Charte pour la paix et la réconciliation nationale: Appels pour proroger l’échec !

« Charte pour la paix et la réconciliation nationale »

Appels pour proroger l’échec !

Par Ahmed Kaci, 11 septembre 2006
http://www.hebdo.amd-maghreb.org/index.php?option=com_content&task=view&id=43

Lorsqu’il y’a un an, Bouteflika annonçait son intention de faire entériner par référendum son projet de « Charte pour la paix et la réconciliation nationale », de nombreuses voix, notamment parmi les associations de défense des Droits de l’Homme et les partis de l’opposition ont mis en garde contre l’inanité d’une démarche conçue unilatéralement, en l’absence de tout débat contradictoire et de façon autoritaire comme l’atteste la répression qui a frappé en particulier les associations des familles de disparus.

Les opposants au projet de Bouteflika n’étaient en fait pas dupes quant aux véritables objectifs de cette énième parodie de solution à la crise que vit le pays depuis 1992 : décréter l’impunité pour les véritables auteurs de la tragédie algérienne notamment la hiérarchie militaire, ses hommes de main, les agents infiltrés dans les maquis et les éléments des escadrons de la mort quitte à en faire profiter dans la foulée quelque islamistes, généralement des seconds couteaux servant comme base logistique. Les rares groupes armés radicaux en activent, qui du reste continuent à faire parler d’eux ne risquent pas de changer d’avis quelque soit le dispositif qu’on leur proposera. En parallèle, il s’agit surtout de clore définitivement le dossier des disparitions forcées qui pesait comme une épée de Damoclès sur les tenants de la junte algérienne. Objectif clairement énoncé dans la Charte qui stipule que « nul, en Algérie ou à l’étranger, n’est habilité à utiliser ou à instrumentaliser les blessures de la tragédie nationale pour porter atteinte aux institutions de la République algérienne démocratique et populaire, fragiliser l’Etat, nuire à l’honorabilité de tous ses agents qui l’ont dignement servie ou ternir l’image de l’Algérie sur le plan international ». Inspiré de cette doctrine absurde et unique dans les annales, l’article 46 de l’ordonnance du 27 février 2006, portant sur la mise en œuvre de la Charte prévoit en effet une peine allant de trois à cinq ans d’emprisonnement et une amende de 250 000 à 500 000 dinars algériens (environ 2830 à 5660 euros) pour quiconque oserait la contredire. Les dispositions d’application de la Charte, tout en niant la responsabilité de l’Etat et des ses agents dans cette tragédie, interdisent de fait aux familles de disparu(e)s d’exercer leurs droits les plus élémentaires comme celui de connaître la vérité sur ce qui est advenu de leurs proches. Et pour acheter leur silence et l’acceptation du fait accompli, Bouteflika et ses amis leur proposent des indemnités parfois faramineuses. Dans les villes de l’intérieur du pays, des pressions directes sont exercées par les autorités sur les familles pour les obliger à accepter des « PV déformants la vérité et des certificats de décès, faisant part du décès de leur proches lors de confrontations entre les forces de sécurité et les groupes armés », selon les représentants de l’association nationale des disparus.

