mise en place de l’Union du Maghreb arabe ? Le développement du Maghreb ne passe-t-il pas par la relance de l’UMA?
Il est certain que tant que le problème du Sahara occidental ne sera pas résolu de manière satisfaisante et définitive, il sera difficile de progresser dans la voie de l’édification d’une UMA véritable et dynamique qui contribuerait, cela ne fait aucun doute, au développement du Maghreb.

La frontière de l’Algérie avec le Maroc est close depuis bientôt 13 ans. Qu’attendez-vous pour l’ouvrir ?
Je n’ai pas besoin de rappeler dans quelles circonstances cette frontière a été fermée. Ces circonstances ont laissé des traces qui expliquent le retard apporté à la réouverture.

L’Algérie est reliée à l’Espagne, depuis 1996, par un premier gazoduc et en 2009 elle le sera par un deuxième, Medgaz. À plus long terme, l’Algérie caresse l’idée d’en construire un troisième qui relierait le Nigeria à l’Espagne et à l’Italie via votre pays. Ne risque-t-on pas, en Espagne, d’être submergés par le gaz algérien, africain ? Notre dépendance ne risque-t-elle pas d’être trop grande ?
Vous pouvez être assuré que l’Espagne ne s’est pas engagée à la légère dans cette coopération qui lui permettra, en fait, de fournir à son tour en gaz le reste de l’Europe. Je n’ai pas besoin de souligner les avantages d’une telle situation sur tous les plans pour l’Espagne.

Vous avez amendé la loi sur les hydrocarbures (durcissement de la fiscalité et attribution d’une plus large part à la Sonatrach dans le contrat avec les entreprises étrangères) moins d’un an après l’avoir promulguée. Pourquoi un tel changement d’avis en si peu de temps ? L’Algérie est-elle un partenaire énergétique fiable ?
Dans les relations économiques internationales, chaque partie défend ses intérêts sans état d’âme. Cela a été le cas de l’Algérie lorsqu’il s’est agi de disposer de ses ressources en hydrocarbures, et je suis étonné qu’à ce sujet vous posiez une telle question sur la fiabilité de l’Algérie.

En matière de gaz, quelles réflexions vous inspire la proposition du leader suprême iranien, Ali Khamenei, de créer une sorte d’Opep du gaz ?
La suggestion iranienne entre tout à fait dans les tendances introduites par la mondialisation et qui conduisent les producteurs à se solidariser pour la défense de leurs intérêts. L’idée n’est pas à rejeter a priori, elle mérite d’être examinée et discutée par tous les intéressés.

Pensez-vous que les intentions nucléaires de l’Iran sont pacifiques ?
Je n’ai pas la preuve du contraire.

L’Algérie possède deux petits réacteurs nucléaires expérimentaux. Quels sont les projets de l’Algérie en matière de nucléaire ?
L’Algérie n’envisage l’usage du nucléaire que pour des fins pacifiques, aussi bien pour les besoins de son économie que pour les nécessités de la recherche scientifique.

Grâce aux revenus des hydrocarbures, l’État algérien n’a jamais été aussi riche de son histoire. Vous avez mis en route des projets de développement, la création de grandes infrastructures, des logements sociaux, etc. Mais on a un peu l’impression que l’âge d’or que vous traversez vous incite à ajourner les réformes économiques. Est-ce vrai ?
Absolument pas. Le processus de réforme se poursuit. Il y va de l’intérêt du pays, car nous savons que la richesse pétrolière n’est pas éternelle. Il faut donc préparer l’après-pétrole.

Malgré la prospérité économique, des jeunes Algériens cherchent toujours à émigrer clandestinement vers l’Europe, en général à travers le Maroc ou la Libye. À l’automne dernier, cependant, certains rafiots partis des côtes oranaises sont arrivés au sud-est de l’Espagne. Comment expliquer ce phénomène ? L’Algérie n’arrive-t-elle plus à contrôler ses frontières ?
Aucun pays n’arrive à contrôler ses frontières, pas même les grandes puissances. Quant au phénomène, il s’explique par les difficultés économiques auxquelles sont confrontés les pays du Sud dans le contexte d’une mondialisation impitoyable et sectaire. C’est là le fond du problème.

