Les révélations de Benachenhou

Il évoque des dissensions au sommet

Les révélations de Benachenhou

El Watan, 5 septembre 2011

Encouragés par un contexte favorable à la contestation, les appels à la réforme se multiplient.

Si l’ancien gouverneur de la Banque d’Algérie, Abderrahmane Hadj-Nacer a dressé, il y a quelques semaines, un constat peu reluisant de l’évolution de la situation politique et socioéconomique du pays, c’est au tour de l’ex-ministre des Finances, Abdellatif Benachenhou d’asséner les critiques les plus virulentes concernant la politique du gouvernement Ouyahia et aux choix qui ont présidé à la réorientation des politiques économiques, plus précisément depuis 2009. L’intervention au forum du quotidien Ech chourouk de cet économiste, connu pour ses positions libérales et pour sa proximité jadis du clan présidentiel, se veut révélatrice de certaines dissensions qui ont émaillé l’action gouvernementale au sommet. Cela a aussi permis à l’ancien argentier de régler ses comptes avec ses détracteurs. Cela ne l’empêche pas pour autant de mettre le doigt sur de réelles préoccupations concernant l’avenir du pays.

L’ancien ministre des Finances de 1999 à 2001 et de 2001 à 2003, et qui a également occupé le poste de conseiller économique auprès du président Bouteflika, a d’abord tenu à expliquer les raisons de sa première éviction du gouvernement en 2001, indiquant que celle-ci est beaucoup plus liée à des divergences concernant la réforme de la loi sur la monnaie et le crédit de 1990, réforme qu’il a entamée en 2000. Sans aller plus dans les détails de l’affaire, M. Benachenhou nous laissera toutefois sur notre faim, voulant surtout démentir tout ce qui a été dit à son propos à l’époque et ayant trait à son opposition aux programmes de dépenses publiques.

L’ancien ministre a également évoqué tout ce que la liquidation du groupe Khalifa a soulevé comme opposition, parlant même d’un groupe au sein du pouvoir (dont il faisait partie), qui contestait le démantèlement d’Al Khalifa Bank et de Khalifa Airways, lequel disposait d’un marché. Il révélera avoir lui-même plaidé pour la nationalisation du groupe et la récupération de ses actifs, mais il y a eu l’opposition de «certaines voix qui demandaient de radier le nom Khalifa des registres de l’histoire». Les propos de l’ancien membre du gouvernement remettent ainsi sur le tapis toutes les interrogations qui entouraient les motivations réelles de la liquidation de différents groupes économiques par lesquels le scandale est arrivé.

C’est aussi dans le même sillage que M. Benachenhou a vertement critiqué l’éviction du capital privé national de la sphère bancaire, estimant que cela a été une erreur d’ouvrir tout grand le marché bancaire aux multinationales européennes avant de se raviser et de faire «un virage à 180° pour traîner les responsables de certaines de ces grandes banques devant les tribunaux». Et d’ajouter que le recours à la justice devait être le dernier, car «il n’est pas dans l’intérêt de l’Algérie de traîner des banques de cette réputation devant les juges sans motif d’accusation clair, car ces institutions financières ont la capacité réelle de nuire à l’image du pays».

Une critique ouverte à la méthode Ouyahia

L’ex-ministre des Finances a également saisi l’occasion pour tacler la démarche du Premier ministre, Ahmed Ouyahia, notamment depuis l’amendement du code de l’investissement et l’instauration de la règle des 51/49 à l’été 2009. Au-delà de la stupéfaction qu’une telle décision a provoquée chez les partenaires de l’Algérie, notamment à Bruxelles, et les responsables de la Banque mondiale, M. Benachenhou s’interroge sur les motivations ayant conduit le gouvernement «à fermer la porte aux investissements au plus haut moment de la crise économique pour accorder des libertés sans égales aux importateurs en ouvrant complètement le marché intérieur». De même, il évoque toutes les contradictions qui émaillent les choix économiques, à l’image des niches fiscales accordées à certains hommes d’affaires et entreprises et qui ne profitent pas à la communauté nationale en termes de création de richesses et de valeur ajoutée.

Connu pour des positions tranchées en ce qui concerne l’efficience de la dépense publique, l’ex-argentier a insisté sur la nécessité de suivre «chaque dollar qui sort du Trésor public et son utilisation de manière optimum et sur la nécessité de n’accorder aucun avantage sans contrepartie économique ou sociale». Il a également estimé que les programmes de dépense publique devaient en premier lieu contribuer à la création de grandes entreprises de réalisation en effort propre ou en partenariat, ce qui n’a pas été le cas jusqu’à aujourd’hui, vu que l’Algérie «ne dispose même pas de moyens pour la réalisation de 5000 logements selon les normes en termes de coût, qualité et délais». Il blâmera en passant la suffisance dans laquelle se complaisent les pouvoirs publics en parlant de l’augmentation des réserves de changes, considérant que celle-ci, au lieu de constituer un indicateur positif, reflète la faiblesse des capacités d’absorption de l’économie nationale.

Il plaidera dans ce sens pour la création d’un fonds souverain dont 98,5% des avoirs seront destinés au développement de l’économie nationale, tandis que les 1,5% restants seront destinés à des placements à l’étranger. Justement à ce propos, l’ancien ministre a indiqué qu’il est de l’intérêt de l’Algérie de se libérer de ses alliances traditionnelles avec les pays du sud de l’Europe, notamment la France, au risque non seulement de pâtir des effets de la crise des dettes souveraines qui secoue ces pays, mais aussi de laisser à Paris le seul soin de gérer l’image de l’Algérie à l’étranger. Et d’ajouter qu’il est de l’intérêt de l’Algérie de se rapprocher de l’Allemagne et des BRIC’s, car notre pays a besoin de leur apport et il ne s’agit nullement du contraire.

Plus globalement, l’ex-membre du gouvernement conteste les politiques économiques marquées par une certaine instabilité. Il a d’ailleurs vertement reproché, à l’actuel Premier ministre, sa gestion du Conseil des participations de l’Etat, qui constitue, selon lui, le cœur des réformes. Il fera le plaidoyer pour la création d’un super ministère de l’économie, lequel aura besoin de travailler en total accord et harmonie avec le Premier ministère et les différentes structures du gouvernement.
Melissa Roumadi