Ali Benhadj, ancien vice-président du FIS, victime d’une manipulation?

Le pouvoir algérien veut des islamistes à sa botte

Ali Benhadj, ancien vice-président du FIS, victime d’une manipulation?

Par José GARÇON, Libération, 11 octobre 2006

Tout commence le 1er octobre à Kouba, dans la banlieue d’Alger. Un jeune homme de 18 ans, Abd Al-Qahar Benhadj, quitte son domicile vers 4 h 30 du matin pour se rendre à la mosquée Haï el-Badr afin d’y accomplir la première prière de la journée. Depuis, il n’a plus donné signe de vie et cette «disparition» ne passe pas inaperçue, même dans une Algérie qui compte au moins 15 000 disparus imputables aux forces de sécurité, au sortir d’une décennie de guerre civile. Abd Al-Qahar Benhadj est en effet le fils cadet d’Ali Benhadj, l’ex-vice-président du Front islamique du salut (FIS).

A la fin des années 80 et au tout début des années 90, ses prêches virulents contre le pouvoir algérien enflammaient des milliers de militants islamistes. Son arrestation, en 1991, marque le premier coup d’arrêt à la progression des islamistes en Algérie, avant même le début des violences qui ont suivi l’annulation, en janvier 1992, des élections législatives remportées par le FIS.

«Révélations». Quinze ans plus tard, l’ex-leader islamiste ­ qui a purgé une peine de douze ans de prison ­ dénonce la «mystérieuse disparition» de son fils. Et fait tout pour le retrouver, mais en vain : tour des hôpitaux, des commissariats de police et de tous les lieux où il aurait pu se rendre.

Des «informations» n’ont cependant pas tardé à faire la une de Liberté et d’ Echourouk. «Le fils d’Ali Benhadj est monté au maquis et a rejoint le GSPC» (le Groupe salafiste pour la prédication et le combat, auquel Alger attribue les violences «résiduelles» actuelles), annoncent ces deux quotidiens. Hasard ? Ces «révélations» suivent une déclaration d’Ali Benhadj affirmant «ne pas savoir s’il s’agissait d’une disparition ou d’un enlèvement», mais précisant : «Si c’est un enlèvement, j’en accuse les services de renseignements. Et le pouvoir en porte directement ou indirectement la responsabilité.»

En enfonçant le clou et en évoquant une «manipulation islamiste», El Watan va paradoxalement lever un coin du voile sur cette ténébreuse affaire. A en croire ce journal, Ali Benhadj «chercherait à rebondir et à occuper les médias avec la disparition énigmatique de son fils». Le retour en Algérie d’ex-dirigeants du FIS réfugiés à l’étranger aurait, en effet, isolé et marginalisé l’ex-icône de la jeunesse islamiste…

Une chose est sûre : la disparition d’Abd Al-Qahar Benhadj survient au moment même où les autorités algériennes cherchent à restructurer la mouvance islamiste autour des ex-dirigeants du FIS qui avaient appelé à voter pour le président Bouteflika, en 2004, et qui soutiennent sa politique dite de «réconciliation nationale». C’est le cas notamment de Rabah Kébir et de son petit groupe rentré le 18 septembre en Algérie après un long exil en Allemagne. Ces derniers avaient soutenu, en 1997, la trêve unilatérale observée par l’AIS, le bras armé du FIS. Signe tangible de la bienveillance d’Alger à leur égard : ce groupe échappe totalement à la loi interdisant de politique les ex-dirigeants du FIS, alors que celle-ci s’applique sans pitié à ceux qui n’ont pas fait allégeance au pouvoir, particulièrement Ali Benhadj. Ce dernier a ainsi été réincarcéré pour huit mois, en 2005, pour «apologie de crimes terroristes», après une déclaration concernant les otages algériens détenus en Irak. Un an plus tard, Rabah Kébir déclarait devant une forêt de micros, en débarquant à Alger : «Nous ne renoncerons jamais à nos droits politiques…»

