A Raïs, les «douleurs» refusent d’oublier et d’amnistier

Victime de la tuerie du 28 août 1997 qui a ciblé Raïs

Cherifa, sans pardon, n’écoute que le feu de ses entrailles

Par Saliha Aouès, La Tribune, 9 février 2005

Recroquevillée sur elle-même, ses mains usées par les ménages, elle enlaceétroitement ses genoux serrés, frileusement montés à la hauteur de son menton. Cherifa a l’air de prendre du soleil dans la courette de sa petite maisonnée en parpaing mais non encore finie, assise là sur sa peau de moutonà fixer son giron. Celui qui a porté, bercé, choyé et protégé huit enfants. Mais qui en a laissé partir brutalement 5, culpabilise-t-elle. Elle pense qu’elle n’a pas su leur épargner cette nuit mortelle de ce 28 août 1997. Au mot «irhab» (terrorisme), Cherifa, dans un sursaut qui la réveille de ses profondes pensées, rétorque en larmes qu’elle ne se réchauffe pas les os.«Non, non !», se défend-elle, d’une voix éteinte. Pace que, précise-t-elle, elle est assez nantie comme ça «avec la brûlure de ses entrailles, qui entretient sa douleur depuis presque8 ans maintenant !»

Les yeux usés par les larmes

Des sanglots étranglent ses confidences et la font hoqueter comme une gamine. Elle se ressaisit et se remémore par bribes cette nuit estivale qui la tourmente encore. Elle n’a plus dans le regard que ces images du passé toujours présent : cette incursion des terroristes, les cris, la fuite des habitants, le haouch à feu et à sang. Elle entend les lamentations des blessés, les appels au secours des siens. «J’avais mon dernier dans les bras, collé à moi. En une fraction de seconde, on s’est retrouvé à courir, à tomber les uns sur les autres. Je ne me souciais que de mes enfants que je ne voyais plus. Puis rien, le néant…» Chérifa prend du recul et étouffe ses larmes dans le col de sa robe. Elle appuie l’étoffe de velours marron sur ses petits yeux rougis, vieillis et flétris, usés par les pleurs quotidiens.«Au petit matin, je n’ai pas vu mes petits, je ne les ai plus revus. J’ai compris sans l’accepter. Je ne l’accepte toujours pas. Même si c’est la volonté de Dieu. Je le sais. Mektoub peut-être mais le feu est toujours en moi et plus jamais rien n’arrivera à en éteindre la flamme. C’est ainsi…» Elle pleure encore un bon coup. Comme pour s’excuser de se laisser aller, elle confie qu’elle pleure tout le temps et que ce rappel n’en est pas un pour avoir l’horreur encore en elle, dans sa tête qui remue ce cauchemar nuit et jour. Elle cite en vrac le prénom de chacun de ses enfants égorgés. Smaïl avait 25 ans, «c’était mes yeux», commente-t-elle. Boubekeur en avait 18, Radia, 11, Khadidja, 9 et son tout dernier Abdelmalek, tout juste 4 printemps. Qu’elle n’a pas eu le loisir de voir éclore, Cherifa ! «C’est lui que j’avais dans les bras avant le drame… comment oublier ? Je ne peux pas, c’est plus fort que moi. Au-dessus de mes forces…» Elle ajoute que son fils rescapé, Sofiane, a été capturé lors de cette tuerie et on ne sait par quel miracle il a été relâché. Son mari refuse de se montrer, il est pratiquement alité après avoir été gravement blessé au cours de cette nuit du 28 août. Il souffre toujours des séquelles des coups qui lui ont été portés. «Il a eu le ventre déchiré et le corps ouvert de partout…» Elle dit aussi qu’une de ses filles a échappé à la mort. Elle était chez des parents en visite, quant à l’autre, el mektoub a voulu l’épargner… mais elle a tout vu et n’a rien oublié. C’est elle qui va aujourd’hui à l’université de Blida. On ne perçoit pas dans les confidences de la mère une quelconque fierté, on la sent plutôt obnubilée par la disparition de ses autres enfants. Et elle cite dans la foulée que son beau-frère et toute sa famille, femme et enfants, ont été tués, ici même dans ce qui fut leur habitation, dont il n’est rien resté après l’incursion.

