Lamari répond à Bouteflika

Dans une interview à Al Ahram

Lamari répond à Bouteflika

Le Matin, 18 juin 2003

Al Ahram : Est-ce que vous pensez que la lutte antiterroriste tire à sa fin ?
Mohamed Lamari : Parler de terrorisme et de lutte contre ce fléau nécessite un léger retour en arrière. Lorsque nous avons mis fin à ce processus suicidaire, nous étions en face de 27 000 terroristes armés A l’époque, une catégorie du peuple avait de la sympathie pour ceux qui parlaient de la religion et tenter de l’ancrer dans la société, comme ce fut le cas en Egypte. Mais après une année et demie à deux ans, le peuple s’est rendu compte qu’il n’avait aucune relation avec le terrorisme. Ce qui a facilité notre combat contre lui.
Aujourd’hui, on peut estimer le nombre des terroristes en activité à environ 700 seulement, ne représentant aucun danger pour la République et les institutions de l’Etat. Ces terroristes ciblent les populations civiles dans les localités isolées et même les touristes, comme cela s’est passé récemment dans le désert algérien avec l’enlèvement de 31 touristes européens.
Ils se scindent parfois en petits groupes de 4 ou 6 personnes et peuvent s’arrêter d’activer pendant des mois, jusqu’au moment où une occasion se présente. Ce fut le cas quand nous avons demandé une visite de l’armée de la région de Chlef à participer aux opérations de secours Les terroristes ont saisi cette opportunité pour cibler des citoyens. Je ne peux pas affirmer que la situation sécuritaire est maîtrisée à 100 % L’existence de 10 terroristes armés peut constituer un danger sur les citoyens Il faut savoir toutefois que la lutte antiterroriste ne peut se limiter uniquement aux efforts de l’armée et des services de sécurité. Elle doit être appuyée aussi par un discours politique et la mobilisation des citoyens. Si nous arrivons à réaliser cet objectif, nous aurons vaincu le terrorisme, sinon notre calvaire persistera. Notons par exemple que l’année dernière nous avons pu mettre hors d’état de nuire 186 terroristes appartenant à une organisation connue sous le nom du « Groupe salafiste pour la prédication et le combat » dans la région du Centre. Ce groupe a pu compenser cette perte par le recrutement de 220 nouveaux jeunes. D’où l’importance de la mobilisation et la prise de conscience des enfants du peuple Je rappelle encore une fois que les terroristes encore en activité ne représentent pas de danger pour la République ni ses institutions. Lorsque nous avons décidé d’interrompre le processus électoral en 1992, notre but était de sauvegarder le système républicain et les institutions de l’Etat et de procéder à la reconstruction Même si à l’époque nous faisions face à des milliers de terroristes. Nous avons pris contact avec des frères et amis pour discuter du terrorisme dans notre pays. Mais ceux qui nous ont aidés l’ont fait par leur silence. Nous avons également abordé cette question avec des pays européens et nous les avons mis en garde contre le danger que peut présenter la « talibanisation » de l’Algérie. Cela sans parler du Maroc, de la Tunisie et des pays du Golfe. Malheureusement, on nous a imposé un embargo qui a fait que nous ne pouvions, avec notre argent, même pas acheter des lunettes de vision nocturne, et cet embargo est encore en vigueur Après les attentats du 11 septembre, le monde a découvert l’existence du terrorisme, Oussama Ben Laden et l’organisation Al Qaïda En dépit du fait qu’on n’a pas cessé d’attirer depuis 1994 l’attention sur le danger terroriste. Notre peuple qui a découvert le terrorisme ne dit pas « celui-là est un terroriste » mais « c’est un Afghan » parce que l’accoutrement des terroristes ressemble à celui des Afghans Tous les « émirs » des groupes armés ont été entraînés en 1999 Nous avons pu les anéantir, grâce à Dieu, et nous sommes déterminés à poursuivre cet élan, même si des obstacles se présentent. J’ai toujours été persuadé que nous ne perdrons pas la bataille contre le terrorisme Peut-être allons-nous enregistrer un peu de retard du fait que le travail que nous aurions pu accomplir en deux ans nous le faisons en cinq ans. Mais je reste persuadé que nous éradiquerons un jour le terrorisme. Je n’ai aucun doute là-dessus. Nous sommes déterminés à gagner du temps.

