Des couloirs et des paroles

PALAIS DES NATIONS

Des couloirs et des paroles

El Watan, 20 avril 2004

Le Palais des nations, qui n’est plus ouvert à la société mais à l’Etat et à lui seul, donne l’impression de vivre la tristesse des lieux vides.

Situé au cœur du Club des Pins, il a le prestige du nom pas celui des palais. Ses allées et ses couloirs renvoient l’image d’un endroit négligé. Le Club de la presse est réduit à une vulgaire salle. Pas de micro-ordinateurs. Pas de téléphone. Découvertes, les tables en bois sales sont exposées au regard sans que cela gêne les gérants des lieux. Une consolation : la cafétéria, pour ce jour de cérémonie de la prestation de serment du nouveau président de la République, est ouverte. Au menu : café, thé et eau. La grande salle est sombre. C’est le lieu privilégié de rencontres pour ce genre de «cérémonie». Avant d’y accéder, il faut passer par des portiques. Les agents de la DSPP (sécurité présidentielle) sont partout. Ils filtrent les entrées. Les journalistes accèdent par la porte arrière — faut-il s’en étonner ? — du palais. La deuxième porte est réservée, comme inscrit sur une pancarte, au gouvernement, au ministère de la Défense nationale (MDN)et aux corps diplomatiques. Le MDN ne fait-il pas partie du gouvernement ? Retour à la cafétéria. Les spéculations vont bon train sur le futur gouvernement. Pas question de parler de la nomination d’un ministre de la Défense. Du moins pour le moment. Les ministres sortants paraissent heureux. Nourredine Zerhouni donne l’impression d’être en bonne santé. Il serait, selon les rumeurs du palais, nommé ambassadeur à Washington ? Paris ? Le monde est grand. Le général Larbi Belkheir, souriant, discute avec Bachir Hassan Chérif, directeur de La Tribune, et Abdelwahab Djakoun, responsable de La Nouvelle République. D’autres directeurs d’organes de presse figurent parmi les invités : Mohamed Benabou du Quotidien d’Oran, Antar Cherbal d’El Moudjahid, Nacer Mehal de l’APS, H’mida Layachi d’El Djazaïr News, Zouaoui Benamadi de la radio… Une brochette de journalistes, chiquement habillés, la télévision est aussi présente. L’ENTV assure le service public, n’est-ce pas ? Des reporters-photographes tentent d’immortaliser ces moments. Des exemples ? Larbi Belkheir avec Gaïd Salah, un général à la carrure impressionnante. Moussa Touati, candidat non retenu à la présidentielle, qui discute avec Mohamed Bédjaoui, président du Conseil constitutionnel. Conseil qui a rejeté le dossier de Touati, lequel Touati a fait campagne pour Ali Benflis. Benflis absent de la cérémonie autant que Saïd Sadi et Fawzi Rebaïne, deux autres candidats à la magistrature suprême. Djoudi Mammeri du FFS et El Hachemi Chérif du MDS ne sont pas là. Abdallah Djaballah est, lui, bien présent. «C’est une participation protocolaire qui ne change pas notre position par rapport aux résultats annoncés du scrutin présidentiel. Nous maintenons que ces résultats ont été gonflés en faveur du vainqueur…», déclare Abdelghafour Saâdi au nom d’El Islah, dans un communiqué. Abdallah Djaballah prend place à côté de Bouguerra Soltani du MSP. Les deux hommes se tolèrent à peine. L’entente inter-islamiste n’est pas évidente. Amara Benyounès, patron de La Dépêche de la Kabylie et de l’UDR, est assis derrière. Rédha Malek de l’ANR est discret.

