Système national de santé : Les signes évidents de l’essoufflement

Système national de santé : Les signes évidents de l’essoufflement

El Watan, 7 septembre 2016

«Nous vivons n’importe comment, nous mangeons n’importe quoi et nous comptons sur la richesse publique pour résoudre nos problèmes de santé, dont nous sommes le plus souvent personnellement responsables.» Bernard Clavière

Après une expérience non concluante en médecine de ville, un exil forcé de près d’une décennie, un médecin pédiatre rentre au bercail. Il opte délibérément pour une fonction publique dans un hôpital des Hauts-Plateaux. A une encablure de la retraite administrative, des amis proches lui suggérèrent de s’installer à titre libéral ; sa réponse a laissé ses interlocuteurs cois : «Merci chers amis pour le conseil, disait-il, mais que voulez-vous que je vous dise… mon souci, ce sont ces enfants en détresse qui, en dehors du privé et qui n’est pas d’accès facile financièrement, n’ont que le service public comme seul recours, alors ils m’y trouveront !» Malheureusement, le couperet de la mise à la retraite mettait fin à cette flamboyante aventure. Nous sommes tentés de dire que la science n’est pas à remiser.

Bien sûr, ce pédiatre ne constitue probablement pas l’exception, mais il confirme son appartenance à cette prestigieuse école de pédiatrie de l’hôpital Parnet, dirigé jadis par la non moins illustre professeure Aldjia Benallègue. L’Ecole nationale de pédiatrie, qui n’avait rien à envier à celle d’outre-Méditerranée, a eu ses moments de gloire grâce à ses monstres sacrés ; à ce titre, que leurs couvées nous pardonnent pour ne pas pouvoir en citer quelques-uns, mais nous nous contenterons de leurs maîtres tels les Prs Mazouni, J. P. Grangaud, Keddari, Khati, Bakouri et les chirurgiens infantiles Abou Lolla et Bekkat, les stigmates du temps nous font, certainement, oublier bien d’autres. Certains d’entre eux ont été jusqu’à briser le plafond de verre en siégeant à l’Académie française des sciences.

Cette nécessaire et utile introduction amène l’ancien cadre du service public de santé que nous sommes et au crépuscule de sa vie à apporter quelques éclairages sur le dépit d’un médecin pédiatre à qui Mélanie Matarès a prêté sa plume dans El Watan Week-end du 2 septembre courant, sous le titre : «Journal intime d’un pédiatre désespéré». Sans aucune intention délibérée de mettre en doute ses propos, ce jeune pédiatre qui a dû honorer son obligation de service civil est visiblement échaudé par cette expérience qu’il tentera de vite oublier.

Pêle-mêle, il brosse un tableau noir du secteur dans lequel il a officié pendant trois pleines années. Il reconnaît que ce n’est pas une question de moyens, car ces derniers existent bel et bien. Il continue la diatribe pour dire : «Dans les CHU, l’administratif n’a aucun pouvoir sur les professeurs chefs de service ; dans cet hôpital, le directeur est Dieu sur terre.» Dès l’abord, on constate déjà que la problématique est dans la dualité médecin-administrateur.

Ces deux jeunes cadres, formés tous deux par l’école algérienne, supposés venir prêter main forte à leur pays pour émerger du sous-développement qui est toujours mortifère, s’opposent sans savoir qu’en fédérant leurs efforts ils peuvent, ensemble, faire de très belles œuvres au lieu de s’attarder sur la prééminence de l’un sur l’autre. La partie opposée à laquelle il n’a pas été demandé de s’exprimer est probablement un gestionnaire fraîchement émoulu aussi jeune que le médecin.

Il lui sera accordé le bénéfice du doute, car nous sommes convaincus que son quotidien est aussi morose que le reste de son collectif professionnel. L’injonction administrative et la reddition de comptes conjoncturelle ne lui laisse aucun répit pour la prospective et l’analyse. Il passera le plus clair de son temps à gérer les mentalités d’un corps professionnel ne comptant pas moins de 60 profils, sa mission première de promoteur de santé attendra.

La peine que ressent le jeune pédiatre est double, selon ses propos : «Je suis triste pour les enfants malades que je quitte et pour le sort de mon pays.» Grandiloquent d’apparence, le discours semble sincère. Ces deux jeunes cadres universitaires — le médecin et le gestionnaire — ont été jetés sans état d’âme dans la fosse aux lions. Pourvus de leurs seuls diplômes, forcément inexpérimentés, nous le supposons du moins, ils ne peuvent que vivre le tragi-comique donquichotien.

