Ali Yahia Abdenour: «La réconciliation passe par l’établissement de la vérité»

A COEUR OUVERT AVEC L’EXPRESSION – ALI YAHIA ABDENOUR

«La réconciliation passe par l’établissement de la vérité»

L’Expression, 30 janvier 2006

Un appel est lancé pour réunir une Commission nationale politique avec toutes les parties sans exclusive.

La réconciliation va-t- elle conduire inéluctablement à l’amnistie générale? Est-il judicieux de légiférer par ordonnances les textes d’application? Deux problématiques de taille posées à l’invité de notre rubrique A coeur ouvert, le juriste et le fervent militant des droits de l’homme, Maître Ali Yahia Abdenour.
Faisant une lecture entre les lignes du projet présenté au peuple algérien le 14 août 2005, et tout en reconnaissant l’importance de la démarche politique, il estime que le projet, dans son état actuel, ne peut atteindre ses objectifs principaux.
La paix ne peut être instaurée par une loi, car elle constitue l’aboutissement d’un long processus qui passe tout d’abord par la vérité. Or, le projet en question «invite le peuple algérien à tourner subitement la page d’une décennie marquée par le sang et les dissensions, sans pour autant définir d’une manière objective les protagonistes de cette crise» défend Me Ali Yahia.
Le premier travail à faire donc, c’est d’avoir le courage de dire la vérité, laquelle permettra de rétablir la justice et la mémoire avant d’arriver au stade le plus important de ce processus qui devra consacrer le pardon ou plutôt «la véritable réconciliation nationale». «Ce n’est pas propre à l’Algérie, tout le monde commet des erreurs, des dépassements en temps de guerre. L’erreur réside dans le fait de vouloir mettre un voile sur une partie de la vérité pour des raisons que nous connaissons tous». Plus incisif, il se dit étonné « de constater qu’aucun responsable, soit au niveau de l’administration soit parmi les chefs terroristes, n’est traduit devant la justice». «Je ne dis pas qu’il faut juger tout le monde, mais les témoignages de ces derniers, qui étaient impliqués d’une façon directe ou indirecte dans la crise sont décisifs», ajoute-t-il.
Ali Yahia Abdenour préconise le lancement d’un véritable débat de société qui permettra de cerner le dossier de la réconciliation nationale. «Chose qui n’a pas été faite jusqu’à aujourd’hui».
Le recours aux ordonnances présidentielles pour légiférer les textes d’application est la preuve, selon lui, de cette volonté de « verrouiller » le champ à tout débat politique sur ce projet de paix. «Cette démarche m’amène à m’interroger sur le rôle de l’Assemblée nationale populaire». «Si cette institution n’est pas associée dans des débats aussi stratégiques pour l’avenir du pays, l’on est véritablement en mesure d’émettre des doutes sur ses véritables missions.»
Il s’agit pour notre invité de traiter les germes de la crise pour éviter aux prochaines générations de revivre cette période difficile. «On va donner beaucoup d’argent aux victimes, mais ça ne résoudra pas le problème». La réconciliation doit être enracinée comme une conviction chez tout le peuple, «Autrement, demain si le système change, d’autres viendront réclamer justice. C’est pour cette raison que nous insistons sur le fait que le pardon ne peut intervenir qu’après la vérité. Il est important dans ce sens de clarifier la situation».
Il plaide en faveur de la réunion d’une commission nationale politique, avec toutes les parties sans exclusive. Cette commission doit installer deux groupes de travail. Le premier chargé des questions juridiques et le deuxième du volet politique.
Evoquant, justement, le rôle du parti dissous dans la sphère politique nationale, Ali Yahia Abdenour ne voit aucun inconvénient à son retour «sous un autre sigle». Juridiquement parlant cette thèse est-elle envisageable? L’avocat et le militant des droits de l’homme répond par l’affirmative. «L’amnistie conduit à la réhabilitation des droits civiques. Logiquement, rien ne pourra empêcher les dirigeants de l’ex-FIS de retourner sur la scène politique». Mais dans le projet du président, il n’est pas fait allusion à l’amnistie, avons-nous rétorqué. «Comment expliquer dans ce cas précis, la sortie de Madani Mezrag qui reconnaît avoir tué au maquis?»
Pour notre interlocuteur il est important de faire la part des choses. C’est ainsi qu’il classe le numéro 2 de l’ex-FIS, Ali Benhadj, dans la liste des prisonniers d’opinion.
«Ce dernier, ajoute-t-il, interrogé par la chaîne Al Jazeera, n’avait fait qu’exprimer un avis sur une situation bien précise» concernant l’activité diplomatique dans un pays envahi par des troupes étrangères, en l’occurrence américaines.

