Les bons mots de M. Sellal

Les bons mots de M. Sellal

par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 2 avril 2015

Qui dénonce corruption et anarchie dans le commerce extérieur ? Un opposant radical ? Non, le Premier ministre !

Abdelmalek Sellal est déterminé. Il veut rétablir les équilibres extérieurs du pays, après la chute des prix du pétrole et la baisse des recettes en devises. Il veut trouver les remèdes, prendre les mesures qui s’imposent et aller à des solutions au plus vite. Il l’a clairement affiché cette semaine : il faut « mettre fin à l’anarchie qui caractérise » le commerce extérieur, et notamment dans les importations, a-t-il déclaré lors de la conférence sur le commerce extérieur en ajoutant qu’« il est temps de lutter énergiquement contre la corruption et la fraude ».

Si un opposant avait tenu un tel discours, cela aurait été compréhensible. On aurait admis sa volonté de critiquer le gouvernement et d’exploiter les failles dans la gouvernance du pays pour s’attaquer à l’exécutif. Mais dans le cas présent, il y a un sérieux problème : M. Sellal est ministre depuis plus d’une décennie ; il est Premier ministre depuis deux ans et demi et, de plus, il fait partie des deux cercles qui gèrent le pays, celui qui gravite autour de Saïd Bouteflika, actuellement en première ligne, et celui qui est en mode veille, autour de Toufik Mediène.

M. Sellal a aussi dirigé deux fois la campagne électorale du président Bouteflika. A ce titre, il apparaît comme une des voix les plus abouties du pouvoir. Il est l’un des hommes les mieux placés pour exprimer les choix du pouvoir dans toutes ses composantes. Il incarne le mieux le consensus encore en vigueur au sommet de l’Etat. Ce qu’il dit n’en acquiert que plus de poids, d’autant plus qu’en sa qualité de chef de gouvernement, il est chargé de mettre à exécution toutes ces bonnes résolutions.

CORRUPTION ET ANARCHIE

Et que dit cette voix autorisée du pouvoir ? Elle nous apprend qu’un secteur clé de l’économie algérienne est dominé par l’anarchie et la fraude. Dans tout pays normal, un chef de gouvernement qui reconnaît que son sous règne corruption et fraude se sont étendues et qu’un secteur clé de l’économie est dominé par l’anarchie, devrait déposer sa démission. Pas M. Sellal. Lui qui a défendu le quatrième mandat, qui a élaboré les lois de finances et les mesures réglementaires pour renforcer l’économie algérienne, qui a présidé les réunions tripartites et élaboré des montages audacieux pour éviter à l’économie algérienne de s’enfoncer dans la crise, lui qui a accompli toute cette œuvre, reconnaît publiquement que la situation s’est aggravée durant son règne ; mais lui-même ne se remet pas en cause. Il propose de rester en place et de remédier à la situation, avec de nouvelles promesses et de nouveaux discours.

Ce que compte faire M. Sellal, comme l’idée de mettre en place des licences d’importation ou d’élaborer «un fichier des importateurs et des exportateurs sérieux et fiables», est secondaire.

Ces propositions sont inapplicables, inefficaces, plus proches du bavardage que du débat économique. Au mieux, il s’agit de «sellaliate», quelque chose qui se situerait entre la mauvaise blague et la sottise.

ASSUMER L’ECHEC

Par contre, ce que dit M. Sellal est révélateur du nouveau monde dans lequel s’est installée l’Algérie. On n’en est plus à ce stade où un mot déplacé fait polémique, où une erreur de gestion provoque un scandale. Cette étape est révolue. L’Algérie l’a franchie pour aller plus loin, beaucoup plus loin. L’Algérie a réussi à « normaliser » la faute, à admettre le comportement anormal comme un acte d’une grande banalité. Elle ne s’offusque plus, elle ne se met plus en colère, elle ne réagit plus. Elle se laisse faire, impuissante, résignée, comme si elle était totalement désarmée face à l’adversité.

Qu’un pays fasse des erreurs, c’est dans l’ordre des choses. Qu’il entre en crise et découvre qu’il n’a pas les moyens financiers et institutionnels ni le savoir-faire pour s’en sortir, relève déjà d’une vulnérabilité inacceptable. Dans ce cas, le pays concerné appelle à l’aide, fait des concessions et tente de reprendre la main.

Mais quand un président de la République reconnaît que sa gestion économique est un échec, quand un Premier ministre admet que l’anarchie et la corruption se sont étendues pendant son ministère et qu’ils se proposent d’y remédier en restant en place ; quand, en plus, leurs pairs au gouvernement et dans différents cercles de la décision trouvent ces propos normaux et adhèrent à la démarche, ou s’y soumettent, ce qui revient au même, cela montre que le pays en question n’a plus de ressort. Plus que les mauvais choix et les solutions approximatives apportées aux problèmes du pays, plus que l’absence de débat et l’indigence de la réflexion, ce qui inquiète le plus aujourd’hui, c’est ce sentiment qu’a le pouvoir de dire n’importe quoi sans avoir à rendre de comptes. C’est le quatrième mandat dans toute sa splendeur.