L’armée face à de nouveaux challenges

L’armée face à de nouveaux challenges

El Watan, 11 avril 2014

Le nouveau quinquennat permettera, peut-être, l’émergence de la jeune garde marginalisée, débarassée des pesanteurs d’allégeance.

La Grande Muette n’aura jamais autant mérité son nom, assaillie de toutes parts, y compris par ses propres éléments ; l’ANP semble littéralement tétanisée face à l’emballement des événements. Dix ans quasi jour pour jour après la partie de poker menteur qui avait entraîné la défaite de Ali Benflis à l’élection présidentielle de 2004 et la mise à l’écart du général de corps d’armée Mohamed Lamari de son poste de chef d’état-major, le scénario inverse se produit. Le général «cumulard» Ahmed Gaïd Salah, bombardé vice-ministre de la Défense nationale, est considéré comme le plus farouche soutien à la réélection du président sortant et n’en est pas moins ouvertement critiqué par d’anciens gradés de son institution, l’auteur Yasmina Khadra l’accusant même d’avoir «détruit l’armée» et d’être «régionaliste».

Les propos tenus par le général à la retraite Hocine Benhadid laissent même croire à une profonde division dans les rangs des militaires, la majorité des subordonnés de Gaïd Salah s’opposant de fait à celui-ci tout en se murant dans un mutisme dicté par la discipline et l’esprit de corps. Pire encore, le remodelage soudain du Département de recherche et sécurité opéré à la fin 2013 a eu pour effet de diminuer certaines prérogatives du département et de centraliser entre les mains du chef d’état-major à la fois l’armée et les services chargés de la surveillance de ce corps. Un élément de plus à charge contre Gaïd Salah que retiennent contre lui ses opposants au sein de l’armée.

Le DRS, bien que partiellement reconfiguré, conserve sa puissance originale en raison de la nature même du système politique et de l’Etat. Si tous les regards se tournent vers les corps constitués pour l’après-17 avril, les candidats dans leur ensemble n’accordent que peu d’espace à l’institution militaire dans leurs programmes électoraux. Une sorte de vœu pieux unanime servant de dénominateur commun entre les postulants à la magistrature suprême : réduire la durée du service national à une année et moderniser, voire professionnaliser l’armée.

Gap

Quid de détails ou de données chiffrées ? Quid des programmes de fabrication militaire et de contribution à la croissance économique et de la transparence sur les achats d’armements à l’étranger ? L’insistance générale des candidats sur le renforcement de la lutte antiterroriste aux frontières contredit l’unanimisme des six sur le cantonnement de l’ANP à l’intérieur de ses frontières. Le changement doctrinal de l’armée algérienne n’est donc pas au programme.

L’élection présidentielle qui aurait pu consacrer l’ANP dans son rôle d’arbitre apolitique, de moteur pour la croissance et comme réel acteur militaire de pacification de la région, ne fera que reconduire, pour un quinquennat de plus, une politique de navigation à vue qui, à l’instar de la politique économique du pays, est dans une logique d’épuisement des ressources. Pourtant, passé le 17 avril, l’armée, la police et la gendarmerie seront confrontées à de nouveaux challenges et aux menaces préexistantes. Le risque, bien que marginal, de soulèvement populaire, peut avoir des conséquences inattendues, les scenarii égyptien et surtout tunisien ont montré les limites de la collusion entre les armées et les régimes autocratiques.

La menace terroriste, tant intérieure qu’extérieure, représente un défi logistique pour l’ANP, qui devra maintenir des dizaines de milliers d’hommes dans des régions «difficiles», pendant plusieurs années encore. Elle nécessitera d’exposer aux aléas climatiques des équipements coûteux et sensibles et ainsi raccourcir leur durée de vie et continuera à mobiliser, aux dépens des missions de police classiques, des dizaines de milliers de policiers et gendarmes. La montée inexorable en puissance de la jeune garde de l’ANP sera probablement ce qui marquera les mois qui suivront l’élection, car le gap générationnel créé artificiellement par le biais de mesures administratives mettant à la retraite des jeunes officiers supérieurs tout en maintenant leurs aînés aux différents commandements de forces et de régions ne pourra se maintenir au-delà d’une limite biologique. L’arrivée de la jeune garde au pouvoir militaire libèrera peut-être la politique de l’emprise de l’armée.

Akram Kharief