Pensez-vous que la lutte contre le terrorisme retardera la professionnalisation de l’armée ?
Non parce que la lutte antiterroriste n’est pas toute notre notre mission. La tâche principale de l’ANP est la préservation de l’unité nationale. Nous avons constitué des dizaines d’unités nouvelles pour ne pas casser une action par une autre. Nous allons poursuivre la lutte contre le terrorisme tout en nous orientant vers la professionnalisation de l’armée.

Quelle est votre appréciation des résultats et objectifs du colloque international sur le terrorisme que l’Algérie a abrité en octobre passé ?
L’objectif principal de l’organisation de cette rencontre est la divulgation de certaines vérités. Par exemple, nous apprenons qu’il y a 100 000 citoyens assassinés, puis 200 000 et ensuite plus de 200 000 Nous avons donné les chiffres réels des pertes humaines, y compris dans les rangs des terroristes, parce que ce sont des Algériens aussi. Le Bilan était de 150 000 comprenant citoyens, membres des services de sécurité et terroristes. Pourquoi n’avons-nous pas donné ces chiffres auparavant ? Le pays est en état d’urgence et dans ce cas c’est au ministère de l’Intérieur que revient légitimement cette tâche. Nous n’avons pas voulu, jusqu’au moment où l’opportunité du colloque s’est présentée, violer cette prérogative. Honnêtement, je ne comprends pas pourquoi on gonflerait le chiffre des victimes du terrorisme puisqu’il est déjà très élevé.

Quelle est votre vision personnelle de la lutte antiterroriste mondiale après la tenue d’un colloque international à la suite des attentats du 11 septembre et ce qui s’est passé en Arabie Saoudite et au Maroc ?
Après le 11 septembre 2001, tous les pays se sont mobilisés contre le terrorisme, chose que nous saluons. Ma crainte est qu’on arrive à dire qu’il y a un terroriste bon qu’on peut laisser tuer et un autre qu’on doit combattre. On parle actuellement d’une possibilité de traiter avec les responsables terroristes et non pas des politiques. Entendre par là des terroristes dont les mains sont tachées de sang. Ceux-là qui se déplacent à travers le monde entier avec des passeports étrangers Nous exposons ce problème depuis des années. La réponse qui nous parvient est qu’il y a des lois qu’il faut changer Le même problème se pose avec les terroristes égyptiens et autres Nous souhaitons qu’il y ait une organisation et une lutte effective contre le terrorisme différente de celle en vigueur actuellement. Lors de toutes mes rencontres avec les services de sécurité, j’insiste sur la nécessité de ne compter que sur nous-mêmes, en saluant toute initiative venant d’une autre partie.

Quelle est votre position par rapport à l’état d’urgence ?
A mon avis, l’état d’urgence n’est pas un problème pour l’armée. Sa levée avant quatre ans n’aurait nullement affecté notre travail. S’il venait à être levé demain, nous n’y émettrions aucune objection. Je tiens à préciser que la situation n’est pas comme l’imaginent les gens Dire que la levée de l’état d’urgence dépend de l’armée est faux. Des parties à l’étranger font croire que la levée de l’état d’urgence signifie le retour de l’armée dans les casernes et que celle-ci cesse de combattre le terrorisme. Cela est faux également parce qu’il existe des lois dans ce pays. Le Chef du gouvernement peut demander à l’armée de le faire. Pour notre part, nous insistons sur le fait que la levée de l’état d’urgence ne constitue pas un problème pour nous.

Vous avez suscité de nombreuses réactions quand vous avez déclaré accepter le prochain Président même s’il est issu d’un courant islamiste ?
C’est vrai. Durant les années 1991-1992, il y avait le parti dissous qui a fauté en introduisant dans son programme la non-reconnaissance du système républicain et en affirmant que la démocratie est proscrite. Comme il était contre le multipartisme et a voulu changer les habitudes vestimentaires de la société algérienne et empêcher la femme de sortir. Ce que nous avons refusé et qui nous a poussé à agir Je pense que l’élection d’un Président de la République d’un courant islamiste n’est pas un problème en soit. S’il respecte la Constitution, le caractère républicain et démocratique du pays et le multipartisme, nous ne serons pas un obstacle. Si en revanche il adopte la démarche du parti dissous, il trouvera l’armée sur son chemin. Ce sont des missions que nous accorde la Constitution. Si le FIS dissous avait respecté ces principes, il n’aurait trouvé personne sur son chemin. Mais sa direction faisait des déclarations dangereuses reprises par la télévision. Parmi ces déclarations, il y avait celle qui disait que la femme ne doit sortir que deux fois. La première fois, le jour de son mariage, et la deuxième, le jour de son décès. Je rappelle que quand cette question a été soumise au premier responsable du parti cheikh Abassi Madani, il a répondu : « C’est facile, nous n’avons qu’à annuler les services de police et de l’armée et donner ce budget aux femmes » C’est une affaire dangereuse qui menace le pays. Je répète que nous saluons tout choix du peuple, même si c’est Abdallah Djaballah, le leader d’El Islah, à condition qu’il respecte les règles du jeu. Nous vivons dans un pays républicain et nous avons des partis. Notre expérience démocratique n’est pas complète, mais nous sommes au début du chemin. La démocratie n’est pas une décision. Elle est le fruit de nombreuses années de combat. Nous croyons en cela.

