Soudan: Les services secrets africains et la demande algérienne

SOUDAN

Les services secrets africains et la demande algérienne

par Notre Envoyée Spéciale A Khartoum : Ghania Oukazi, Le Quotidien d’Oran, 9 juin 2007

L’Algérie milite pour l’intégration du Comité des services secrets et de renseignements africains (CISSA) au sein de l’Union africaine (UA), une doléance qui ne fait pas l’objet de divergences mais qui n’a pas encore de consensus.

Ouvert solennellement mercredi à 20h45, heure locale, le 4e congrès du CISSA a été inauguré par des versets coraniques, suivis d’une allocution dont le contenu a été tiré de la Bible. Le conférencier disait rêver d’un monde dans lequel êtres humains et animaux sauvages vivaient en parfaite harmonie. Histoire de raconter le Soudan, un pays dont les diversités ethniques, religieuses et culturelles l’ont toujours plongé dans des guerres fratricides. Diversités qui ont toujours aussi exposé ce grand pays d’Afrique à de multiples manipulations, mettant ainsi en otage sa paix et sa sécurité.

En fait, l’ouverture de ce 4e congres du CISSA n’est que protocolaire, puisque le plus gros des travaux a été effectué par les experts qui se sont enfermés à Khartoum pendant trois jours, avec à la clef des recommandations et un communiqué final. Le chef des services secrets namibiens a cédé la présidence à son homologue soudanais, après l’avoir assurée pendant une année. Ce rendez-vous africain s’est tenu en l’absence du président Omar El Bechir qui, dit-on dans les coulisses, vient de perdre son cousin et que les traditions soudanaises obligent dans ce cas à se déplacer en dehors de Khartoum pour assister à l’enterrement.

La parole est donnée à son premier vice-président en présence de son second vice-président, de ses ministres et de représentants des services secrets de plus d’une quarantaine de pays membres du CISSA. L’Algérie est présente à travers trois de ses responsables du DRS. Le vice-président soudanais soulignera l’importance du CISSA, qu’il considère comme un fer de lance du continent pour trouver des solutions aux crises qui le secouent sur la base du renseignement et en collaboration avec le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine.

LA DEMANDE ALGERIENNE

Cette collaboration, l’Algérie la perçoit autrement plus efficiente si le CISSA est intégré dans l’organigramme de l’UA. Alger estime ainsi que l’Union gagnerait à faire de ce nouveau-né une de ses instances pour éviter toute interférence d’ordre politique qui risquerait d’entraver ses actions. Elle le veut structure intégrée, comme l’est le Centre africain d’études et de recherche sur le terrorisme, fonctionnel depuis 2006 et dont le siège est à Alger. Cette idée d’admission du Comité dans l’UA, si l’on dit qu’elle ne fait pas l’objet de divergences, ne bénéficie pas non plus du consensus qu’il lui faut pour la rendre effective. L’on entend dire en tout cas qu’elle fait grincer des dents la Libye qui, comme d’autres pays, préfèrent garder le CISSA en dehors de l’UA pour, disent-ils, préserver son autonomie.

Cela étant dit, l’idée n’a pas provoqué de divergence et semble être admise sur le plan du principe par une grande partie des membres du CISSA. Abdellah Salah Gosch l’a pratiquement affirmé en soulignant que «le comité est un élément fondamental à la création de l’UA et qu’aucun pays membre n’est contre qu’il intègre l’Union, bien au contraire, mais on ne sait pas s’il doit l’être au niveau de son secrétariat ou à un autre niveau de ses structures».

Alger explique ce choix par le fait que le CISSA doit se consacrer au règlement des seules questions sécuritaires et son intégration dans l’Union lui facilitera la tâche parce qu’il ne répondra qu’aux options et décisions politiques du seul Sommet des chefs d’Etats africains. Il est clair que les pays qui ne sont pas emballés par une telle idée laisseront ainsi les portes du CISSA ouvertes à des adhésions d’autres, comme le Maroc, qui risqueraient de perturber son bon fonctionnement en raison de la présence de la République sahraouie en tant que membre. Le Maroc, faut-il le rappeler, a quitté l’OUA parce que la RASD en était membre.

Au passage, on signale que la Tunisie a manqué le rendez-vous de Khartoum pour des raisons qui sont restées inconnues. Des analystes pensent cependant que Tunis se garde de prendre à coeur ce genre de forum parce que sa politique extérieure n’intègre pas beaucoup les questions d’ordre régional. L’on dit d’ailleurs qu’elle n’a pas encore signé le mémorandum d’entente qui est l’acte constitutif du CISSA et que les pays fondateurs comme l’Algérie ont conclu en 2004 à Abuja. L’on estime que la Tunisie le fera en principe prochainement.

