« Il est probable que la succession du président Bouteflika se fasse en vase clos »

ENTRETIEN

« Il est probable que la succession du président Bouteflika se fasse en vase clos »

Rafik Tadjer, TSA, 21 septembre 2015

Maître de conférences à la faculté des sciences politiques d’Alger, Louisa Dris Ait Hamadouche, revient dans cet entretien sur les enjeux inhérents à la mise à la retraite du désormais ex-patron des services, le général major, Mohamed Mediene, dit Toufik.

Comment peut-on interpréter la mise à la retraite du général Toufik ?

Je ne crois pas qu’on puisse parler d’une interprétation unique. Tout ce qui concerne le système politique algérien est tellement complexe qu’il produit des analyses tellement contradictoires qu’elles paraissent relever de deux événements distincts ! Les acteurs agissent dans une véritable boîte noire et distillent autant d’informations que de désinformations. S’agissant du départ du général Toufik, les paradoxes constatés confirment que le mode de gouvernance reste l’alimentation de la confusion et de l’incertitude. D’abord, les explications varient entre un départ volontaire et une mise à la retraite sous la contrainte. Ensuite, les réactions vont de la satisfaction et l’autocongratulation, aux mises en garde contre les conséquences de ce départ. Même la nomination de son successeur suscite des analyses contradictoires, allant d’une succession planifiée par le directeur partant à une mise sous contrôle présidentiel. Ce mode de gouvernance par l’émission de messages contradictoires est très intéressant à observer, d’autant qu’il se reflète au niveau des réactions politiques et populaires. On a clairement les « pour » et les « contre » le départ du directeur du DRS, avec dans les deux cas, des positionnements fondés sur la personnification du pouvoir et des institutions. Il est quand même déplorable de noter que 53 ans après l’indépendance, une institution comme le pouvoir Exécutif reste concentrée en la personne du chef de l’État, et que les services de renseignements soient réduits en la personne d’un général. Clairement, les institutions clés de la République ne sont pas encore nées.

Faut-il y voir les prémisses d’une guerre de succession à Bouteflika ?

Votre question suggère que non seulement la succession du président n’est pas réglée, mais qu’elle fait l’objet d’un différend que vous qualifiez de guerre. C’est une qualification que je ne prendrai pas à mon compte car, à mon sens, le système politique algérien n’est pas (encore ?) sorti de son caractère collégial. Il reste polycéphale. Il n’est dans l’intérêt de personne, acteurs algériens et partenaires étrangers, que l’Algérie soit déstabilisée dans un contexte géopolitique qui varie entre l’instabilité chronique et le chaos. À court terme, et à moins d’un retournement de situation, il est probable que la succession du président Bouteflika se fasse en vase clos avec un candidat du consensus et plusieurs lièvres tout aussi consensuels.

Peut-on s’attendre à une évolution du système à la lumière des changements opérés ?

Aucun système politique n’est immuable, ne serait-ce que parce que la Loi implacable de la biologie impose ses règles. À contrario, vous pourrez me dire que le socle idéologique et les mécanismes de gouvernance peuvent se transmettre de génération en génération et vous aurez raison. Ceci étant, les deux ressources fondant la légitimité du système politique algérien sont la sécurité et la distribution de la rente. En théorie, si ces deux ressources venaient à s’amenuiser, le système se retrouvera dans l’obligation d’évoluer en s’appuyant sur d’autres sources de légitimation. Ce n’est pas impossible, l’Indonésie a réussi ce pari. En revanche, l’autre scénario est que le système consolide l’une de ses deux ressources pour compenser l’autre. En l’occurrence, il s’agirait de s’appuyer sur la légitimité sécuritaire pour compenser l’amenuisement des ressources financières. Cette possibilité est de nature à maintenir la logique collégiale du système. C’est un scénario que l’Algérie a vécu et qui se passe de commentaires.