Nous, les pays arabes, nous parlons beaucoup de l’unité de la nation arabe et de la nécessité de cette unité Mais il semble que nous parlons trop et agissons peu
Exact Je me rappelle que lors de ma visite à Abu Dhabi, il y a de cela quelques années, on m’avait demandé d’accorder une rencontre aux journalistes militaires Et on m’a demandé mon avis sur les industries d’armement arabes. Je leur ai répondu qu’en 1966, j’étais lieutenant à l’époque, j’avais participé à la réunion du Caire, et aujourd’hui en 2002 je suis général sur le point de partir en retraite et on n’a pas avancé d’un seul pas. Ce qui s’est passé récemment en Irak me pousse à souhaiter pour les générations arabes futures un espoir d’unité en faisant la distinction entre les peuples arabes et leurs gouvernants.

Certains parlent de la substitution de la Ligue arabe A mon avis, il faut d’abord parler de volonté politique et de volonté des gouvernants arabes à créer une force politique économique et militaire
Il y a 50 ans, j’étais à l’époque à l’école, quand j’ai vu dans un journal français une caricature de deux responsables arabes qui s’étreignaient et se donnaient des coups de poignard dans le dos. J’étais jeune à l’époque et je ne comprenais pas la politique mais j’ai été profondément peiné de cette image.

Je crois que certains ne mesurent pas la gravité de la situation, à commencer par l’Irak et la Palestine, les incursions et les massacres israéliens dans la région. Tout cela alimente nos appréhensions quant à l’avenir du monde arabe
Exact Tous les pays arabes ont peur. Mais les gouvernants ressentent-ils cette même peur ? C’est cela le problème. Dans toutes nos réunions nous avalisons des décisions, des motions et adoptons des déclarations communes qui nous rassurent un tant soit peu, mais nous savons tous qu’elles ne seront jamais appliquées. La situation est très grave. En tant que militaire, je regrette beaucoup cet état de fait qui n’honore aucun Arabe. Lors de nos rencontres et réunions avec les responsables des pays étrangers, nous ne parlons jamais d’unité de la nation arabe. Car ils pourront nous répondre ou mieux encore, se moquer de nous. C’est notre situation actuelle.

Pensez-vous qu’il existe de réelles possibilités de coopération arabe, notamment dans les domaines politique et économique ?
Nous partageons plusieurs expériences avec nos frères arabes. C’est vrai qu’il faut renforcer ces expériences, même si nous avions été ces dix dernières années parmi ceux avec qui on ne souhaite aucun rapprochement. Maintenant que le nuage est dissipé, nous avons besoin de ce rapprochement.