«CARTE POLITIQUE»

Pas comme Abdelaziz Belkhadem, ministre des Affaires Étrangères et chef des redresseurs, sollicité dans les couloirs, saute d’un groupe à un autre. Après la cérémonie de prestation de serment, durant laquelle Bouteflika a appelé «au rassemblement», les redresseurs se sont réunis dans une salle parallèle. Saïd Barkat, Abdelhamid Si Affif et Abdelwahid Bouabdallah s’activent dans les couloirs. Abdelkader Hadjar, qui théoriquement n’a aucune qualité pour être invité à la cérémonie joue les grands. Lui, comme les autres, attend un poste dans «la future carte politique» de Bouteflika. Carte déjà difficile à définir. Les redresseurs veulent, le plus rapidement possible, «récupérer» le FLN qui, depuis hier et après la démission d’Ali Benflis, est abandonné à son sort.
Du jamais vu depuis l’indépendance ! Karim Younès, militant FLN et président de l’APN, est formel : «Je ne démissionne pas», nous dit-il. «Il n’y a aucune raison», ajoute-t-il. Lui, comme Abdelkader Bensalah, président du Conseil de la nation, Ahmed Ouyahia, chef du gouvernement et Mohamed Bedjaoui accueillent le chef de l’Etat. Les pratiques protocolaires sont ainsi faites. La salle est presque remplie. Les porteurs des badges verts, les invités, sont nombreux. Larbi Belkheir paraît préoccupé par des «détails» du protocole. Hamid Temmar est, lui, inquiet. Il trouve enfin son siège. Le général de corps d’armées Mohamed Lamari entre seul et rejoint sa place. Silences soupçonneux dans la salle. Lamari se met à côté de Zerhouni. En costume, le général Mohamed Touati se «fond» dans les rangs arrières. Pas d’avant plan pour celui qui est présenté comme «le cerveau» des militaires. Le général Smaïn Lamari, numéro deux du DRS (ex-Sécurité militaire), ne passe pas inaperçu. Maigre, les yeux cachés derrière des lunettes jaune-brun, il regagne la salle accompagné d’un autre officier. Ce n’est pas le général major Mohamed Médiène dit Tewfik, directeur du DRS. Est-il présent ? Personne ne le voit dans la salle. Applaudissements et bousculade des photographes à l’entrée d’Abdelaziz Bouteflika. C’est peut-être une impression mais les gestes de celui qui succède à lui-même sont quelque peu maladroits. L’émotion, peut-être. Un siège royal aux couleurs pastels, un bouquet de roses rouges, deux pupitres et treize emblèmes nationaux constituent le décor officiel. Lecture de versets coraniques. La sourate «choisie» ne commence pas par Bismillah (il y en a une seule dans le Livre Saint). Le président de la Cour suprême, vêtu de sa robe rouge, rappelle les résultats du scrutin du 8 avril. Il évite à peine de parler de «majorité écrasante» pour Bouteflika. Quelle balourdise ! Il invite le président de la République à lire le texte du serment. Texte porté par l’article 75 de la Constitution. L’hymne national est joué par la Garde républicaine. Puis discours. Louiza Hanoune, candidate à la présidentielle et chef du Parti des travailleurs, analyse la discussion. «En 1999, il était clair sur la question économique : protection du secteur public et appui à l’’investissement. Cette fois-ci, il a parlé d’investissement sans dire lequel», explique-t-elle. Mohamed Badreddine, député FLN et patron de la Fédération des pétroliers de l’UGTA, préfère éviter de prévoir la suite qui sera donnée au projet de loi sur les hydrocarbures. «De toute façon, il a plus de légitimité que nous», lâche-t-il. L’APN sera-t-elle un contre-pouvoir ? «Un contre-pouvoir positif», lance Badreddine.
Grosses oranges, belles bananes, gâteaux et salés dans la salle des banquets. Bouteflika s’y rend. Bousboussates et bousculades. Les frères Bouteflika, Saïd et Nacer, sont tout aussi sollicités.«Apprenons à nous aimer.» Bouteflika l’a dit. L’avenir sera radieux dans l’Algérie de «la karama». Avez-vous des doutes ?

Par F. M.