«L’important pour nous c’est d’avoir nos droits»

Suite de la série de reportages sur «les familles victimes du terrorisme et l’amnistie générale»

«L’important pour nous c’est d’avoir nos droits»

par Yasmine Ferroukhi, Le Jeune Indépendant, 5 janvier 2005

C’est sous la neige que nous quittons, en ce 28 décembre, la wilaya de Chlef en direction de celle de Tissemsilt, située à quelque 140 kilomètres à l’est, en passant par Aïn Defla. Nous empruntons une piste pour prendre des raccourcis, mais voilà que pendant presque une demi-heure nous ne croisons aucun véhicule.

Ça donne des doutes à notre chauffeur, naturellement jaseur, mais qui prolonge curieusement son silence. Enfin, au loin, nous percevons le grondement d’un vieux véhicule venant tout droit de Théniet El-Had, daïra de notre destination.

La détente… Nous entrons dans cette wilaya de 22 communes en commençant par celle de Youssoufia. A travers ses petites ruelles et ses vieilles et basses bâtisses, nous cherchons le local de l’Organisation nationale des victimes du terrorisme, l’ONTV, ancien siège du FIS dissous.

Comme prévu, son secrétaire de wilaya nous y attend. M. Bahri, doté d’une mémoire et d’une patience extraordinaires, se rappelle au moindre détail, dates et lieux précis, de tous les événements qu’a connus sa région, pour la simple raison qu’il l’a sillonnée de long en large des années durant, d’abord en sa qualité de forestier, puis en tant que Patriote, et ce, dès les premiers soubresauts du terrorisme.

Tel que nous l’avons connu, il y a trois ans : frêle, agile, l’esprit vif, infatigable, accueillant et très respecté par tous, il demeure la seule oreille attentive et patiente face à la détresse de ses concitoyens dont il connaît au détail près les conditions de vie.

A l’intérieur du local, d’immenses affiches portant la liste des victimes tapissent les murs. Photos, noms et prénoms, dates de naissance, dates et lieux des crimes, toutes situées entre 1994 et 2002, sont là pour lutter contre l’oubli.

Des massacres mémorables de civils qui ont fait 615 victimes. Notre hôte ne peut s’empêcher de nous en rappeler quelques-uns. Des massacres inoubliables Le 24 août 1997, massacre de Béni Chaïb, près de Bordj Bounâma. Vingt-huit morts ; tous des civils.

Une semaine plus tard, un autre massacre a eu lieu au lieu dit Diss : vingt-six personnes ont été égorgées dans leur domicile entre 21 et 22 heures. Deux filles ont été enlevées et l’un des rescapés a fini par rejoindre le groupe terroriste.

Celui-ci s’est par la suite repenti à Chlef, croit-on savoir. On raconte que l’un des terroristes toujours en activité a tué, cette nuit-là, son propre père, sa belle-mère et attaché son frère – incapable de comprendre pourquoi il agissait ainsi – au tronc d’un arbre, dans la forêt voisine.

Il est resté là jusqu’au petit matin. Le plus lourd bilan a été constaté lors du massacre du 24 décembre 1997, commis à Sid El-Antri : 117 morts et 11 personnes enlevées. Une véritable hécatombe ! Cela pour ne citer que les massacres collectifs de civils surpris dans leur domicile, sans oublier les assassinats quasi quotidiens opérés de manière sporadique.

Notre interlocuteur fait remarquer au passage que nombreuses sont les familles qui ne déclarent pas les cas d’enlèvement des leurs, par pudeur, se privant ainsi d’une éventuelle indemnisation dans le cas où la personne enlevée exerçait une fonction.

Ces familles tentent de se faire oublier en étouffant le crime à tout prix. La victime d’enlèvement qui réussit à échapper à ses ravisseurs ne peut alors prétendre à un quelconque soutien de la part de sa propre famille. Une famille qui se soumet, la mort dans l’âme, à la sentence de la coutume, celle de la renier définitivement.