Quelle est votre opinion sur la presse algérienne qui critique toutes les institutions de l’Etat, y compris l’institution militaire sans que l’armée réponde Ces derniers temps, nous avons découvert que l’armée a décidé de recourir à la justice, et la presse dénonce ce recours
Nous nous sommes basés sur le fait que l’expérience de la presse algérienne est toute récente. Et nous avons remarqué qu’elle apprenait sur le tas. Nous avons dit à maintes reprises que nous sommes prêts à accepter toutes les critiques, mais nous réfutons avec force l’outrage et l’injure.
Malheureusement, quelques journalistes ont dépassé la ligne rouge. Alors nous avons sollicité la justice pour trancher entre nous. Je fais partie de ceux qui croient en la nécessité de l’existence d’une presse privée. Notre foi dans ce rôle de la presse ne nous empêche pas de défendre l’honneur de l’armée et sa direction.
Pour cela nous avons pris la décision de ne pas nous taire et nous appliquerons nos décisions. La presse a la possibilité de nous critiquer mais sans nous injurier.
Nous constatons que l’institution militaire prend l’initiative de répondre et d’éclairer certaines vérités dans des journaux occidentaux, notamment français, et ce malgré le fait que cette même institution soit restée durant toutes les années passées la grande muette ?
Ceci est un autre problème. Je suis le chef d’état-major et non le ministre de la Défense. Les réponses font partie des prérogatives du ministre de la Défense et je pense qu’il n’a pas de temps à consacrer à cela. J’ai demandé à ce qu’il y ait un ministre de la Défense civil qui aurait à tout moment le droit de répondre à la presse qu’elle soit algérienne ou étrangère. Concernant le chef d’état-major, la loi ne le lui permet pas. Ceci peut être assimilé au Conseil de gouvernement et celui des ministres et toutes les institutions de l’Etat qui s’expriment sur tous les problèmes du pays. L’institution militaire y est absente car la loi ne permet pas la présence d’un représentant de l’institution militaire. Ceci est une grande défaillance car la défense nationale doit être prise en considération dans plusieurs décisions. Je vous signale que depuis la création de l’armée nous n’avons eu que deux ministres de la Défense. Le premier à occuper ce poste était Khaled Nezzar durant près d’une année et le second était Liamine Zeroual pour une durée de quatre mois. Il est vrai que je suis un chef d’état-major mais je ne suis pas ministre de la Défense Et ceci est un problème.

Que pensez-vous de ceux qui demandent à ce que l’armée ne vote pas dans les caserne ?
Nous sommes parmi ceux qui le demandent aujourd’hui. Mais la loi a été faite ainsi. A titre d’exemple, certaines élections, telles que les locales, ne se déroulent pas dans les casernes. Mais les pourcentages de l’armée ne diffèrent en rien des pourcentages du reste du pays. Des documents officiels en attestent. La loi stipule également que le dépouillement des urnes ne se fasse pas dans les casernes et que ces dernières soient transportées sous surveillance civile. Nous avons énormément facilité cette procédure. On colporte, à tort d’ailleurs, que les militaires votent suivant les ordres de leur commandement. Je tiens à préciser que les éléments de l’ANP sont aussi des enfants de ce peuple. J’affirme qu’aucune directive ni consigne n’ont été données pour voter en faveur de telle ou telle partie. Que ceux qui veulent réaliser des études sur le sujet n’ont qu’à consulter les documents spéciaux des élections et faire la comparaison avec les PV de dépouillement. Il se rendront compte par eux-mêmes qu’ils sont identiques. J’aimerai vous relater une anecdote survenue il y a quelques jours. J’ai reçu une correspondance d’un petit parti qui demande à l’armée d’être présente à l’occasion d’un débat sur la question du vote des éléments de l’armée. Notre réponse était claire. Nous avons répondu au président du parti : Monsieur, vous vous trompez, ce n’est pas une question relative à l’armée. C’est une question de loi, alors pourquoi assisterions-nous à ce débat et à quel titre ?

Nous pensons que c’est une période transitoire que ce soit pour la liberté de la presse, le pluralisme ou concernant le processus démocratique Nous pensons que le peuple commence à percevoir cette vérité La presse qui persévérera est la presse crédible parce que le peuple est intelligent, il saura faire la différence entre les journaux outrageux et à scandale et ceux qui font de l’information
Par ma fonction, j’ai des informations sur tout ce qui touche à la lutte contre le terrorisme. Quand je lis les journaux, je découvre la plupart du temps de fausses informations. Par exemple, l’armée tue 65 terroristes et perd 40 de ses éléments. Des fois, j’ai des doutes. Il y a quelques mois, j’étais à Barcelone et j’ai entendu sur la chaîne quatarie Al Jazira reprenant le journal francophone algérien Le Matin que 18 militaires avaient été tués dans la forêt de Sidi Ali Bounab. J’ai cru que c’était une information vérifiée. J’ai appelé Alger et on m’a informé que c’était une fausse information. Si la presse se met à propager de fausses informations plus de deux fois, elle perd toute sa crédibilité, quand bien même elle divulguera après des vérités, personne ne la croira. C’est pour cela que j’aimerais voir certains journaux emprunter le droit chemin. Dans ce contexte, je dirai que le problème que personne n’a abordé jusqu’ici est que le simple journaliste est obligé d’écrire pour gagner sa journée. Malheureusement, c’est la vérité.