«Ni pardon ni amnistie !»

Aujourd’hui, un semblant de toit abrite la douleur de Cherifa qui «refuse d’ entendre parler de pardon, d’amnistie, d’oubli, de réconciliation, de concorde… Non, je ne pardonne pas ! Même si on m’offrait l’Algérie tout entière, qu’on m’indemnise, qu’on me redonne ma jeunesse… non, et non. Admettons que je pardonne, que me diraient mes enfants ? Ils me demanderaient des comptes et m’en voudraient. Et si on me demandait de voter pour ou contre l’amnistie, je n’irais pas voter. Je suis d’accord que c’est là la volonté de Dieu mais je ne peux enterrer le passé jusqu’à ma mise en terre. Et même si Dieu pardonne, moi, non. Mais je n’irai pas toutefois m’ attaquer à un terroriste si j’en rencontre un. C’est à Dieu de le punir». Cherifa est interrompue dans ses convictions par sa belle-mère qui abonde dans son sens : «Pardonner à ceux qui m’ont enlevé 20 personnes de ma famille ? C’est hors de question. Mouhal. Voter, non plus.» El Djouher parle de son fils mort avec sa famille, de son autre fils alité des suites de ses blessures, de ses petits-enfants… Du revers de la main, elle passe la manche de sa robe sur ses yeux larmoyants. Pudique, elle se retient. A 90 ans, elle n’attend plus rien de la vie. Ceux qui la lui rendaient gaie et intéressante sont partis… Aujourd’hui que Cherifa et Djouher sont de retour chez elles, elles affrontent le démon du terrorisme dans cette habitation à peine reconstruite. Et elles ne sont là que depuis 5 mois, c’est dire l’angoisse du retour, après s’être réfugiées chez des proches à Rovigo. Mais tout a des limites et les souvenirs sont, depuis, plus vivaces que jamais. Et faute d’ un ailleurs pour atténuer la douleur. Des indemnisations, elles ne se rappellent plus le montant, car le dédommagement suit l’âge des disparus. Cherifa «n’aime pas cet argent qui lui a été donné pour compenser sa chair. Mais à quoi bon ?» soupire-t-elle. Elle attend seulement une distribution de logements prévue à Sidi Moussa, pour s’être inscrite sur la liste. Elle attend sans conviction ; elle pense à son fils qui doit un jour se marier. Ici, ce n’est pas possible, c’est trop petit. Et aucun argent pour construire.Pour le moment, elle n’a d’yeux et d’ouie que pour la mort prématurée de ses enfants. Elle qui leur parle souvent sur leur tombe. La prochaine fois, elle leur promettra de ne pas pardonner à leurs tueurs…

S. A.


Elles ne feront pas barrière à l’amnistie mais ne l’adopteront pas

A Raïs, les «douleurs» refusent d’oublier et d’amnistier

Par Hasna Yacoub, La Tribune, 9 février 2005

Sourire angélique, yeux rieurs. La petite fille joue au seuil de la maison parentale de Raïs. Elle a à peine six ans, peut-être sept. Trop jeune pour savoir. Pour se souvenir. Pourtant, elle habite l’un des quartiers des plus tristement célèbres de la capitale. Raïs, ce quartier de Sidi Moussa, à vingt-cinq kilomètres au sud d’Alger, au cœur de la plaine de la Mitidja, est l’un des lieux longtemps surnommés le «triangle de la mort». C’est dans ce quartier que des enfants, des femmes, des hommes et des vieux ont vu la mort. Ils ont en mémoire des scènes de terreur, des cris et des râles, la cavalcade, dans la pénombre, d’ombres assassines. Et puis le silence. Le leur. Les rescapés du génocide à grande échelle ont tu la douleur. La perte d’enfants, de mari, de sœurs ou de frères. Par peur ? Incompréhension ? Ou est-ce que les grandes douleurs sont toujours muettes ?Pourtant, ces survivants n’oublient pas. Un simple claquement de porte, ils sursautent, le souvenir est de nouveau là. La peur aussi. A Raïs, la vie se devait de reprendre ses droits après plus de sept ans de la nuit du 28 août 1997. Une nuit que personne ne pourra plus jamais enterrer. Cette même nuit qui verra l’enterrement de centaines de morts. Egorgés, brûlés ou froidement abattus. Les habitants du quartier de Raïs ont été meurtris, en l’espace de quelques heures. Plus de sept ans après, on reconstruit à Raïs pour revivre.