Dans ce même local devenu un point de rencontre où s’exerce inconsciemment et spontanément une sorte de thérapie de groupe, nous retrouvons ceux que nous sommes venus voir : les parents et proches des victimes. A la question de savoir comment ils accueilleraient l’initiative de l’amnistie générale, les parents de victimes ont des réactions où se mêlent l’angoisse et l’inquiétude d’un avenir incertain.

A l’instar de leurs concitoyens de la wilaya de Chlef, parler de pardon en reléguant au second plan ce qui peut être qualifié de survie est d’une inconvenance grossière. «Il faut que l’Etat rende justice aux victimes» Un quadragénaire ayant perdu son fils nous rappelle l’épisode de la loi portant concorde civile : «On avait signé un chèque en blanc au Président.

On a marché avec lui pour dire oui à la paix, mais avec le sentiment que les auteurs de crimes de sang devaient être jugés après l’expiration du délai du 13 janvier 2000. Cela n’a pas été respecté. Alors, maintenant, on ne veut pas être trahis une seconde fois.

On ne pensait pas être traités de cette manière. Le FIS nous a détruits pour espérer arriver au pouvoir.» Un autre enchaîne : «Il est tout à fait naturel que si l’Etat ne rend pas justice aux victimes, il persistera toujours un désir de vengeance et on ne sortira pas de la spirale de la violence.

Nos enfants ont été témoins de tout. Ceux qui avaient dix ans en 1994 en ont 20 aujourd’hui. Qu’attendez-vous de celui qui a vu ses propres parents égorgés sous ses yeux ? En plus du fait de n’avoir bénéficié d’aucun soutien psychologique, ils survivent depuis au moins dix ans dans une grande misère et se demandent jusqu’à quand cela va durer.

Ils ont désespéré de tout.» Le vieux Belgacem s’insurge : «Eux ont bien refusé de pardonner aux harkis, pourquoi nous demandent-ils à nous de pardonner aux terroristes ?» Un autre l’interrompt : «Là n’est pas la question, il faut penser à l’avenir maintenant.

Il faut bien une fin à tout cela. L’important pour nous aujourd’hui c’est d’avoir nos droits. L’Etat se débrouille avec les terroristes, il en fait ce qu’il veut.» S’agissant de la liste des droits bafoués, les récits sont là pour raviver les sentiments d’abandon et d’injustice, exacerbés par la hogra.

La précarité, conséquence directe du terrorisme Il faut en effet reconnaître que si la pauvreté qui gangrène notre société est désormais un fléau que partagent de nombreux Algériens, aussi bien citadins que ruraux, et qu’il est inutile de masquer, elle est aussi la conséquence directe du terrorisme.

Les cas que nous avons rencontrés dans cette contrée en sont les meilleures illustrations. Ecoutons-les : Bensafia Mohamed, 56 ans, vit avec 18 personnes à sa charge dans un… poulailler. Ses ressources ? 6 000 dinars comme pension de retraite et 10 000 dinars comme pension de victime du terrorisme.

Il faut dire que depuis le massacre de Diss, commis le 31 août 1997 par un groupe de 28 éléments, cinq de ses neveux qui ont eu leurs parents égorgés sont passés aussitôt sous sa responsabilité. M. Belgacem Hallaf, 46 ans, garde communal depuis 1995, a trois enfants scolarisés.

Il a toujours reçu sa solde de 7 000 dinars par mois puis a été désarmé trois ans plus tard, suite à une blessure reçue dans une embuscade à Chahm El-Atrouss, commune de Sidi Boutouchent. «Les gardes communaux dépendaient, au début, directement de la wilaya.

Mais depuis que nous sommes passés sous l’autorité des communes, nous ne recevons plus rien. Les allocations familiales ont aussi disparu depuis 2000, sans que l’on comprenne pourquoi.» Quel lien y a-t-il entre les deux ? A priori aucun, mais les concernés attestent unanimement de la véracité du fait.

«Lorsque nous posons la question, on nous répond qu’elles vont être versées, mais elles n’arrivent jamais», explique Belgacem avant d’ajouter : «Je reçois 9 000 dinars de pension de blessé, mais de manière irrégulière. Alors, je ne sais jamais comment m’y prendre dans mes dépenses.» Il tient à raconter son histoire : «On devait opérer des coupes d’arbres sur les bords d’une route en montagne pour dégager le passage et éclaircir les lieux infestés de terroristes lorsqu’on a découvert des casemates.

