La Charte pour la paix et la réconciliation nationale ou le récit épique des bons et des méchants

La Charte pour la paix et la réconciliation nationale ou le récit épique des bons et des méchants

Lahouari Addi, Professeur de sociologie, 27 septembre 2005

Proposé à trois quotidiens nationaux, dont un arabophone, cet article a été victime de la censure formelle ou informelle qui s’abat sur la presse écrite durant une campagne électorale où le débat contradictoire a été quasiment absent. L’après-29 septembre risque de remettre en cause les maigres acquis de la presse nationale en matière de liberté d’expression.

Le Président de la République appelle les Algériens à se prononcer par référendum sur un texte dit Charte pour la paix et la réconciliation nationale. Comme de nombreux citoyens, j’ai lu ce texte qui appelle deux remarques liées, l’une de forme, l’autre de fond.

Sur la forme, le texte est écrit dans un langage emphatique et flatteur avec un style démagogique propre aux régimes autoritaires. Il parle du peuple comme s’il s’adressait à des mineurs, sur le double critère du bien et du mal, racontant le récit épique du peuple bon incarné par un Etat à son service et qui aurait été agressé par quelques uns de ses enfants mal élevés, méchants, violents et détestant leur pays pour avoir pris les armes contre lui. Ce style figé et désincarné du discours, qui renvoie à la période et aux formes d’expression du parti unique, est aujourd’hui irrecevable parce qu’il ne correspond plus à une Algérie qui a évolué. Dans les années 1960, il avait pour fonction de présenter une réalité imaginaire d’un peuple représenté par ses meilleurs enfants qui ont fait le serment de le servir humblement. Cet imaginaire, cette légende, ce mythe, cette épopée n’ont plus d’efficacité discursive et les Algériens n’y croient plus. Quand il est usé, parce qu’on en a abusé mais aussi parce que le monde a changé depuis 1962, le discours populiste dégénère dans l’infantilisme trahissant une élite politique vieillissante qui ne se rend pas compte que ce peuple a donné naissance à des enfants qui ont grandi et ont appris par défaut ce qu’est un Etat de droit. Cette Charte au style anachronique proposée à référendum est le texte idéologique le plus pauvre et le plus faible intellectuellement que l’Algérie ait produit depuis 1954. Il n’engrange ni les acquis de la déclaration du 1er. Novembre, ni ceux de la plate-forme de la Soummam, et ne dépasse pas le style lyrique de la Charte d’Alger de 1964 et de la Charte Nationale de 1976.

Mais au-delà de sa médiocrité intellectuelle formelle, ce texte soumis à référendum suscite des observations de fond touchant à l’explication (implicite) de la crise à laquelle il prétend apporter une solution finale. Pour les rédacteurs de la Charte, en janvier 1992, certaines personnes mal intentionnées ont versé dans la délinquance en s’attaquant aux symboles de l’Etat, en tuant des éléments des forces de l’ordre, en assassinant des civils innocents, jetant le pays dans la tourmente au point où les services de sécurité, débordés, arrivaient à peine à protéger la vie et les biens des citoyens. Le pays a souffert pendant plus de douze ans dans la tragédie, pleurant ses enfants des deux bords, les bons et les méchants. Mais la majeure partie des délinquants a été éradiquée grâce aux sacrifices consentis par l’armée et les forces de police, aidées par l’ensemble des Algériens qui ont refusé de voir s’écrouler l’Etat national. Ayant survécu à la crise sanglante, ce même Etat offre sa mansuétude et sa clémence au reste des délinquants, à condition qu’ils reconnaissent leur erreur, déposent les armes et reviennent au droit chemin. La Nation généreuse oubliera leurs mauvais actes et promet de les réinsérer socialement et professionnellement. Voilà comment, de façon singulière, est expliquée la crise sanglante des dernières années, puisant dans un psychologisme que les plus naïfs récuseraient. Ce texte passe sous silence le mécontentement populaire qui a débouché sur les émeutes d’Octobre 1988, sur l’arrêt du processus électoral en janvier 1992 et la répression qui s’en est suivie, et plus largement, il occulte les origines culturelles et idéologiques de l’islamisme. Mais plus grave encore, il ne dit pas un mot sur l’incapacité des institutions à véhiculer l’autorité, comme si dans la réalité, le Président de la République et le Premier Ministre n’étaient pas désignés par une dizaine d’Officiers Supérieurs. C’est là l’origine profonde de la crise du système politique algérien bâti sur la cooptation qui génère corruption et incompétence. L’Algérie paye au prix très fort la subordination du pouvoir formel incarné par l’Etat au pouvoir réel non constitutionnel s’imposant par les armes comme seule de source de légitimité. Dans ses discours, Bouteflika lui-même le reconnaît en proclamant qu’il ne veut pas être un trois quart de président, alors qu’il n’exerce même pas 50% des prérogatives que lui confère la Constitution. Il a récemment affirmé que la Charte ne va trop loin parce qu’il est prisonnier d’équilibres au sein du pouvoir réel qu’il ne peut ignorer. En tant que Chef d’Etat pourtant, il n’y a qu’un seul équilibre dont il devrait se soucier, c’est celui entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.

En clair, la Charte ne reconnaît pas les origines politiques de la crise, dédouane le régime de ses dysfonctionnements et refuse d’envisager la responsabilité, et donc la culpabilité, des forces de sécurité dans les disparitions forcées, les exécutions extra-judiciaires et la torture. A cette dernière objection, les responsables répondent qu’ils donneront des compensations financières aux familles de ces victimes de la tragédie nationale.

En clair, la Charte ne met pas à nu les mécanismes encore intacts qui ont mené vers cette tragédie susceptible de se reproduire à n’importe quel moment et avec le même degré de violence. Pour cette raison, le texte proposé à référendum n’apportera pas la paix qu’il promet et ne cherche qu’à reproduire le même régime vieux de 43 ans avec un discours populiste infantile cachant mal un profond mépris pour le peuple.

Pour cette double raison de forme et de fond, ce texte ne ramènera pas la paix parce qu’il consacre un vainqueur, le pouvoir réel servi par des civils opportunistes, et un vaincu, la société, son Etat, ses partis et son avenir. La paix exigera certainement de pardonner ceux qui ont donné la mort, mais pas avant qu’ils ne soient jugés par des tribunaux impartiaux, quitte à les faire amnistier ensuite par les institutions (loi de l’Assemblée Nationale ou décret du Président). Un assassin jugé et amnistié se comportera différemment d’un criminel innocenté.