Cette différence de traitement entre les ex-chefs islamistes creusera-t-elle davantage le fossé au sein du mouvement, comme l’espèrent les autorités algériennes ? Une question fondamentale quand rien n’indique que le poids électoral des islamistes ait réellement diminué dans le pays. La déclaration d’un proche de Rabah Kébir affirmant qu’il est «hors de question de travailler ou de militer à nouveau avec Ali Benhadj et Abassi Madani» (les deux chefs «historiques» du FIS) montre qu’Alger est effectivement parvenu à ses fins. Reste à savoir l’utilité de cette manoeuvre, compte tenu, d’un côté, du discrédit de Rabah Kébir et de son groupe et, de l’autre, de l’image positive que conserve malgré tout Ali Benhadj au sein de la mouvance islamiste.

Légitimité. Dans ce contexte, les autorités algériennes n’ont nulle envie de voir Ali Benhadj remettre en cause la légitimité des ex-dirigeants islamistes qu’elles ont choisis comme interlocuteurs. La «disparition» d’Abd Al-Qahar Benhadj est-elle, dès lors, un message visant à dissuader son père de ruer dans les brancards en contestant au groupe de Kébir la qualité dont l’affuble désormais la presse, à savoir celle de «dépositaire de la nouvelle ligne du mouvement islamiste radical» ? C’est l’une des questions que pose une disparition qui survient à un moment fort opportun.


Ali Benhadj revient sur la «disparition» de son fils, le 1er octobre :

«Si mon fils a été kidnappé, c’est pour me faire changer de position politique»

Par José GARÇON, Libération, 11 octobre 2006

Contacté lundi par téléphone à Alger par Libération, Ali Benhadj affirme «ignorer où est [son] fils et ne pas privilégier d’hypothèse particulière». «Quand j’ai lu Liberté et Echourouk, qui affirmaient que mon fils était monté au maquis, je suis allé au commissariat de mon arrondissement demander pourquoi je n’avais pas été le premier informé, si la police disposait d’informations sérieuses sur sa présence au maquis. Ils m’ont répondu qu’ils n’avaient « pas de confirmation officielle » . Echourouk n’a passé qu’en partie ma mise au point : je ne lui en veux pas, ce ne sont pas ses journalistes qui l’ont censurée… Liberté, lui, a refusé de me recevoir. Si mon fils était au maquis, je ne le cacherais pas. Mais il n’y a aucune preuve des services de sécurité, ni aucune information de ses amis allant dans ce sens.»

L’ex-vice-président du FIS, qui est interdit de politique comme le sont en principe tous les ex-dirigeants du mouvement islamiste, refuse de faire le moindre commentaire sur cette règle à géométrie variable qui ne s’applique pas à ceux qui soutiennent la politique de réconciliation. Rappelant qu’il est dans une «situation où il ne lui est pas permis de faire de déclaration politique», il repousse toute question sur de possibles divergences avec les ex-responsables du FIS rentrés récemment à Alger. Pourquoi son fils a-t-il disparu au moment où ces derniers sont au coeur des manoeuvres des autorités pour restructurer la mouvance islamiste ? «On entre là dans des problèmes politiques. Si mon fils a été kidnappé, c’est pour me faire changer de position politique, c’est habituel en Algérie. Mais s’ils veulent réellement une réconciliation nationale, si on veut trouver une solution pacifique dans ce pays, elle doit se faire entre les deux parties et les services de sécurité doivent cesser d’être présents partout… Nous n’avons ni multipartisme, ni Parlement, ni gouvernement : les « services » sont dans les mosquées, les hôpitaux, les journaux, les maquis. On profite que les adolescents n’aient ni travail ni avenir : c’est facile de les manipuler et de les enrôler au maquis.»

N’ayant rien perdu de sa véhémence, Ali Benhadj récuse les accusations selon lesquelles il aurait lui-même organisé la disparition de son fils. «C’est stupide, personne ne sacrifie son fils pour faire de la politique», dit-il, dénonçant avec colère les informations affirmant que celui-ci a rejoint le maquis. «Cela revient à le condamner à mort. Après cela, on peut le tuer et dire, comme on l’a dit souvent pour d’autres disparus, qu’il est mort au maquis ou dans un affrontement avec les forces de sécurité.»