Achira MAMMERI

A COEUR OUVERT AVEC L’EXPRESSION

DISPARUS

«Ils sont tous morts»

Selon Ali Yahia Abdenour, aucune personne portée disparue n’a été trouvée dans les prisons algériennes. Elles sont vraisemblablement toutes décédées.

C’est une sentence qui, invraisemblablement, va dans le même sens que celle de Farouk Ksentini, président de la Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’homme, qui, il ne fait pas longtemps, a refusé catégoriquement d’approuver le fait que des disparus croupissent dans des prisons algériennes, hypothèse défendue par plusieurs familles des disparus.
C’est, en fait, le même avis articulé par Me Ali Yahia Abdenour, ex-président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (Laddh). Selon Me Ali Yahia, une enquête a été menée par la Ligue et en fin de compte, il s’est avéré qu’aucune personne portée disparue n’a été trouvée dans les prisons algériennes.
D’après Ali Yahia, il est temps de dire la vérité aux familles des disparus, car, selon lui, celles-ci ont besoin de faire le deuil dans la dignité. «C’est la clé qui permettra de faire un pas en avant dans ce dossier», poursuit notre invité, précisant que «c’est à l’Etat algérien de faire ce pas.» Ali Yahia a indiqué qu’il ne cesse de faire admettre cette vérité aux familles des disparus, chose qui ne sera admise, à ses yeux, que si elle était faite par l’Etat.
«Ces familles sont prêtes à admettre cette vérité, mais c’est à l’Etat algérien de faire le geste», a-t-il laissé entendre, appelant les autorités à continuer de chercher les charniers afin de rassembler les ossements et permettre aux familles de faire le deuil.
La ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme avait retenu, jusqu’à l’année 2000, un chiffre qui parle de quelque 7200 disparitions, un constat établi selon les dossiers et les déclarations faites par les familles. Mais, «plusieurs autres familles n’ont pas osé venir faire une déclaration de disparition auprès de la ligue», précise-t-il. Ce qui veut dire que le taux des disparitions dépassent de loin ce chiffre, suppose l’invité de l’Expression.
En outre, Ali Yahia Abdenour expliqua que la Laddh a vérifié un nombre de 694 cas qui ne sont pas déclarés par les familles. Une vérification qui, d’après lui, tient compte des témoignages faits par d’autres personnes au lieu des familles concernées. Sans vouloir mettre du sel sur les plaies, notre interlocuteur est fortement convaincu qu’il n’existe «aucune personne portée disparue actuellement en vie». Pour argumenter le même avis, plutôt une autre conviction, le président du mécanisme ad hoc institué pour prendre en charge la question des disparus, dira qu’il n’existe aucune preuve attestant l’hypothèse selon laquelle des disparus croupissent dans des geôles en Algérie. Pour quelle raison l’Etat emprisonnerait-il des gens sans jugement?, s’interrogea Farouk Ksentini, qui a précisé qu’environ 500.000 compatriotes ont été interpellés durant la dernière décennie pour des faits de terrorisme.
Il précise dans son élan que tous ont été relâchés et d’autres jugés. Concernant la question des «3000 faux disparus» un chiffre avancé par Farouk Ksentini, Me Ali Yhia Abdennour estime que l’affaire de «faux disparus» est une «invention qui répond à une nouvelle donne qui s’est jouée sur le terrain». C’est, en fait, la dernière révélation de Farouk Ksentini sur l’épineux dossier des disparus. Il a fait savoir, rappelons-le, que l’existence de faux disparus est une réalité incontestable. «Ils sont beaucoup, peut-être une bonne moitié de l’ensemble des dossiers qui sont au nombre de 6146», avait-il laissé entendre, précisant que près de 3000 personnes déclarées comme disparues ne le sont pas en réalité.
Depuis, la nouvelle révélation a suscité une verte réplique de la part des familles des disparus qui ont défié Ksentini de donner les noms des «faux disparus». Quoi qu’il en soit, le problème des disparus est une question à laquelle il est impératif de trouver une solution, et dans les plus brefs délais. Le temps presse.

Ali TITOUCHE

A COEUR OUVERT AVEC L’EXPRESSION
LIBERTÉS ET EXERCICE POLITIQUE

«Pas de démocratie sans justice»

Ce défenseur des droits de l’homme croit que tant que la justice n’est pas indépendante, jamais on ne pourra parler d’un Etat de droit.

