Le forcing des familles des disparus

Amnistie générale 

Le forcing des familles des disparus

El Watan, 31 janvier 2005

Les organisations des familles des personnes disparues ont opposé, hier, au siège de l’Association nationale des disparus (ANFD), une fin de non-recevoir au projet d’amnistie générale que compte mettre en ouvre le président Abdelaziz Bouteflika.

L’ANFD, SOS Disparus, l’Organisation nationale des victimes du terrorisme et ayants droit (ONVITAD), le Collectif des familles des disparus algériens (CFDA de France) et Somoud comptent battre campagne contre le référendum prévu à cet effet. « Nous ne pouvons pas pardonner si on ne nous demande pas pardon », ont-elles répliqué, tranchant ainsi avec l’unanimisme qui semble entourer jusque-là un projet aux contours toujours flous. Les cinq organisations exigent de connaître la vérité sur le sort de leurs proches et le jugement des auteurs et commanditaires des disparitions, l’amnistie générale devant être l’ultime étape de ce processus. « Nous sommes pour la paix, mais cette paix ne peut pas se construire au détriment de la vérité et de la justice, surtout pas en oubliant nos enfants », a indiqué Mme Yous de SOS Disparus, soulignant la constitution, au niveau de l’association qu’elle préside, de plus de 8000 dossiers de disparus. Et l’opération n’est pas encore achevée, selon elle. L’ANFD en compte, de son côté, plus de 7000, proches des 7200 plaintes avancées par Farouk Ksentini, le président de la Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’homme (CNCPPDH) et de la commission ad hoc chargée de la question des disparus. Fait nouveau : par souci de solidarité et d’unification des rangs, ces organisations ont permis à Somoud, la seule association qui impute les enlèvements aux Groupes islamistes armés, de se joindre à elles. Avec les 10 000 cas listés par Somoud, le nombre des disparus passe ainsi à plus de 18 000. Les familles des disparus ont appelé le président Abdelaziz Bouteflika à faire preuve de « courage politique ». « La responsabilité de chaque partie doit être établie. On ne peut accréditer la thèse de l’acte isolé, lorsque la moitié d’un commissariat se déplace pour procéder à une arrestation, c’est une politique planifiée. Si le pouvoir veut traiter ce dossier avec sérieux, il lui faudra alors passer par la voie de la justice et de la vérité », a estimé Amin Sidhoum du CFDA. Allusion claire à M. Ksentini qui a soutenu que les exactions commises par les forces de sécurité étaient des « cas isolés ». La porte-parole du CFDA, Nacéra Doutour, a explicitement mis en garde le président de la CNCPPDH quant à l’élaboration d’un rapport de complaisance. La journée d’hier marquait le huitième anniversaire de la disparition du fils de Mme Doutour. « En tant que mère, je veux savoir ce qu’est devenu mon fils, ce qu’ils en ont fait. Je veux savoir s’il est vivant ou mort. On veut fermer ce livre sans que nous sachions la vérité », a-t-elle martelé. Dans le local de l’ANFD, aux murs tapissés de photos de disparus, plusieurs mères de famille affirment reconnaître les agents des services de sécurité qui ont enlevé les leurs. « Si elle devait avoir lieu, une telle amnistie est destinée à empêcher que des enquêtes soient menées sur les auteurs des enlèvements et contribue à renforcer le climat d’impunité. Elle n’est pas de nature à renforcer le respect des droits de l’homme ni un Etat de droit », a considéré l’ANFD, refusant ainsi de « faire table rase » du passé. Abondant dans le même sens, Ali Lamrabet, le président de Somoud, a tenu à remonter le fil des événements en indiquant que « la trahison » a commencé en 1999 avec l’accord conclu entre l’ANP et l’AIS. « Cette amnistie vise des responsables au sein de l’Etat », a-t-il affirmé, rappelant que cet accord et la loi sur la rahma ont déjà amnistié pratiquement tous les terroristes. Présent à cette rencontre, l’avocat Zehouane, de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH), a appelé à un « débat juridique » sur cette question au niveau de la société : « Il s’agit là de crimes contre l’humanité, d’enlèvements, de tortures, de massacres. Conformément à la loi internationale, et ce, depuis la Seconde Guerre mondiale, ces crimes sont imprescriptibles. Etant imprescriptibles, ils sont donc  »inamnistiables ». Il y a eu décision centrale derrière ces disparitions. » A noter que l’Organisation nationale des victimes du terrorisme (ONVT), dirigée par Mme Flici, s’est dite, quant à elle, favorable au projet d’amnistie, posant comme seule condition « la préservation des droits moraux et matériels » des familles. La sortie des cinq organisations des disparus est la première opposition sérieuse au projet d’amnistie du président de la République.

Hamiche Amar