Arrivée à échéance le 28 août dernier, le délai de six mois fixé aux « dernières poches terroristes » pour se rendre n’a pas eu les résultats escomptés puisqu’à peine 300 « terroristes » ont rejoint leurs foyers, selon les révélations du ministre de l’Intérieur Yazid Zerhouni. Symptomatique de l’échec de cette démarche grossière dans laquelle Bouteflika s’est investi personnellement et qu’il a présentée comme la quintessence de son règne, la multiplication des appels pour la levée de la date butoir pour permettre aux quelques 800 terroristes, selon les chiffres officiels, de déposer les armes. Dans les rangs des courtisans, chacun y va de sa propre envolée pour expliquer le bien fondé de la prorogation des délais d’une démarche qui bat de l’aile et vouée dès le départ à l’échec. La recrudescence des actes de violence durant l’été et le peu d’empressement des dirigeants du FIS dissous à s’associer au projet de Bouteflika, s’il confirme les réserves des opposants au projet, mis bas aux derniers rêves de Bouteflika qui rêvait de passer à la postérité comme le sauveur de la nation. Dès lors et pour sauver une fin de règne sans gloire et qui prend de l’eau de toute part, Bouteflika et ses affidés s’activent pour convaincre –l’opinion internationale notamment- du bien fondé du prolongement dans le temps des dispositions de la Charte. Sans cela, il serait difficile d’espérer faire changer d’avis aux derniers membres des groupes armés, car il faut bien que ces derniers soient sûrs en se rendant aux autorités de profiter des mesures de « clémence » prévues dans la Charte. D’autant plus qu’après plus de dix ans de gestion sécuritaire de la violence, l’on est toujours au « dernier quart d’heure » cher aux tenants de la fraction radicale du régime, en l’occurrence les janviéristes –les auteurs du coup d’Etat de janvier 1992. Ainsi, un des proches fidèles de Bouteflika, Yazid Zerhouni, le ministre de l’Intérieur, qui a la réputation de ne pas s’embarrasser de formalisme juridique fait mine de s’interroger : «Que voulez-vous que je dise à quelqu’un qui veut se rendre ? Remontez au maquis ? Bien sûr que non. Je me dois d’accepter sa repentance». En attendant qu’officiellement Bouteflika statue sur la question, Zerhouni livre quand même une note de satisfaction en révélant que comparé aux 200 ou 300 repentis, l’action des services de sécurité a mis hors d’état de nuire 500 membres des groupes armés. Toutefois, Zerhouni s’est gardé de préciser si parmi les terroristes tués, il comptabilisait les enfants et les femmes gazés dans la grotte de Ghar Lahmam (« grotte des colombes »), au mois de mai dernier sur les monts de Seddat dans la Wilaya de Jijel. Lors de cette opération, de nombreux journaux algériens, eux, ont présenté comme des membres de katibat Ibad Errahmane affiliée au GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) les dizaines de personnes tués. En multipliant les solutions à sa convenance depuis 1992, le régime algérien ne cherche pas en vérité à mettre fin à la crise qui déchire le pays, mais prioritairement à régler sa propre crise. Ce qui fait dire à l’ex-chef du gouvernement réformateur, Mouloud Hamrouche que « toute la politique que mène le régime actuellement n’arrive pas à se concevoir en dehors de la sphère de l’échec ». Mouloud Hamrouche, tout comme Hocine Aït Ahmed, le président du Front des forces socialistes n’accordent aucun crédit à la démarche de paix initiée par Bouteflika parce qu’elle occulte, selon eux l’essentiel : le volet politique de la crise. Et puis peut-on vraiment réaliser la paix et la réconciliation dans un pays « sous état d’urgence depuis 1992 », s’interroge dubitatif Aït Ahmed lors de son récent passage sur la chaîne Al-Jazeera-Live. Pour l’ancien chef de gouvernement, le débat n’est pas dans la prolongation ou pas du délai d’application de l’ordonnance présidentielle, mais avant tout dans la nécessaire réhabilitation de la pratique politique. A ses yeux, il est inefficace de poursuivre sur une démarche qui était vouée dès le départ à un échec. De leur côté, les familles de disparus se disent indignées par les appels à la prorogation des délais d’application de la Charte et ont tout simplement appelé le chef d’Etat à annuler celle-ci. A ce jour, « les autorités algériennes ont toujours refusé d’engager de réelles procédures pour établir la Vérité et la Justice dans le dossier des disparitions forcées dont sont victimes des milliers d’Algériens. Toutes les mesures amnistiantes édictées et appliquées n’ont jamais permis aux familles de disparu(e)s de faire la lumière sur le sort de leur proche », précise l’appel des familles de disparus. Pour rappel, les violences ont fait depuis 1992 quelque 200 000 morts, 20 000 cas de disparus (7000 officiellement) par les mains des services de sécurité, des centaines d’infrastructures se comptant en milliards de dollars détruites, 1,5 millions de déplacés fuyant la les GIA -(groupes islamistes de l’armés) selon de nombreux témoignages- sans oublier la mise sous tutelle des libertés et du droit et la généralisation de la torture et des exécutions extrajudiciaires. Bouteflika, qui a cru avec cette démarche, renverser les rapports de forces en sa faveur et faire entrer les militaires dans les rangs, se rend compte de l’inextricable situation et de la main mise des réseaux de la mort et de la prédation sur le devenir du pays. Ces derniers toujours à l’affût, s’affairent à forcer la main du chef de l’Etat pour proroger les délais d’une démarche non consensuelle et décriée par notamment les concernés afin de prolonger l’état de crise. C’est grâce à cette stratégie de la tension qu’ils sont assurés de maintenir sous contrôle la société, de continuer à la saigner et détourner l’attention du pays des problèmes sociaux non résolus. Pierre angulaire de cet édifice, l’état d’urgence en vigueur depuis 1992 permet en fait de réprimer violemment toute contestation d’ordre politique et social. Les partis sont réduits à la portion congrue et seuls les appareils contrôlés par la police politique -FLN, RND, MSP pour ne citer que le gros du lot- ont droit au chapitre. Les syndicats autonomes sont frappés d’interdit et les militants des droits de l’Homme sont régulièrement harcelés. Au moment où la rente pétrolière gonfle les capacités financières du pays, les Algériens s’enfoncent dans la pauvreté et le chômage bat son plein faisant le bonheur des organisations mafieuses qui activent au su et au vu de tous. Acculé dans l’impasse, le pays est tous les jours secoué par des révoltes que la presse décrit comme des émeutes. Une presse complètement caporalisée. Il faut dire qu’il n’ya rien à attendre de « l’un des plus vicieux états terroristes du monde », selon la formule appropriée de Noam Chomsky et de surcroît usant de la ruse et du mensonge comme règle de gouvernance. Et donc tant qu’un état de droit et une véritable démocratie n’adviendront pas dans le pays, le calvaire se poursuivra pour les Algériens. Bouteflika, à qui l’on prête l’intention de briguer un mandat à vie après révision de la constitution, va-t-il poursuivre sa démarche et en ignorer l’échec avéré ou bien admettra-t-il que rien de ce qui pourrait être entrepris n’a de chance de réussir s’il n’est pas dans l’intérêt de la grande masse des Algériens.