En plus de sa demande d’intégration du CISSA dans l’UA, l’Algérie suggère que la présidence soit tournante et par région. Elle s’estime cependant satisfaite de la tenue de ce forum parce que, disent des échos de ses responsables, «il y a quelques années, ce n’était pas évident de réussir une telle réunion entre les services secrets africains et dans une même salle». Et pour Alger, «se mettre autour d’une même table et échanger des idées, c’est important».

L’ALGERIE ENCOURAGE LA MEDIATION

Cette vision algérienne voudrait faire du CISSA un instrument de consolidation de l’UA, d’instauration de traditions de coopération et de concertation entre les Africains pour agir en harmonie avec ce qui pourrait être décidé par la conférence des chefs d’Etat africains. Le tout sera pour «servir la paix et préserver l’intangibilité des frontières». Le directeur général des services secrets soudanais, Abdellah Salah Gosh, avait, à l’ouverture des travaux, appelé l’Afrique à soutenir les efforts de paix du Soudan pour le Darfour en appuyant la mise en oeuvre de l’accord d’Abuja. Alger pense qu’il fallait au Soudan reconduire le même schéma que celui qu’il a appliqué pour résoudre la crise du Sud. L’Algérie encourage cependant la médiation pour convaincre toutes les parties soudanaises en conflit de signer cet accord et de veiller à sa mise en oeuvre. Elle repose sa position à l’égard du conflit du Darfour sur les principes qu’elle qualifie de cardinaux, en premier le respect de l’intégrité territoriale du Soudan en soutenant que »rien ne doit être entrepris pour disloquer le pays». Elle soutient aussi que toute recherche de solution au conflit doit émaner des acteurs sur le terrain et devenir plus tard une appropriation de l’UA. Il est important pour Alger que les pays voisins comme la Libye et le Tchad dialoguent avec le Soudan et ses milices par des voix pacifiques et sans provoquer l’ingérence dans les affaires intérieures de ce pays.

«Tout le monde est conscient que le Soudan est l’objet de convoitises et est inscrit dans d’importants enjeux géostratégiques», est-il soutenu. «C’est un grand pays aux multiples richesses qui a des frontières avec 9 pays. En cas de dérives géostratégiques dans cette région, c’est toute l’Afrique qui en pâtirait», précise-t-on. L’on rappelle les pressions des USA à travers l’ONU et certaines ONG, le rôle de la Chine et son exploitation du pétrole soudanais. Il est quand même admis que la Chine est le seul pays qui a brisé le terrible embargo imposé par les Américains au Soudan. Tous les équipements du pays sont frappés du sceau chinois. Un soutien effectif de l’ONU est bien apprécié par Alger pour éviter toute sorte d’accusation ou d’alibi aux Américains.

LE CISSA INSISTE SUR UNE CONCERTATION AFRICAINE POUR LE DARFOUR

Le 2e vice-président, pour sa part, a indiqué durant la séance d’ouverture que «le Soudan traverse une étape cruciale, il nous faut trouver des solutions à nos conflits en dehors de toute ingérence étrangère». Il lancera un appel aux pays donateurs pour honorer les engagements qu’ils ont pris pour aider financièrement le Soudan, un pays rongé par toutes sortes de fléaux. «Notre pays est une mosaïque de races, de religions et de cultures», fera-t-il savoir pour expliquer l’ampleur de ses crises et les difficultés qu’il rencontre pour les résoudre. Le 4e congrès a plaidé d ailleurs la cause d’un CISSA en manque grave de moyens d’intervention. Les Africains pensent mettre en place un centre d’urgence, une sorte de système de veille qui permet de prévenir les conflits et de les régler avant qu’ils ne dégénèrent. A la séance de clôture tenue jeudi soir, le directeur général des services secrets soudanais a lancé un appel aux pays africains qui ne sont pas membres du CISSA pour le devenir rapidement et de participer ainsi au rétablissement de la paix et de la stabilité au Soudan. Mani Manaoui, le responsable de l’autorité transitoire au Darfour, est présenté par M. Gosh comme ayant été opposant au gouvernement mais qu’il a accepté de signer l’accord d’Abuja. Manaoui profitera pour appeler le reste des milices à le faire et les pays africains à oeuvrer pour toute solution de règlement, une solution qu’il veut «autant que possible» africaine. Au cours de la conférence de presse qui a suivi la cérémonie de clôture, Gosh fera encore une fois l’historique de la création du CISSA pour noter qu’il appartient à l’UA. Il ne manquera pas non plus de souligner que «les services secrets du monde entier savent ce qui se passe exactement au Darfour, en premier la CIA, mais les Etats-Unis gèrent en politique des querelles entre démocrates et républicains».

Le 4e congrès recommande aux pays africains de se concerter profondément sur la question du Darfour, de la Somalie, de la Côte d’Ivoire et de traiter en plus des questions liées au fonctionnement et à la coordination entre les services de sécurité africains. Le 5e congrès du CISSA est prévu en juin 2008 en Afrique du Sud.