L’amnistie, un refus sans appel ?

On reconstruit certes mais d’une seule main. L’autre tient toujours une arme. Les armes que l’Etat a distribuées à 42 citoyens dans ce quartier pour se défendre de la horde terroriste. «Nous sommes armés, chose qui nous rassure un peu», affirment des victimes de la nuit du 28 août. Radia, jeune mère du petit Abderrahmane et sa famille, ont survécu au massacre à la faveur d’une invitation à un mariage à Sidi Moussa où toute la famille a passé la nuit. Cette dernière est revenue le lendemain pour enterrer les cousins qui habitaient une maison adjacente à la leur. Radia n’oublie pas et refuse de pardonner. «Si un référendum est décidé pour la loi de la réconciliation nationale, je voterai non», lâche la jeune femme d’un air amer. Sa belle-mère pose une condition : «Il faut d’abord qu’on nous assure qu’ils [les terroristes, NDLR] ne recommenceront pas.» Qui est en mesure de donner une telle assurance ? Parler d’amnistie générale à la population de Raïs n’a pas été chose facile. Remuer les souvenirs a fait couler des larmes. Rima n’avait pourtant que trois ans cette nuit là. «Je me rappelle quand nous nous sommes cachés sous les escaliers. J’étais au milieu de cris et de larmes», lâche la petite fille. Sa mère assure que Rima n’a pas réussià surmonter sa peur. «Moi-même je n’oublierai pas ce jour, même après ma mort», lâche la maman. Une image qui veut témoigner de l’horreur de cette nuit là. Rima ne comprend pas ce que veut dire amnistie mais pour sa mère, c’est sans appel : «Il n’est pas question de pardonner.» El Hadja, une moudjahida de 74 ans, refuse également le pardon. Son mari, moudjahid âgé de 78 ans, appelle à la paix qui ne peut être instaurée, comme il le dit, sans l’amnistie : «Il y a eu beaucoup de morts. C’est assez, il faut que ça cesse. C’est notre pays et ce sont nos enfants.» Quelques mètres plus loin, des larmes coulent sur les joues de la tante de Rima quand celle-ci présente les visiteurs inattendus. La présence de journalistes à Raïs rappelle forcément de mauvais souvenirs surtout quand la question posée se rapporte à l’amnistie. Khadija, 65 ans, pleure encore son mari, criblé de balles sur la terrasse de sa maison avant quelle ne soit complètement brûlée. Son fils Sidi Ali, poignardé, a survécu avec de graves séquelles. Khadija ne peut pas pardonner, et d’ajouter : «En l’espace de quelques heures, il ne nous restait plus rien. Sauf peut-être de multiples blessures et une mémoire meurtrie à jamais.» Mohamed, son autre fils, âgé de 27 ans, ne votera pas pour l’amnistie. Ni contre d’ailleurs, ce jeune préfère «laisser au grand Dieu le soin de juger si ces gens là méritent ou non le pardon».

«Si pardon il y a, ce sera celui du Président»

