Gouvernement-UGTA-ministère de l’Industrie et des Mines: De nouvelles dissensions

Gouvernement-UGTA-ministère de l’Industrie et des Mines: De nouvelles dissensions

par Ghania Oukazi, Le Quotidien d’Oran, 3 avril 2017

«L’affaire» Tahkout est venue mettre à nu des dissensions qui opposent publiquement le 1er ministre et le secrétaire général de l’UGTA au ministre de l’Industrie et des Mines.

L’absence samedi du ministre à El-Oued n’est pas passée inaperçue. Absesselam Bouchouareb devait y être ne serait-ce que parce que les déclarations du 1er ministre tout au long de ses visites sur les chantiers touchaient directement à l’investissement et la transformation des produits agroalimentaires. Mieux encore, le clou de cette visite sont incontestablement les précisions de Abdelmalek Sellal à propos de «l’affaire Mahieddine Tahkout», si c’en est une. Dans les faits, ce dossier ne doit avoir en principe comme interlocuteur que Bouchouareb, pour l’avoir traité tout au début comme il l’a voulu.

Pour rappel, Tahkout, ce richissime homme d’affaires, est donné pour être «proche d’Ahmed Ouyahia» depuis la fameuse histoire des bus de transport universitaire et de laquelle le directeur de cabinet a retiré son épingle en réfutant d’être derrière le registre de commerce ou d’en être associé. Mahieddine Tahkout a cependant vécu ces derniers temps des déboires qui ont obligé le 1er ministre à réagir publiquement. L’homme d’affaires a été accusé par des milieux qui ont gardé l’anonymat de ne pas respecter le cahier des charges qu’il avait signé avant d’ouvrir son usine de montage de véhicules Hyundai à Tiaret. «L’accusé» dément et, qui plus est, reçoit une commission d’enquête sur instruction du 1er ministre qui a confirmé l’exactitude de ses dires et de ses faits. «La commission a vu que le cahier des charges est respecté et que le propriétaire importe de 25 à 36% de pièces détachées, il va passer à l’intégration à hauteur de 30% après trois ans, il devra aussi exporter un tiers de sa production», a affirmé Sellal samedi à partir d’El-Oued.

Sidi Saïd, le premier à tacler Bouchouareb

De prime abord, la lutte d’intérêts, la guerre de positions ou les simples incompatibilités d’humeur semblent opposer Sellal à Bouchouareb. Mais en remontant juste un peu plus loin, l’on trouve que c’est le secrétaire général de l’UGTA qui, le premier, s’est plaint publiquement «du comportement» du ministre de l’Industrie et des Mines à l’égard d’un certain nombre d’investisseurs. Lors de la tenue de la 20e tripartite à Annaba le 6 mars dernier, Abdelmadjid Sidi Saïd avait affirmé que «les IDI (investissements directs internes) sont freinés par une volonté non pas destructrice mais une habitude bureaucratique» (voir Le Quotidien d’Oran du 7 mars 2017). Nous écrivions alors qu’il en avait appelé au 1er ministre pour débloquer l’investissement qui, selon lui, subit une lourde bureaucratie «économique». Le SG de l’UGTA a fait savoir que «quand des investisseurs nous demandent de les aider, on nous accuse de prendre notre bail (pot-de-vin), s’il me crée 50 emplois, je l’aide sans réfléchir !». Aussi dans un avant-papier sur la tripartite publié dans Le Quotidien d’Oran le 28 février 2017, Sidi Saïd avait-il donné le ton aux dissensions qui ont commencé à l’opposer au ministre de l’Industrie et des Mines. Il nous avait affirmé espérer que «cette tripartite provoquera une véritable réactivation de l’économie nationale, nous sortira des sentiers battus, mettra fin au verbiage, au subjectivisme néfaste et à l’opportunisme qui bloque l’investisseur à cause de sautes d’humeur de celui qui est censé l’aider». Insinuations et accusations claires.

Tahkout casse l’amitié Sidi Saïd-Bouchouareb

Sidi Saïd avait appelé le gouvernement à «sortir l’investissement des blocages pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la réalité, de lever le dictat de certains responsables sur le foncier».

Nous annoncions à cet effet la décision probable sur demande de l’UGTA, de la mise en place d’un comité de veille pour l’investissement qui devra être placé sous l’autorité du Premier ministre. Dans le même article, il nous avait déclaré qu’«il s’agira, pour tout investisseur, de créer de l’emploi, de payer ses impôts et de s’acquitter de ses cotisations sociales, ce n’est pas sorcier, pourquoi alors laisser courir des investisseurs pour pouvoir décrocher un pré-agrément à l’exemple d’une usine de montage de véhicules de marque japonaise, prévue à Saïda, dans une région qui a tellement besoin d’emplois !?!». Tahkout casse alors l’amitié Sidi Saïd-Bouchouareb, longue de plusieurs années.