On en a informé les gendarmes. Ces derniers n’y croyaient pas et nous ont demandé de continuer le travail. Un matin, c’était samedi, cinq gardes communaux ont été tués, ainsi que sept citoyens. Deux autres ont été blessés.» Dans la salle, on évoque un certain Bahri Cheikh qui a perdu les deux yeux lors de cette attaque.

Avant de terminer, il n’omet pas de s’indigner : «On s’est sacrifiés pour protéger le pays en se portant volontaires, puis on a été désarmés et livrés en pâture aux terroristes et à la misère.» Ghachir Ahmed, la quarantaine, chômeur, quatre enfants plus trois frères de 16, 18 et 21 ans à sa charge.

Il a perdu 17 membres de sa famille dont ses deux parents. Il perçoit 8 000 dinars de pension de victime du terrorisme, mais son souhait le plus cher est de trouver un travail : «Je suis prêt à faire n’importe quoi, gagner un salaire par la force de mon travail, pourvu que je gagne dignement de quoi nourrir ma famille, m’occuper pour chasser les idées noires.» Le jeune homme qui n’a pas fini de torturer une cigarette entre ses doigts s’agite avant de lâcher : «Parfois, je perds la raison et je pense me donner la mort.» Le travail, comme première priorité, mais aussi le souci du gîte ensuite, car, raconte-t-il : «Ils nous ont déplacés au lendemain du massacre.

Depuis, je vadrouille […]. Déjà, en 1997, le chef de daïra que j’avais enfin réussi à voir m’a demandé de retourner où j’étais avant le massacre. Il n’a eu aucun respect pour ma douleur. Comment pourrais-je m’abriter dans des murs qui portent encore le sang des miens massacrés, alors que leur souvenir est encore vivace ? Aujourd’hui, sept ans plus tard, ces responsables nous demandent encore de patienter.» Kasmi Kheira, mère de six enfants, a perdu son mari à la suite de l’explosion d’une bombe le 16 janvier 1996.

«Je recevais 7 000 dinars au début. Maintenant, ma pension est passée à 10 000 dinars.» Si l’on devine bien que la somme doit difficilement couvrir les besoins essentiels de survie, la dame exprime en revanche son incapacité à payer le loyer dû à l’OPGI (Office de promotion et de gestion immobilière) avec l’appréhension permanente d’être expulsée de son logement.

On se rendra compte plus tard qu’elle n’est pas seule à vivre cette situation. Des mises en demeure verbales semblent avoir été adressées aux nombreux locataires qui ne s’acquittent plus de leur loyer. Quand on sait que c’est, entre autres, par ces loyers que cette structure couvre ses dépenses, on devine qu’elle se trouve en mauvaise posture.

La même dame évoque, en larmes, la situation dont souffre son fils âgé de 17 ans, affecté dans un lycée situé à 35 kilomètres de là, à Khemisti, en dépit d’une «moyenne qui lui permet d’être aisément inscrit au lycée de sa résidence».

«Il fait le va-et-vient quotidiennement, ce qui me coûte 200 dinars, et il ne rentre qu’à la nuit tombée. Il n’a personne là-bas, et je ne suis jamais tranquille avant qu’il soit rentré.» Le secrétaire de wilaya de l’Organisation des victimes du terrorisme avait adressé à la Direction de l’éducation une requête dans laquelle il expliquait la situation de l’adolescent, en même temps que celle de trois autres de ses camarades, également victimes du terrorisme.

Il a reçu, en date du 27 septembre 2004, une réponse négative de la part du directeur de l’éducation de la wilaya de Tissemsilt. Mais quelle ne fut sa surprise d’apprendre que la demande du fils du dentiste, véhiculé de surcroît, a été aussitôt satisfaite.

La même dame évoque la maladie de sa petite fille qui a assisté à la mort de son père et qui souffre, depuis, d’étranges maux de tête. «Sa maîtresse d’école me dit tout le temps qu’elle se plaint de ses douleurs et qu’elle n’arrive pas à travailler.