Comment percevez-vous l’importance et la valeur de la transparence dans les liens qui lient le gouvernant et le gouverné ?
J’insiste sur le fait que la vérité, c’est la vérité même si elle est amère. Et j’espère que la presse dira la vérité. Nous appréhendons l’approche de l’élection présidentielle. Nous espérons que cette élection sera politique et que la bataille politique sera propre.

Le slogan de l’Union des journalistes arabes est la liberté et la responsabilité du journaliste envers sa patrie tout en respectant le code de l’éthique et de la déontologie. Aussi veillons-nous à inculquer ces principes à nos journalistes
Je me rappelle d’une conférence de presse que j’ai animée à Cherchell l’an dernier après qu’on eut dit que je touchais un salaire d’une valeur de 250 000 dinars. Cette information a failli me créer des problèmes avec mon épouse notamment parce qu’elle sait que je touche un salaire de 90 000 dinars par mois. Je ne reproche rien au simple journaliste, mais nous connaissons ceux qui se cachent derrière et qui propagent intentionnellement le mensonge et multiplient les invectives et nous ne serons pas indulgents avec eux ; nous affirmons que nous les poursuivrons en justice. A titre d’exemple, je citerai Ali Dilem, le plus célèbre des caricaturistes algériens, qui m’a traité du plus grand voleur sans avoir la moindre preuve.
Traduction Le Matin

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Armée-Président : le divorce

A neuf mois de la présidentielle, c’est le divorce entre l’armée et M. Bouteflika. Le général Lamari, dans un entretien accordé hier au journal gouvernemental égyptien Al Ahram, n’a pas arrondi ses propos pour le lui signifier en énumérant les avatars essentiels de la politique de concorde nationale et la défaillance des institutions de l’Etat qui lui sont conséquentes. Le général Lamari s’est appesanti sur des questions de stratégies politiques lourdes qui n’ont cessé d’approfondir le fossé entre l’armée et le Président. En premier lieu, le général Lamari tire sur la concorde nationale en accusant le chef de l’Etat de ne pas avoir joué son rôle en tant que ministre de la Défense qui s’est plu, au contraire, à détruire la mission de la lutte antiterroriste de l’ANP sur le terrain sécuritaire. M. Lamari l’exprime clairement en l’accusant de léthargie, voire de complicité avec l’islamisme armé, puisque tout le discours politique devant appuyer cette lutte est non seulement absent mais travaille en direction du renforcement des maquis terroristes puisque le général major n’a pas omis de relever que des « jeunes hommes ont gagné les maquis du GSPC » à la faveur de la concorde. Le général Lamari oppose donc à la concorde nationale de M. Bouteflika la ferme volonté de l’armée d’éradiquer le terrorisme jusqu’au bout et que cela prendra le temps qu’il faudra. Le chef de corps d’armée relève de cette défaillance de l’Etat l’irresponsabilité du ministère de l’Intérieur qui n’a pas joué son rôle dans l’information sur la réalité du lourd bilan des pertes dans les rangs de l’ANP, des corps constitués et chez les populations civiles dans les attentats et massacres. Il s’est interrogé sur les objectifs visés par cette désinformation officielle. De ce constat, le général Lamari avertit fermement M. Bouteflika sur son appel en direction des maquis terroristes et ses tentatives de dialogue avec Ali Benhadj et Abassi Madani : l’interruption du processus électoral de 1991 n’est pas une violence contre la démocratie comme l’avait affirmé M. Bouteflika mais une sauvegarde des institutions républicaines « au moment où l’islamisme était dangereux et nous l’avons fait ». D’où l’avertissement asséné du général : tout parti qui se réclamera du FIS trouvera l’armée en face de lui ». Discours tranchant et incisif aux antipodes de la réconciliation nationale du Président.
En second lieu, pour le général, et conséquemment au premier point, le discours du chef d’état-major replace le rôle de l’armée dans la vie politique à quelques mois des échéances de la présidentielle en relevant l’isolement total de M. Bouteflika par des mises en garde directes, dénuées de tout aphorisme. Le point de rupture est ainsi énoncé : l’armée entend bien ne plus se laisser berner par un Président démissionnaire, complaisant et de connivence désormais avérée avec les GIA. Autant l’armée réaffirme son rôle de gardienne de la République et est déterminée à éradiquer le terrorisme autant le Président, souligne M. Lamari, fait preuve, en le citant une seule fois dans son discours, de mollesse, voire de trahison à cette détermination de mettre un terme à cette situation. Au point que, dit Lamari, l’armée est prête à accepter un Président islamiste, cette fois en citant « Abdallah Djaballah » plutôt que Bouteflika à la prochaine présidentielle « pourvu qu’il respecte la Constitution et les lois de la République ». Ironie à peine feinte à l’adresse du concepteur de la concorde nationale. Cela voudrait dire : l’armée est ferme ; Bouteflika ne dépassera pas 2004. C’est le message direct, débarrassé des sous-entendus politiques que l’armée vient de livrer dans cet entretien du chef de corps d’armée, Mohamed Lamari. Dans le même temps, le chef du gouvernement, Ahmed Ouyahia, réaffirme l’urgence d’éradiquer le terrorisme et de bannir tout dialogue avec les islamistes. Isolé, M. Bouteflika est doublement isolé au moment où son clan uvre à la déstabilisation d’un FLN qui ne veut plus être sous sa botte.
Rachid Mokhtari

