Malaise chez le cercle présidentiel

MALAISE CHEZ LE CERCLE PRESIDENTIEL

Bouteflika sacrifie Barkat

Le Soir d’Algérie, 1 juillet 2003

Rien ne va plus entre Bouteflika et son ministre de l’Agriculture et du Développement rural, Saïd Barkat, pourtant un de ses soutiens les plus intimes. A l’origine de la brouille ou, plus précisément, du lâchage de Bouteflika, un dossier accablant dont a été destinataire le président et concernant de graves malversations financières au département de l’agriculture.

Kamel Amarni – Alger (Le Soir) – Les préjudices sont tels, en effet, que le scandale ne pouvait plus être “contenu” pour longtemps. Des sources très crédibles font ainsi état de l’impossibilité pour le président de continuer à couvrir son protégé, particulièrement à la veille de l’élection présidentielle qu’il n’aborde, cette fois-ci, pas du tout dans l’étoffe de favori. Abdelaziz Bouteflika a pourtant accordé toutes ses chances à “l’ami de la famille”. Ainsi, affirme une source très au fait du dossier, le président, alerté à plusieurs reprises à ce sujet, avait ordonné à Barkat l’ouverture d’une enquête confidentielle à son niveau. C’était en février 2003 déjà et il est aisé de relever le soin pris par Bouteflika, ce faisant, de contourner le processus normal en pareille circonstance. “La crédibilité de l’enquête même aurait voulu que la présidence diligente une enquête à son niveau ou alors la confier à la chefferie du gouvernement. Manifestement, il y a eu volonté de camoufler l’affaire au chef du gouvernement d’alors, Ali Benflis. Et, dans tous les cas, le bon sens voudrait bien que l’on ne confie pas au premier mis en cause d’une affaire la mission d’y enquêter”, précise notre source. Avant d’ajouter : “Et, effectivement, Saïd Barkat met sur pied une commission d’enquête composée de 25 ingénieurs et experts sans pour autant aboutir à quoi que ce soit”. La problématique, en fait, est de situer les “destinations” prises par les colossaux fonds du PNDA (Programme national pour le développement de l’agriculture), une bagatelle de 50 milliards de dinars annuellement fortifiée en plus par le supplément qu’offre au secteur l’enveloppe du plan de relance triennal. Cet effort financier consenti par l’Etat algérien au secteur de l’agriculture n’aura finalement servi qu’à enrichir une meute de rentiers. Le président Bouteflika en personne n’a pas manqué de jeter un pavé dans la mare. “Nous avons donné des encouragements (financiers, ndlr) excessifs et je le souligne en rouge… L’Etat, dira-t-il encore dimanche à El-Tarf, ne peut plus continuer à encourager une politique devenue une source de rente à distribuer à de faux investisseurs”. Il faut dire que ce coup de gueule présidentiel n’est qu’un symptôme du malaise qui ronge son proche entourage qui cherche à sortir au plus vite et à moindre frais du “pétrin” dans lequel les a englués Barkat. Un autre ministre proche du président, en l’occurrence le tout puissant Yazid Zerhouni, est l’un des premiers à avoir senti venir le danger. Des investigations qu’il aurait entreprises de façon confidentielle lui ont permis de découvrir le pot aux roses. “Des responsables de haut rang dont le directeur de protocole du ministre de l’Agriculture ainsi que le chef de la sûreté de wilaya de Biskra, en seraient lourdement impliqués”, affirme notre source. Le dernier nommé, “qui était en fonction à M’sila, auparavant, avait été muté à Biskra grâce à Saïd Barkat, qui a intercédé sa cause auprès de qui de droit”, ajoute notre interlocuteur. Wilaya d’origine du ministre de l’Agriculture, Biskra, située à l’extrême est du pays, est certes un vaste territoire à vocation agricole. Il n’empêche que l’enveloppe qui lui est consacrée au titre du PNDA reste excessivement exagérée : rien moins que le… tiers du fonds global ! Le ministre de l’Intérieur, Yazid Zerhouni, alertera donc le président dès le mois d’avril dernier sur la gravité de la situation. Et à en croire d’autres sources, une enquête approfondie sur cette affaire avait été déclenchée par les services de la présidence. Aussi apprenons-nous que la présidence a intimé ordre au ministre de l’Agriculture de “cesser toute activité jusqu’à nouvel ordre”. Il est significatif d’ailleurs que, pour sa tournée à l’est du pays, Bouteflika n’a pas “jugé utile” de se faire accompagner par Saïd Barkat, alors que de nombreux points touchant directement le secteur de l’agriculture sont au programme de la visite. Le discours musclé de Bouteflika dès qu’il s’agissait d’évoquer le secteur se passe, lui, de tout commentaire.

K. A.