Maître Ali Yahia Abdenour dit tout haut ce que les autres pensent tout bas. Il lâche crûment les vérités que les uns reconnaissent discrètement et que les autres dissimulent derrière le voile de la démagogie. «Il n’y a pas de culture politique en Algérie, pas de démocratie ni de libertés, individuelles soient-elles ou collectives. Il n’y a pas de justice ni de respect des droits de l’homme». Les déclarations, sans ambages, de cet ancien président de la Ligue algérienne de défense des Droits de l’Homme (Laddh), aussi crues soient-elles, n’attestent en fin de compte que de la situation catastrophique dans laquelle est plongée l’Algérie. Pour Me Ali Yahia, la solution réside dans le rassemblement des démocrates. Cette initiative, faut-il le rappeler, il l’avait lancée à la veille des élections partielles du 24 novembre 2005. «L’union des forces démocratiques est la seule alternative qui sauvera l’Algérie», a indiqué l’invité de l’Expression. Toutefois, «il faut bien préciser de quelles forces démocratiques nous parlons. Il faut savoir de quel démocrates il s’agit. Parce que, à la limite, tout le monde se dit démocrate. Tout le monde fait quelque chose au nom de la démocratie», indique cet ancien président de la Laddh, avant d’expliquer: «Il s’agit de ceux qui respectent les droits de l’homme et toutes les libertés aussi minimes soient-elles. Bref, il s’agit de cette mouvance qui respecte les principes fondamentaux de la démocratie.» Aussi, à son avis, «tant que la justice n’est pas indépendante, jamais on ne pourra parler d’un Etat de droit». Allant de fil en aiguille et suivant son analyse, Maître Ali Yahia Abdenour aborde le volet relatif à l’état d’urgence, instauré le 9 février 1992. «Cette situation dure voilà maintenant quatorze ans. L’Algérie a bien dépassé la zone des turbulences, mais le pouvoir refuse toujours de procéder à la levée de l’état d’urgence», a-t-il insisté. Ce défenseur acharné des droits de l’homme en Algérie, n’a pas manqué de souligner en outre, que cette situation qui perdure, refuse au citoyen l’exercice de ses libertés. «Aujourd’hui, il est impossible de manifester dans les rues, de protester ou de revendiquer ses droits aussi légitimes soient-ils. Cette situation ne fait que conditionner les libertés individuelles et collectives.» «Le pouvoir algérien, poursuit-il, ne règle jamais les problèmes, mais il élimine plutôt ceux qui les posent. Il ne règle pas les contradictions, mais élimine les contradicteurs.» Cet état de fait mène Me Ali Yahia à revenir brièvement sur le lourd et épineux dossier relatif à la liberté de la presse: «Pourtant, on dit souvent que la presse est un quatrième pouvoir», fait-il remarquer.«Supposons que cette formule soit vraie, je me demande où sont les trois autres pouvoirs, à savoir le législatif, l’exécutif et le judiciaire?» s’est-t-il interrogé. «En toute simplicité, ils sont absents ; de ce fait, on ne peut jamais parler de la séparation des pouvoirs.» Sur sa lancée, il poursuit: «Si on veut créer une assemblée démocratique, il faut tout d’abord démocratiser les institutions.» Au sujet de l’éventuelle révision de la Constitution, l’ancien président de la Ligue algérienne de défense des Droits de l’Homme a déclaré qu’ «en principe la Constitution devra être faite par le peuple. Pour ce faire, cela suppose que le peuple soit souverain et qu’il a le droit de disposer de lui-même; cependant, actuellement, c’est l’Etat qui dispose du peuple». Me Ali Yahia a tenu à rappeler, dans cette optique, que « la Constitution algérienne ne prévoit rien en cas de vacance du pouvoir. Nous nous sommes retrouvés devant cette réalité avec la maladie du président».