Dans la maison des Bellal, les cris des enfants se sont tus depuis longtemps. Cinq enfants et leurs trois mamans ont été enterrés le 23 septembre 1997. Egorgés à l’intérieur même de leur maison, ces derniers ont entendu une dernière fois leur oncle, Redouane, crier leur demandant de s’ enfuir. Ils n’auront pas le temps, encerclés par la horde terroriste. Redouane, par instinct de survie, a couru sous une pluie de balles qui, heureusement, ne l’atteindront pas. «Une vieille est tombée juste à côté moi. Je ne voulais pas m’arrêter jusqu’à la grande route où j’ai réussi à rejoindre un campement de militaires. Je me suis caché là jusqu’à l’aube», raconte ce jeune homme. Il se rappelle ses gestes mécaniques, ramassant les corps mutilés des siens pour les mettre sur des brancards. Sur une possibilité de pardon, Redouane préfère ne pas se prononcer, «ce qui est arrivé est arrivé. Aujourd’hui, il faut que Dieu leur pardonne». Il dit qu’ il ne s’en prendra pas à un repenti si jamais il en rencontrait mais n’ aimerait pas avoir de lien avec eux. «Il n’y a pas de repentis ici à Raïs. Un seul s’est aventuré dans le quartier et il a été à deux reprises battu. Depuis, plus personne n’est revenu», affirme Redouane qui considère que si amnistie il y a, «ce sera celle du président Bouteflika. C’est lui qui aura pardonné, pas nous. Car c’est encore très difficile de parler de pardon». De toute façon, lâche enfin Redouane, «Rabi Oukilhoum [on se remet à Dieu]».La rencontre de Cherifa a été des plus douloureuses. Cherifa était seule dans cette grande maison. Adossée à un mur dans sa cour, elle contemplait le ciel. Lui demandait-elle d’avoir enfin la paix ? De pouvoir un moment -si court soit-il- oublier ? Cherifa sursaute en voyant le portail de sa maison s’ouvrir. A la vue de l’appareil photo, elle devine le métier des visiteurs.«Que voulez-vous savoir ? Quel est le but de votre visite ?» demande Cherifa, une certaine peur dans ses propos. A croire qu’elle espérait tout au fond d’elle que la plaie ne sera pas rouverte.

«Même si moi je pardonne, Dieu ne pardonnera pas»

Cherifa n’entendra pas le mot amnistie, au mot «irhab», elle est déjà en sanglots. «Vous avez compris pourquoi je suis seule maintenant», lâche-t-elle entre deux sanglots. Cinq de ses huit enfants ont été égorgés. Cherifa caresse son ventre qui leur a donné la vie en pleurant : «Mon petit n’avait que 4 ans. Il a été arraché de mes bras pour être égorgé.» Ismaïl,«ses yeux» comme dit Cherifa, avait 25 ans, Boubkar, 18 ans, Radia, 11 ans, Khadija 9 ans et enfin Abdelmalek n’avait que 4 ans. Ils ont été tus,égorgés en cette nuit du 28 août 1997. Comment oublier, se demande Cherifa qui n’est revenue à Raïs que depuis 5 mois. «Même si j’ai une nouvelle vie, je ne pardonnerai pas. Si on me donnait l’Algérie entière, je ne pardonnerai pas. Mon cœur saigne toujours», dit-elle. Tous les jours, Cherifa pleure ses enfants au côté d’un mari, alité, qui garde toujours les séquelles de cette nuit-là. Plus amer, la quinquagénaire affirme : «Même si moi je pardonne, Dieu ne pardonnera pas» et puis, se posant la question, «si moi je pardonne, mes enfants me demanderont : pourquoi maman tu as pardonné à nos égorgeurs ?» Aux larmes de Cherifa s’ajoutent celles de sa belle-mère, El Hadja Djouher. Voir les larmes de cette vieille de 90 ans donne la chair de poule.«J’ai enterré 20 personnes de ma famille. Alors comment pardonner ?», se demande Djouher. «Je ne ferai rien au terroriste si je le rencontre mais je sais que Dieu me rendra justice», soutient Cherifa. Quand elle en a gros sur le cœur et qu’elle n’arrive plus à supporter sa solitude, Cherifa, cette douleur errante, se rend au cimetière, tout près de sa chair. Cherifa ne pardonnera pas comme Radia, Redouane, Mohamed ou encore Khadidja. D’autres pensent pouvoir le faire car «il n’y a pas autre choix». Les survivants de Raïs, ensevelis sous leur tristesse, semblent attendre. Leur souffrance, muette, confie peu leurs tourments. Ils s’excluent du monde extérieur, de l’ amnistie et de toute autre décision politique. «S’il y a pardon, ce sera celui du Président», a dit l’un d’eux. Les rescapés de la tragédie de Raïs ne feront pas barrière à l’amnistie mais ne l’adopteront pas. Ils essayent de continuer de vivre. Dans les rues, des enfants, des jerricans à la main, vont chercher de l’eau. L’eau, source de vie, n’est toujours pas disponibleà Raïs.

H. Y.