Le parrainage n’a jamais été dans les tablettes des formateurs, ou du moins des départements en charge de cet axe de développement durable. En ce qui concerne la pérennité de la pratique médicale spécialisée, celle-ci est en dents de scie. Notre spécialiste en dit ceci : «L’établissement dans lequel je travaille n’est pas un CHU, et surtout nous ne sommes pas à Alger. Du coup, les chefs de service ne sont pas des professeurs mais des médecins qui se considèrent de passage, donc peu impliqués.» Et c’est là le nœud gordien d’un service civil obligatoire annulé en 1990, mais reconduit en 1998 par insuffisance de la couverture médicale.

Mais cette fois-ci, il ne concernait que les seuls médecins spécialistes, chose que les assujettis considèrent comme un déni de droit si ce n’est un abus d’autorité. Là, le pédiatre a mis le doigt sur la plaie. De tous les griefs retenus contre ce mode d’exercice, le plus saillant est celui du déséquilibre dans les effectifs en place, d’où l’inexistence de confrères de sa spécialité. Et comme une hirondelle n’a jamais fait le printemps, on continue ingénument à affecter les praticiens selon leur choix et les postes ouverts.

Il se trouvera donc des zones non attractives qui demeureront dans la pénombre faute de postulants ou dans les meilleurs des cas avec un ou deux spécialistes qui ne feront pas le poids en regard de la demande en soins spécialisés. Notre pays qui a toujours recouru à la coopération internationale recevait assidûment des missions médicales multidisciplinaires dont les doyennes, chinoise ou cubaine, ne comptaient pas moins d’une trentaine de praticiens.

Sous la pression du lobbying électif, notamment national, certains établissements hospitaliers sont dans l’aisance médicale alors que d’autres souffrent de disette. Lors de la dernière visite du Premier ministre à Saïda, et d’après l’information relayée par la presse, l’hôpital de cette ville disposerait à lui seul de 17 gynéco-obstétriciens. Si cette information s’avérait fondée, cet établissement serait dans la pléthore, à moins que dans une sorte de modus vivendi chacune des parties y trouverait son compte.

Il est cependant quelques contrevérités que l’honnêteté intellectuelle commande de corriger. Il s’agit notamment de la formation des paramédicaux décriée par le praticien et l’utilisation à mauvais escient des deniers publics. Pour le premier point, un axiome bien établi par l’usage a démontré depuis fort longtemps que le paramédical est le fidèle reflet du praticien sous la conduite duquel il est mis explicitement en activité et implicitement en formation continue. Car de la bonne pratique du soin dépend la bonne prise en charge thérapeutique.

Il nous est arrivé dans notre longue carrière de constater quelques inepties prononcées devant le praticien médical que celui-ci n’a pas cru bon de corriger. A titre illustratif, nous pouvons en rapporter une ou d’anthologie : «Le malade qui a une bronchite pulmonaire» ou bien ce truculent «Bacille qui calme et qui guérit» pour le bacille de Calmette et Guérin». Dans les années où le système de santé balbutiait, la seule préoccupation du planificateur était dans les effectifs, la qualité pouvait attendre encore. Il n’était même pas question de paramédicaux du sexe féminin parce qu’il fallait que les filles aillent à l’école d’abord.

Et ce n’est qu’à l’orée des années 70’ que de timides groupuscules de filles de fin du cycle primaire se formaient pour être au bout de deux ans aides-soignantes ou accoucheuses rurales. A ce propos, la formation des aides-soignants est toujours assurée par le département de la Santé publique, contrairement à ce qui a été avancé dans l’article. Tant qu’il n’y avait pas de lycée à moins de 200 km à la ronde, la formation de sages-femmes n’était même pas envisageable.

La rareté était générée et par l’insuffisance des effectifs à former et par les pesanteurs sociétales prégnantes. Rares sont les pères de famille qui sacrifièrent au «qu’en dira-t-on» et envoyèrent leurs filles à l’école paramédicale régionale. La wilaya du Titteri qui s’étendait de l’Atlas tellien à l’Atlas saharien et des piémonts du Djurdjura aux piémonts de l’Ouarsenis formait son futur personnel soignant à Médéa, son chef-lieu. Les premières cohortes d’infirmiers et d’infirmières recrutées au niveau du brevet élémentaire étaient formées en deux années. Les nouveaux diplômés, versés rapidement dans le circuit des soins, ont tenu seuls des dispensaires de campagne pendant plusieurs années.