Je n’ai pas les moyens de la soigner.» Wali Fatma, mère de neuf enfants dont quatre scolarisés, veuve depuis que son mari a été enlevé en 1995. Trois jours plus tard, elle l’a retrouvé coupé en morceaux devant sa porte. Elle ne s’en est toujours pas remise.

Etrangement silencieuse, incapable de nous expliquer sa situation, c’est sa fille, une adolescente, qui déballe les déboires de la famille. Très inquiète, l’adolescente avertit : «L’huissier de justice nous a signifié que si on ne payait pas les retards de loyer, on serait expulsés».

Ces arriérés de loyer représentent six fois la pension de 10 000 dinars, c’est-à-dire 60 000 dinars. Les payer relève de l’impossible. La jeune fille déplore qu’elle ait été contrainte d’abandonner ses études. «J’avais de bonnes notes, mais les enseignants ne prennent pas en considération notre situation de démunis lorsqu’on ne ramène pas les articles scolaires exigés.

Les enfants passent leur temps à transporter l’eau potable chez eux.» Celle qui a sacrifié ses études s’occupe désormais de toutes les tâches de la famille. Sa mère, qui se tient tranquillement à côté d’elle, semble lui avoir légué le rôle de chef de famille.

La fille poursuit : «Chaque fois que ma mère tombe malade, je n’ai même pas le droit d’avoir une ambulance pour la transporter à l’hôpital. Quand je montre ma carte de victime du terrorisme, on se moque de moi ; et cela me blesse énormément.» Des mesures infondées Nous n’évoquons là que quelques-uns des cas que nous avons rencontrés par devoir d’honorer notre promesse de transmettre leur mécontentement.

A côté des aléas du quotidien, ils partagent tous des situations pour le moins saugrenues et auxquelles ils ne trouvent toujours pas d’explication, entre autres la suspension des allocations familiales de 600 dinars par enfant sans raison.

Aussi, certains d’entre eux ont vu soudainement convertir leur pension permanente de 8 000 dinars par mois au titre de victime du terrorisme en un capital décès de 960 000 dinars d’où ont été soustraites toutes les mensualités perçues jusque-là, et ce, sans aucune explication.

D’autant plus que d’autres ayant le même statut ne sont pas touchés par la même mesure. Ce qui les laisse du jour au lendemain face à une somme dérisoire, qui s’épuise de jour en jour, et à l’anxiété qu’engendre une telle situation : «Et plus tard, que va-t-on devenir ?» La jeune fille s’explique : «Nous ne sommes pas résignés à vivre de nos seules pensions, mais qu’on nous donne la possibilité de travailler.

Nous sommes des gens braves et travailleurs.» Des logements évolutifs bloqués depuis 1998 M. Bahri évoque un sujet qui lui tient à cœur, celui relatif aux logements évolutifs destinés aux familles victimes du terrorisme. Un dossier pour lequel il se bat depuis des années, documents à l’appui.

Le différend comprend deux aspects. D’abord, la qualité des «carcasses» évaluées par les autorités à 200 000 dinars et dont les bénéficiaires doivent poursuivre les travaux. Une évaluation contestée au regard de l’état réel de ces carcasses.

Selon nos interlocuteurs, elles ne vaudraient pas plus que 80 000 dinars, en plus du fait qu’elles sont très mal dimensionnées, «un mètre sur deux la pièce», nous indique-t-on. Le deuxième aspect touche à leur emplacement. Faisant partie d’un même programme de 600 logements évolutifs, les premiers 316 logements ont été initiés en milieu urbain, alors qu’il a été décidé que les 284 restants soient érigés dans des zones rurales, sachant que les bénéficiaires sont originaires de zones urbaines.

C’est ce qu’explique M. Bahri dans une lettre adressée au ministre de l’Habitat en date du 12 septembre 2004, l’invitant à intervenir «pour faire redémarrer un projet bloqué depuis 1998». Des échantillons que nous avons jusque-là rencontrés dans les wilayas de Chlef et Tissemsilt, une seule leçon à tirer : Oui pour la paix, mais pas avant la justice et la dignité.

Y. F.