La frontière avec le Maroc est fermée depuis 1994 sauf pour les Subsahariens. Les responsables marocains vous reprochent même de les aider à la traverser pourvu qu’ils quittent le territoire algérien. Est-ce là une accusation fondée ?
Nous avons l’habitude de ce genre d’accusations infondées qui visent à ternir l’image de l’Algérie à des fins de propagande intérieure et extérieure.

La situation sécuritaire est meilleure que dans les années quatre-vingt-dix, mais il y a eu tout de même, en 2006, plus de 400 morts à cause de la violence terroriste, selon le bilan établi par certains journaux de la capitale. Comment se fait-il que vous n’arrivez pas à en venir à bout ?
Il n’est pas aisé de résorber du jour au lendemain une crise grave comme celle qu’a traversée l’Algérie au cours des décennies 1990. Cela dit, les chiffres que vous citez sont fantaisistes. Ils font aussi partie d’une certaine propagande. Toujours est-il qu’un mort est un mort de trop. Quoi qu’il en soit, la lutte antiterroriste se poursuit sans relâche.

La Charte pour la paix et la réconciliation a-t-elle, malgré tout, donné des résultats satisfaisants en matière de pacification du pays ? Combien de terroristes se sont rendus ? Doit-on s’inquiéter de la libération, en 2006, de plus de 1 600 condamnés pour terrorisme ?
Il vous suffit de circuler à travers le pays pour vous rendre compte que la paix est une réalité, même si des actes terroristes sont encore commis de temps en temps. Ces actes sont le fait du grand banditisme. Ils n’ont rien d’idéologique. Nous nous attelons à les combattre pour y mettre un terme définitif.

Le Sahel est-il en train de devenir un territoire incontrôlé où les hommes d’Al-Qaïda s’entraînent et se déplacent à leur guise ?
En tout cas pas en Algérie.

Le GSPC est devenu, paraît-il, Al-Qaïda du Maghreb et affiche sur Internet ses ambitions régionales. Avons-nous, Européens, quelque chose de plus à craindre ? Ses menaces sont-elles à prendre au sérieux ?
Il faut faire la part des choses entre la réalité et la propagande, et restituer les choses dans leur juste proportion. Et les Européens le savent, eux, qui sont très bien renseignés sur ces questions.

L’Algérie est-elle devenue, en matière de lutte antiterroriste, un partenaire important, voire stratégique, des États-Unis ?
S’agissant de lutte antiterroriste, l’Algérie coopère avec tous les pays susceptibles de lui apporter une aide pour en finir avec ce fléau.

L’Algérie est parfois décrite comme un pays où les civils occupent le devant de la scène, mais où les militaires tirent toujours les ficelles, surtout quand on aborde des sujets sensibles. Y a-t-il une part de vérité dans cette description ?
Les institutions algériennes fonctionnent conformément à la Constitution et seulement la Constitution. Le reste n’est que spéculations.

Y aura-t-il cette année un référendum pour modifier la Constitution ? Les Algériens devront-ils se prononcer alors sur le renforcement des pouvoirs du chef de l’État et la possibilité pour celui-ci de solliciter un troisième mandat ?
La question de l’amendement de la Constitution est à l’étude. S’il fallait changer quoi que ce soit, le dernier mot reviendra, d’une manière ou d’une autre, au peuple algérien.

Avez-vous l’intention de briguer un troisième mandat ?

Cela regarde les Algériens.

Votre rétablissement, après l’intervention chirurgicale que vous avez subie à Paris, est-il satisfaisant ?
Grâce à Dieu, je me porte très bien.

Entretien accordé au quotidien espagnol El Pais. Traduction APS