Le médecin moyen-oriental ou slave qu’ils recevaient pour la consultation épisodique ne faisait que signer l’ordonnance établie par eux-mêmes. Il a fallu attendre la fin des années 70’ pour voir arriver régulièrement les nouveaux médecins nationaux issus de la réforme de l’enseignement médical. Acteurs essentiels dans les campagnes nationales de vaccinations, les paramédicaux ont joué un rôle central dans la lutte antipaludique et antituberculeuse.

Improvisés laborantins, ils apprirent à lire des lames pour reconnaître un protozoaire du paludisme ou un bacille tuberculeux. A la guerre comme à la guerre, comme dit l’adage. Sans frilosité aucune, des médecins, généralement professeurs, ont autorisé des paramédicaux à pratiquer des gestes conventionnellement médicaux. L’heure, il est vrai, n’était pas aux atermoiements car le sinistre socio-sanitaire légué par la colonisation était encore là. Actuellement, l’infirmier diplômé d’Etat est formé à bac +3 et l’aide-soignant à 3e AS +2 ; ce qui est assez appréciable par rapport à un passé pas très lointain.

En ce qui concerne la compétence, celle-ci ne peut être mesurée à l’aune du discours car la langue de communication compte énormément dans la compréhension de l’ordre ou de la recommandation. Il faut tout de même rendre hommage à ces filles et jeunes gens qui, ayant passé tout le cursus scolaire dans une langue déjà maîtrisée, se retrouvent abruptement à utiliser une autre dans leur formation. Il n’en demeure pas moins que la dénivelée linguistique ne les voue pas à être moins intelligents pour autant.

En ce qui concerne l’acquisition du service de prévention (ancienne appellation du service d’épidémiologie et de médecine préventive) de carnets de santé au lieu d’ingrédients pour le nettoiement, faut-il rappeler que ce service, tout aussi médical que les autres, n’est pas chargé de l’hygiène générale comme on semble le croire. Si le carnet de santé est beaucoup plus utilisé par les services de protection maternelle et infantile, il est fourni originellement par la maternité dès la naissance du nouveau-né où seront consignés : le déroulement de l’accouchement, les caractéristiques morphologique du bébé, ainsi que la primo vaccination obligatoire pratiquée sur lui.

Et, contrairement aux idées reçues, l’hypochlorite de soude (Javel) et le vénérable savon de Marseille demeurent encore les désinfectants les plus efficaces pour prévenir l’infection manu portée. En dépit des péripéties qu’aura amèrement vécues le jeune pédiatre dans un hôpital du pays profond, les scores consolidés par les instances onusiennes (Unicef-OMS) en matière de protection et de promotion de la santé sont quand même encourageants comparés à ceux des 3 ou 4 décennies précédentes.

Nous citons ce que l’article en question rapporte : «Entre 1992 et 2012 (enquête Unicef), le taux de mortalité infantile (probabilité de décès entre la naissance et le premier anniversaire) a régressé de 58,8 à 24,08 pour mille naissances vivantes» ; fin de citation. Ce taux qui, au lancement du programme de lutte contre la mortalité infantile à l’orée des années 80’ caracolait à 140 pour 1000 naissances et ce n’est pas de la laudation que de reconnaître les fruits de l’effort d’une nation. Mondialement reconnu comme un des critères de développement, il ne peut être qu’objet de fierté.

Cependant, en paraphrasant un maître d’école dans son appréciation, on pourrait dire : «Peut mieux faire !» Nous demeurons toutefois porteurs d’une certaine amertume pour ne pas avoir pu, alors que nous le pouvions, atteindre les performances de la Bulgarie ou même de Cuba dont le taux de mortalité infantile est l’un des plus bas au monde. Faisons en sorte que le taux de mortalité périnatale régresse de manière significative pour l’inscrire au palmarès de la nouvelle génération médicale.

Car leurs aînés, presque à mains nues, ont défié la déshydration par diarrhée, l’insuffisance respiratoire aiguë, les maladies infectieuses, dont la rougeole était la plus létale et la poliomyélite la plus invalidante. Ils auront eu le mérite de dégrossir les cortèges macabres de la mortalité infantile et générale conséquemment. Rappelons à ce jeune pédiatre que sa formation a été le plus gros investissement dans l’acte sanitaire, à ce titre et même à titre libéral, d’autres nourrissons et petits enfants auront besoin de son savoir et de son expertise acquises, toutes deux dans le secteur public.
Farouk Zahi