Hakim KATEB

A COEUR OUVERT AVEC L’EXPRESSION
ALI YAHIA ABDENOUR

De la révolution au combat pour les libertés

«Quand je défends les droits de l’homme, je prends les couleurs de l’arc en ciel» affirme Me Ali Yahia Abdenour dans l’une de ses conférences de presse, au lendemain de l’arrêt du processus électoral en 1991. C’était là, une réponse, on ne peut plus claire, à ceux qui lui reprochaient de défendre les militants de l’ex-Fis.
Du haut de ses 85 années, cet infatigable défenseur des droits de l’homme ne fait pas de distinction entre les individus, qu’ils soient islamistes, communistes…ou laïcs. Celui qui dit tout haut ce que les autres pensent tout bas, a toujours défendu ses thèses même au péril de sa vie.
De la guerre de libération, à la lutte pour le respect des droits de l’homme, en passant par la crise dite «berbériste» de 1949, qui a défriché le terrain à la création du FFS, dont il est l’un des membres fondateurs, Ali Yahia continue d’afficher publiquement ses convictions politiques. L’ancien locataire de Lambèse, où il fut incarcéré au milieu des années 80, a un palmarès politique des plus riches.
Après avoir été mobilisé lors de la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle il fut d’ailleurs décoré de la Croix de guerre, après sa blessure à la trouée de Belfort, un passage naturel entre les Vosges et le Jura, Ali Yahia rentre au pays en plein événement du 8 mai 1945, où il adhère au PPA. Instituteur de formation, le fils de Aïn El Hammam (ex-Michelet) fut l’un des membres fondateurs de l’UGTA de Aïssat Idir et Rabah Djermane.
Secrétaire en relation avec la Zone autonome d’Alger, Ali Yahia a été le directeur de la rédaction de L’Ouvrier algérien. A l’indépendance, il participera à la première assemblée nationale, sous Ben Bella avant de démissionner, en raison du conflit avec l’armée des frontières. «Après le coup d’Etat du 19 juin 1965, j’ai été nommé, sous Boumediène, au poste de ministre des Travaux publics, et ensuite de l’Agriculture.»
Là aussi c’est le siège éjectable, puisqu’il démissionnera, en raison de divergences autour du dossier de la réforme agraire. Me Ali Yahia, qui a passé la plus grande partie de sa vie au barreau d’Alger, ce qui ne lui a pas permis de voir ses enfants grandir, avoue-t-il, a été de tous les combats démocratiques. Dans son paisible appartement du boulevard Bouguerra qu’il occupe depuis plusieurs années, Ali Yahia se consacre à ses petits-enfants et à son éternel métier de défenseur des droits de l’homme.
Il continue à apporter sa contribution au débat politique avec son initiative de réunir tous les partis et organisations de la mouvance démocratique, pour faire contrepoids aux islamo-conservateurs.

Arezki LOUNI

 

LOI FRANÇAISE DU 23 FÉVRIER 2005

«La colonisation est un crime contre l’humanité»

Vérité, Justice, Mémoire et Pardon. Telle est la table de la loi présentée avec l’enthousiasme qui lui est propre et que le poids des ans n’a nullement altéré, par Ali Yahia Abdenour, que nous avons reçu «A coeur ouvert» pour un débat exhaustif sur les grandes questions de l’heure.
Alerte, passionné autant que passionnant, parfois ému, souvent émouvant, il nous a asséné ses vérités avec une force de conviction dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle honore le vieux militant des droits de l’homme qu’il est.
Ali Yahia Abdenour a consacré 20 ans de sa vie à sa passion, la défense des libertés et la sauvegarde des droits fondamentaux de l’être humain. C’est dire que, quelque part, il lui a fallu nombre de sacrifices. Il en garde une certaine amertume, exprimée avec une touchante retenue. Mais son optimisme est plus fort que tout et sa force de caractère vivace.
Voilà pourquoi il ne pouvait que réagir fortement à la question sur la loi du 23 février 2005 et le désormais fameux article 4 glorifiant la colonisation. «C’est scandaleux» explose-t-il que des gens qui «nous ont humiliés» pendant 132 ans, qui ont pratiqué «la torture, les assassinats collectifs, la déculturation» et bien d’autres méfaits puissent aujourd’hui prétendre enseigner que le colonialisme a été un «bienfait» pour les peuples opprimés. «C’est un crime contre l’humanité» ni plus ni moins et l’ Etat français «doit demander pardon au peuple algérien» pour toutes les exactions commises durant la longue période de la colonisation. Pour lui, le président de la République a eu raison de contester violemment cette loi et de condamner ses auteurs qui, pense-t-il, sont aussi bien dans l’UMP que dans la classe politique et la société française en général. Pour Ali Yahia Abdenour, les ténors de «l’UMP» ont tous parrainé cette loi de glorification du colonialisme, le gouvernement l’a soutenue et le président Chirac l’a approuvée. Il y a , à ses yeux, un consensus français qui illustre les tenants et les aboutissants de cette loi révélatrice de l’état d’esprit qui prévaut en France. C’est ce qui rend impérative la revendication de la repentance qui, selon lui, est un devoir de mémoire à l’égard des millions de victimes du colonialisme barbare.
Sur le plan strictement juridique, et après la saisine par le président Chirac du Conseil constitutionnel, il faut attendre de savoir quelle va être la réponse de celui-ci : ou l’article 4 sera abrogé parce que relevant du réglementaire, auquel cas d’autres péripéties interviendront selon la démarche du gouvernement français qui aura à en arrêter les dispositions pratiques ou il sera confirmé en tant que disposition législative et là il faudra réagir avec davantage de force et de détermination.

Azzedine CHABANE