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Lutte antiterroriste : et le discours politique ?

C’est au très influent journaliste égyptien Ibrahim Nafaâ que le chef de l’état-major Mohamed Lamari a livré des informations qui confirment le fossé de plus en plus profond séparant l’armée du Président Abdelaziz Bouteflika à l’heure où ce dernier s’emploie, par les moyens les plus invraisemblables, à obtenir un laissez-passer pour un second mandat. Sur les racines de la crise qui ne finit pas d’endeuiller le pays, le général Lamari parle de la fin d’un processus suicidaire là où Bouteflika préférait voir la mère de toutes les violences. C’est ainsi que le Président avait qualifié le barrage dressé en 1992 sur le chemin du FIS pour l’empêcher de s’emparer des institutions de la République. La mise au point a le mérite d’être claire. Elle retentit en même temps comme un avertissement à quelques jours de la fin de détention des dirigeants du FIS dont on dit qu’ils n’ont toujours par renoncé à leur rêve de califat si l’occasion leur était donnée de revenir sur la scène politique. Quiconque sera tenté par ce projet « se trouvera en face de l’armée », a rappelé le général Lamari, avec la précision que l’armée aura agi dans le cadre de ses « attributions constitutionnelles ». Pour lui, si le FIS avait été brisé dans son ascension vers le pouvoir, c’est à cause de ses intentions de démanteler le régime républicain avec tout ce que cela impliquait de remises en cause constitutionnelles concernant le statut des femmes, la démocratie, le multipartisme. L’armée, dit-il, est toujours dans les mêmes dispositions. Elle est prête à tolérer l’élection d’un islamiste, fut-il en calotte et djellaba comme Abdallah Djaballah. Mais à condition que ce smig républicain soit respecté. Quant à la lutte antiterroriste qui, selon lui, souffre d’un embargo international sur les équipements et d’une vision sélective qui rend certains terroristes « fréquentables », elle se poursuivra jusqu’au terme d’une victoire qui ne fait pas de doute. Toutefois, nuance le chef d’état-major, elle ne sera totale et moins longue que dans le cas où elle serait appuyée par une mobilisation populaire et un discours politique. L’un n’allant pas sans l’autre, évidemment. « La lutte antiterroriste ne se limite pas aux efforts de l’armée et autres services de sécurité, mais doit être soutenue par un discours politique et une mobilisation populaire. Si c’est le cas, on réussira. Autrement, on vivra dans la souffrance », a prévenu le général Lamari. Or, M. Bouteflika semble vouloir nous promettre des larmes. Le discours politique du Président de la République qui n’a pas hésité à prier pour la bénédiction de Hattab ne plaide pas pour une telle mobilisation. Si le chef d’état-major a énuméré ces conditions, c’est pour en pointer les carences. Le discours de M. Bouteflika n’aide donc pas à obtenir une mobilisation populaire dans la lutte contre le terrorisme même si la population est revenue de ses illusions islamistes. Mais c’était du temps où l’action de l’Etat ne souffrait pas de ce bicéphalisme. La lutte, promet le général, se poursuivra même si l’état d’urgence devait être levé pour répondre aux vux d’une bonne partie de la classe politique. « La levée de l’état d’urgence n’est pas un problème pour nous. Elle n’implique pas automatiquement un retour des militaires dans les casernes. Si la décision doit être prise, nous la saluerons », explique le chef d’état-major. Une manière pas comme n’importe quelle autre d’orienter les défenseurs des droits de l’Homme vers une adresse qu’ils oublient parfois.
Y. Kenzy