En effet, l’exemple donné par le SG de l’UGTA n’est autre qu’un projet déposé depuis quelque temps par le même Tahkout auprès du ministère de Bouchouareb pour la mise en place à Saïda d’une usine de montage de véhicules de marque Suzuki (Japon) avec la promesse de créer plusieurs centaines d’emplois.

Sidi Saïd avait essayé, nous avait-il dit comme rapporté dans l’article, de débloquer ce dossier auprès du ministère «mais on nous a accusés de vouloir prendre notre bail (pot-de-vin)(…)». Le SG de la centrale syndicale veut, écrivions-nous encore, une nouvelle architecture pour le secteur public marchand pour remplacer les groupes industriels sous tutelle du ministère de l’Industrie et des Mines. Il est clair que le 1er ministre s’est ligué avec Sidi Saïd contre le ministre. Il l’avait signifié clairement à Annaba en acceptant la demande de l’UGTA d’installer un comité de veille pour l’investissement et celle de restructurer le secteur public marchand.

Bouchouareb mis en quarantaine ?

Sellal avait fait savoir comme écrit dans ces colonnes qu’«il veut recadrer l’investissement non pas par une planification centralisée mais sur la base des besoins du pays». Citant le phosphate, il a avoué que «nous sommes concurrencés par des pays voisins qui bloquent au plan international, sa relance à Tébessa nous oblige à créer d’autres groupes d’industries». Le ministre de l’Intérieur aurait même adressé une instruction aux 48 walis pour leur interdire de faire passer des projets d’investissement par la direction locale de l’Industrie et des Mines. Les dés son jetés au sein d’un gouvernement qui se tire sur les pattes depuis quelque temps.

Bien que se sachant mis en quarantaine, c’est avec une correction remarquable que Bouchouareb avait répondu à ses désormais deux détracteurs. Son premier hommage est, avait-il lancé «à mon ami Sidi Saïd aux côtés duquel j’ai participé à toutes les tripartites(…)». Et c’est dans la coordination que son ministère assure au comité de suivi de la mise en œuvre du Pacte économique et social qu’il a puisé ses réponses pour faire le point sur son secteur. Il fera part, entre autres, d’une augmentation de 6% de création d’entreprises et affirmera que «les efforts se concentrent sur la politique de développement des filières». Il place comme «2e urgence, celle d’engager résolument un processus d’encouragement de l’investissement productif et la promotion de la production nationale en s’appuyant sur un puissant levier, le partenariat à l’international». Il précisera aussi qu’«à la fin février 2017, 34 parcs industriels ont fait l’objet d’allocation, 37 permis de lotir sur 39 ont été publiés soit près de 9.000 ha représentant 75% de la superficie globale».

De l’électricité dans l’air…. du gouvernement

Le ministre répondra surtout que «la réorganisation du secteur public marchand ne se limite pas à sa reconfiguration en groupes industriels mais fait partie des réformes majeures inscrites dans le programme de monsieur le Président (…)». Il avait pris la précaution de souligner au préalable qu’«il m’honore de partager avec vous les éléments saillants du rapport d’étape sanctionnant les travaux de toute une année. Travaux auxquels vous avez pris part, qu’il s’agisse des secteurs ministériels concernés, des organisations patronales ou de l’UGTA».

Ce qui n’a pas empêché le 1er ministre à remettre en cause samedi dernier à El-Oued, la dynamique de l’investissement en répétant qu’«il faut créer des activités dans les domaines qui enregistrent des déficits dans la couverture des besoins nationaux et de l’exportation, il ne s’agit pas seulement de le faire dans les industries du ciment, du montage de véhicules, l’acier, le fer, les minoteries qui, si elles sont aujourd’hui rentables, pourront tomber dans la récession à l’avenir (…)». Le reproche est renouvelé et dirigé vers Bouchouareb. L’on se demande quel est le rôle du Comité de participations de l’Etat (CPE) dans l’examen des dossiers d’investissement pour avoir laissé des filières se surcharger au point de mécontenter le 1er ministre. Sa demande, tout aussi récurrente, de la création d’une centralité (place publique) dans les projets de construction de cités d’habitations laisse sceptique quant au respect qu’accordent ses ministres aux orientations et instructions qu’il leur donne en Conseil du gouvernement. Il existe des ministères dont les prérogatives chevauchent les unes sur les autres et provoquent de l’électricité dans l’air. Le 1er ministre le sait tout autant que la présidence de la République.