Ahmed Ouyahia ou le retour du mal-aimé

Ahmed Ouyahia ou le retour du mal-aimé

La nomination inattendue

Le Jeune Indépendant, 7 mai 2003

Ahmed Ouyahia, le plus impopulaire des commis de l’Etat, revient à la tête du gouvernement après l’avoir quitté il y a cinq ans. Une prouesse jamais réalisée par ses prédécesseurs depuis l’indépendance. Il traîne, de surcroît, une hostilité de la part du peuple qu’aucun avant lui n’a eu à subir. Il portera le numéro onze de la longue liste des chefs de gouvernement qui se sont succédé depuis l’ère du pluralisme politique en octobre 1988 et remplacera Ali Benflis, limogé. Le départ de ce dernier était attendu depuis le dernier congrès du FLN, lorsque ce dernier s’est décidé à couper le cordon ombilical qui le liait au Président pour endosser l’habit du présidentiable. Depuis, des milieux politiques ont fait état de l’existence de «profondes divergences» entre le Président et celui qui lui a servi de directeur de campagne lors des présidentielles de 1999.

Etonnante cette décision de faire appel à l’enfant réprouvé des Algériens, un cadre honni que beaucoup considéraient en disgrâce depuis sa nomination en tant que représentant personnel du chef de l’Etat, un strapontin devant précipiter son éclipse totale du pouvoir. Mais la réapparition de son nom dans le flot des rumeurs qui circulaient avec insistance au sujet des successeurs de Benflis laisse supposer qu’Ouyahia répond à une nouvelle convocation afin de reprendre du service pour une mission bien déterminée. Tout comme Belkhadem et Zerhouni, Ouyahia dispose du titre de «ministre d’Etat», depuis le gouvernement Benbitour, ce qui lui conférerait virtuellement la fonction de «chef de gouvernement bis».

Sa nomination n’a pas manqué de surprendre l’opinion publique, et rares, étaient ceux qui se hasardaient à parier sur un tel retour alors que la logique la plus austère suggérait que Bouteflika puiserait dans les rangs de ses hommes de confiance tels Abdelaziz Belkhadem ou Saïd Barkat, ses plus fidèles lieutenants depuis son arrivée au siège d’El-Mouradia. Pour les Algériens, le nom d’Ahmed Ouyahia symbolise tout à la fois la déception que le nouveau gouvernement inspirera et le flou politique qui continuera à enserrer l’action politique du président Bouteflika. La nomination de ce pur produit du système est un pied de nez fait au FLN mais surtout un contre-pied aux électeurs qui ne captent pas souvent les luttes du sérail.

Traînant une sombre réputation, ses réformes musclées lorsqu’il était à la tête du gouvernement (mars 1996 – décembre 1998) – un record de longévité pour un chef de gouvernement durant la «décennie sanglante» – lui ont valu un cortège de grèves et des mois de mécontentement. Il liquide en un tour de main plus de 600 entreprises, renvoie à la rue plus de 460 000 salariés et ordonne la fameuse chasse aux sorcières contre les cadres des entreprises publiques hostiles à sa politique. Des milliers de cadres ont été jetés en prison et traités de tous les maux pour être plus tard lavés de tout soupçon.

Diplomate durant plus de dix ans, à Abidjan, à New York puis à Bamako, il est coopté en décembre 1993 dans le gouvernement de Rédha Malek au poste de ministre délégué à la Coopération maghrébine. En février 1994, Liamine Zeroual le désigne comme directeur de cabinet jusqu’à sa nomination le 31 décembre 1995 à la tête du gouvernement. Qualifié d’exécutant zélé, il est présenté comme un ultralibéral sans état d’âme qui plaide pour la privatisation des terres agricoles. Sa disparition des avant-postes des affaires de l’Etat semble plutôt l’avoir prédestiné à «jouer» un rôle car Ouyahia fait partie des commis de l’Etat qui s’accommoderaient de n’importe quelle mission au service de la République, comme il se plaisait à le répéter. Détesté à la fois par les islamistes et par les délégués de la contestation berbère pour avoir été l’un de leurs farouches opposants, Ouyahia prend les rênes du gouvernement à moins d’une année des présidentielles. A. -C. M.